MOYEN-ORIENT

Le Fatah et le Hamas peuvent-ils se réconcilier?

Le Hamas, qui dirige la bande de Gaza depuis 2007, a fait un geste en direction du Fatah et de l’Autorité palestinienne. De précédentes tentatives de rapprochement ont échoué, mais celle-ci paraît plus sérieuse.

Thomas Cantaloube

1 octobre 2017 à 10h42

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Après tellement de faux démarrages et d’impasses ces dernières années, toute annonce de rapprochement entres les frères ennemis palestiniens du Hamas et du Fatah ne peut qu’être prise avec des pincettes. Pourtant, cette fois-ci, les perspectives de colmater la brèche semblent bien meilleures qu’elles ne l’ont jamais été grâce à la conjonction de plusieurs facteurs : la géopolitique régionale changeante, l’évolution interne au Hamas, la situation économique et sociale à Gaza et la fin de règne du leader de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.

C’est le Hamas qui a ouvert la voie le 17 septembre 2017 en annonçant qu’il allait mettre fin au Comité administratif qui s’occupait de gérer la bande de Gaza en lieu et place de l’Autorité palestinienne depuis que le mouvement islamiste en a pris le contrôle en 2007. Cette administration parallèle constituait le point de friction le plus visible (mais pas forcément le plus profond) entre le Hamas et le Fatah de Mahmoud Abbas. Ce dernier avait d’ailleurs décidé de suspendre, début 2017, le paiement des salaires des fonctionnaires de Gaza ainsi que de la facture d’électricité, afin de faire pression sur les dirigeants de Gaza, donc le Hamas.

Par conséquent, la situation, déjà pas très reluisante, de la bande de Gaza, coincée entre l’Égypte, Israël et la mer, et pas vraiment remise de trois guerres successives entre 2008 et 2014, est devenue extrêmement difficile : à peine quelques heures d’électricité par jour, un taux de chômage galopant (on parle de 60 %, ce qui en ferait le taux le plus élevé au monde), des usines de traitement des eaux ne fonctionnant plus, des égouts se déversant directement dans la mer… Ce n’est donc pas un cadeau que le Hamas fait à l’Autorité palestinienne en décidant de lui remettre les clefs du territoire…

Le premier ministre de l’Autorité palestinienne se rendra à Gaza lundi 2 octobre (ce qu’il n’a pas pu faire depuis 2014) pour « constater la situation sur le terrain et commencer à prendre les mesures de transfert du pouvoir », selon un porte-parole du gouvernement de Ramallah. Il tiendra également un conseil des ministres sur place le lendemain, histoire de bien marquer les esprits. Ensuite viendra le gros du travail et émergeront tous les points d’achoppement susceptibles de faire dérailler cette réconciliation. Ce ne serait pas la première fois qu’un tel rapprochement capoterait.

Gaza de nuit à l'été 2017 avec les coupures d'électricité © Reuters

Pour autant, la situation paraît différente aujourd’hui. « Nous pensons que le Hamas est vraiment sérieux cette fois-ci », avance Hadi Shebli, chef de mission adjoint de la délégation palestinienne auprès de l’Union européenne. « La situation actuelle ne peut pas continuer ainsi. Le tissu social à Gaza commence à se déchirer et toute la population souffre. Tout le monde a intérêt à une réconciliation. » Le Hamas n’est en effet pas aveugle et voit bien que la rançon de son contrôle absolu sur la bande de Gaza (administratif, mais aussi politique et sécuritaire), ce sont les reproches et la colère des habitants qui lui attribuent les difficultés de leur quotidien. « L’intérêt immédiat du Hamas est évidemment la continuité de son existence et il lui faut pour cela améliorer les conditions de vie des Gazaouis », poursuit Hadi Shebli.

Le Hamas a également évolué en interne. De nouveaux dirigeants et un document d’orientation politique rénové ont été institués en début d’année, apportant quelques assouplissements. Par ailleurs, comme le souligne la chercheuse et spécialiste du Hamas Leïla Seurat, « les dirigeants basés à Gaza ont pris l’ascendant sur les exilés. Ils sont davantage conscients des difficultés sur le terrain et souhaitent se décharger du fardeau de Gaza, étant donné que la ligne précédente, qui consistait à faire le gros dos en attendant une éventuelle reconnaissance internationale qui permettrait de sortir de l’impasse, n’a pas fonctionné. » Le Hamas continue, en effet, à être considéré comme une organisation terroriste par la plupart des pays du monde, Union européenne, États-Unis et Israël en tête.

De surcroît, la situation régionale n’a pas soufflé dans les voiles du Hamas. La relation avec l’Égypte (un des deux seuls points d’entrée dans la bande de Gaza) s’était détériorée depuis l’arrivée du maréchal al-Sissi au pouvoir en 2013, contribuant à enclaver encore plus la langue de terre. Le Hamas est en effet proche des Frères musulmans, qui sont la bête noire du président égyptien. En modifiant le langage de son document politique, en s’éloignant des Frères musulmans et en collaborant avec les autorité égyptiennes sur la question du terrorisme dans le Sinaï, le Hamas s’est attiré les bonnes grâces du Caire, qui a accepté de servir d’intermédiaire dans la reprise des discussions entre Fatah et Hamas. Ce geste permet également à l’Égypte de se replacer au centre de la question palestinienne, qui demeure toujours existentielle dans le monde arabe.

« Ce sera un processus très long, car le Hamas a créé un mini-État à Gaza »

Les dirigeants de la bande de Gaza ont également été lâchés par un de leurs plus fidèles financiers, le Qatar. L’Arabie saoudite ayant décidé de montrer les dents contre l’émirat gazier au nom de la « lutte contre le terrorisme » et en réaction à sa trop grande proximité avec l’Iran, Doha a réduit son soutien au Hamas afin de donner des gages à Riyad. Ce jeu d’échecs géopolitique se déroule également en miroir au sein du mouvement islamiste, où différentes tendances coexistent : ceux qui veulent se rapprocher de l’Iran, ceux qui misent sur l’argent du golfe Persique, ceux qui voient une perspective avec l’Égypte…

Dernier élément, enfin, de l’évolution du Hamas : l’affaiblissement inexorable de l’Autorité palestinienne sous la houlette de Mahmoud Abbas. À 82 ans et sans successeur identifié, le vieux leader est usé et sa légitimité toujours contestée, puisque voilà désormais huit années qu’il exerce son mandat sans aucune élection pour le valider, et surtout sans aucun succès à revendiquer sur le chemin de la paix avec les Israéliens. Un certain nombre d’observateurs avisés ont commencé à rédiger l’avis de décès du mouvement national palestinien tel qu’il s’est construit et a évolué depuis un demi-siècle. Cela laisse évidemment une place à prendre pour le Hamas, qui imagine qu’après la réconciliation viendront les élections, et donc l’opportunité d’accéder au pouvoir par les urnes sur tout le territoire palestinien et plus seulement dans la bande de Gaza – même si l’on est encore loin de ce scénario.

Le leader du Hamas Ismael Haniyeh et le premier ministre de l'Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, du temps de l'éphémère gouvernement d'union nationale en 2007 © Reuters

Vient s’ajouter à ce meccano le rôle joué par l’ancien chef de la sécurité de l’Autorité palestinienne à Gaza, Mohammed Dahlan, un ex-cadre du Fatah aujourd’hui en disgrâce. Condamné à Ramallah pour corruption, il est désormais exilé à Dubaï, mais c’est lui qui a favorisé les discussions entre le Hamas, avec lequel il entretient de bonnes relations, et les Égyptiens, notamment sur les questions de sécurité. Or Dahlan est perçu depuis longtemps comme un des possibles successeurs de Mahmoud Abbas. Lui aussi place donc ses pions, même si l’Autorité palestinienne vient de demander à Interpol de l’arrêter.

Tout cela ne veut pas dire que tous les obstacles sont levés. Selon la chercheuse Leïla Seurat, « il y a même davantage d’éléments qui peuvent faire capoter ce rapprochement que favoriser sa réussite. Ce sera un processus très long, car le Hamas a créé un mini-État à Gaza et toutes les structures ne peuvent pas être transférées d’un fonctionnaire à l’autre instantanément. Que vont devenir les brigades al-Qassam, la branche armée du Hamas ? Ensuite, il faudra négocier un vrai gouvernement d’union nationale, ce qu’Israël refuse. Et encore ensuite envisager des élections. »

Redresser la situation économique et sociale à Gaza va nécessiter de l’argent et des investissement considérables. « Il y aura bien sûr des salaires additionnels à payer et des travaux d’infrastructures à entreprendre, mais nous allons étudier la situation au cas par cas », promet Hadi Shebli, qui se déclare confiant dans l’aptitude de l’Autorité palestinienne à administrer de nouveau Gaza. Il indique un des points les plus sensibles, la sécurité avec Israël, comme étant encourageant puisque « le Hamas a montré ces dernières années qu’il était capable de contrôler la frontière et de faire cesser les attaques ».

L’hypothèse d’un territoire palestinien de nouveau unifié s’accompagnant d’une réconciliation entre Fatah et Hamas fait partie d’un puzzle de plus en plus complexe. Comme l’a souligné un récent rapport des services secrets de l’armée israélienne, après des années durant lesquelles le risque d’une déflagration dans les territoires palestiniens était considéré comme moins probable que le maintien du calme, le risque a été revu à la hausse. Principalement en raison des incertitudes entourant la période actuelle qui doit mener à « l’après-Abbas ». Pour le chroniqueur et analyste israélien Ben Caspit, « son horizon diplomatique est restreint et ses options s’évanouissent les unes après les autres. Personne ne sait qui le remplacera le jour venu, si l’Autorité palestinienne s’effondrera ou basculera dans le chaos, ni qui s’emparera du contrôle du territoire pour remplir le vide inévitable ? Plus le temps passe et moins Abbas a quelque chose à perdre. Il peut devenir audacieux [aux yeux des Israéliens]. Tous les calculs du passé se désintègrent. »

Thomas Cantaloube


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