Burkina Faso: un double attentat vise l’armée et l’ambassade de France

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Des attaques ont visé, vendredi 2 mars, l’ambassade de France à Ouagadougou, au Burkina Faso, ainsi que l’état-major des forces armées burkinabè. Cette opération, qualifiée de « terroriste » par les autorités du Burkina Faso, est la troisième à Ouagadougou après celles de janvier 2016 et août 2017.

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Dakar (Sénégal), de notre correspondant.-  Vendredi 2 mars vers 10 heures, la capitale du Burkina Faso, Ouagadougou, a été la cible de deux attaques contre l’état-major général des armées et l’ambassade de France. Selon un communiqué diffusé en fin d’après-midi par la gendarmerie nationale burkinabè, quatre assaillants ont été abattus à l’ambassade de France, et quatre autres au niveau des bureaux de l’état-major. Le service d’information du gouvernement a rapporté également sept morts du côté des forces de défense et de sécurité. 

« Notre pays a été de nouveau la cible ce vendredi de forces obscurantistes qui ont visé l’état-major général des armées et l’ambassade de France, faisant huit morts, de nombreux blessés et d’importants dégâts matériels », a écrit le président Roch Marc Christian Kaboré dans un communiqué diffusé en début de soirée.

Dans la matinée, le ministre des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian avait évoqué le « soutien des forces chargées de la sécurité de notre ambassade » aux forces de sécurité burkinabè pour repousser les assaillants. Joint par téléphone à N’Djamena, le commandement de Barkhane (nom de l’opération menée au Sahel et au Sahara par l'armée française, qui vise à lutter contre les groupes armés salafistes djihadistes) n’a pas souhaité commenter l’intervention éventuelle de militaires des forces françaises pendant l’attaque. D’autres sources militaires contactées par Mediapart ont confirmé l’intervention des forces spéciales françaises, comme l’accréditent des images commentées par la télévision publique burkinabè montrant un hélicoptère arrivé sur les lieux de l’attaque « vers 11 h 30 » :

Cette attaque, qualifiée de « terroriste » par les autorités du Burkina Faso, survient après celles de janvier 2016 et août 2017. La première avait été revendiquée par Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), la seconde n’avait pas été revendiquée, possiblement en raison de la présence parmi les victimes de musulmans burkinabè et de quelques Koweïtiens. Près de 50 personnes avaient été tuées dans ces deux attaques.

Ces dernières années, le Burkina Faso est devenu le pays le plus durement affecté par la dégradation de la situation sécuritaire au Mali voisin. Plus de 23 000 Maliens sont réfugiés au Burkina Faso et les violences ont, elles aussi, franchi les frontières, en trouvant dans les régions septentrionales du pays un terreau économique et social favorable à l’insurrection armée.

Les attaques d’ampleur de groupes armés djihadistes au Burkina Faso sont apparues après le départ, à la suite d’un soulèvement populaire, de Blaise Compaoré, en octobre 2014. Le nouveau pouvoir du président Roch Kaboré a dénoncé à plusieurs reprises le prix payé par l’ancien président pour garantir la paix sur le territoire, à savoir la « collusion » entre l’entourage de Blaise Compaoré et des mouvements djihadistes.

L’attaque de Nassoumbou, dans la province burkinabè de Soum, en décembre 2016, avait marqué l’apparition d’un nouveau groupe djihadiste du “terroir”, Ansarul Islam, créé par le prêcheur Ibrahim Malam Dicko, tenu depuis pour mort à la suite d’une opération française à la frontière entre le Mali et le Burkina Faso en avril 2017. Des liens existaient entre Ibrahim Malam Dicko et les groupes armés présents au Mali.

« Produit des réalités sociopolitiques et culturelles locales, Ansarul Islam tient au moins autant de l’insurrection sociale que du mouvement islamiste », écrit International Crisis Group dans son rapport « Nord du Burkina Faso : ce que cache le jihad », publié en octobre 2017. Les données récoltées par le programme de recherche Acled sont éloquentes : onze épisodes de violences liées au « terrorisme islamiste » ont été recensés en 2016 dans le Burkina Faso septentrional, et une quarantaine en 2017. 

Dans son dernier rapport sur le Mali, en date du 28 septembre 2017, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, note qu’« il ressort des conclusions de la Minusma et de l’augmentation du nombre de victimes d’attaques terroristes que les groupes terroristes, en particulier le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, semblent avoir renforcé leurs capacités opérationnelles et élargi leur zone d’opération ».

Cette nouvelle attaque à Ouagadougou est symboliquement plus “ambitieuse” que les précédentes, focalisées sur les civils fréquentant hôtels et restaurants. Les assaillants ont ciblé cette fois la représentation diplomatique de la principale force armée étrangère dans la région et le quartier général de l’armée burkinabè, alors que le G5 Sahel (force antiterroriste validée par le Conseil de sécurité des Nations unies, qui rassemble, outre la France, les moyens militaires de cinq pays : Tchad, Niger, Mali, Burkina Faso et Mauritanie) commence à se mettre en place, tant sur le terrain qu'en termes de financements. Cette force suscite des espoirs mais aussi des doutes, compte tenu de l’aggravation continue de l’insécurité au Sahel malgré la présence depuis plusieurs années de la Minusma, de Barkhane et des armées nationales.

Il y a trois mois, à l’université Ouagadougou 1, Emmanuel Macron jugeait « indispensable, dans les prochaines semaines et les prochains mois, que ces forces (…) conduisent à terrasser ces terroristes, à mener les premières victoires. Elles sont indispensables pour vos armées, pour votre population et pour ce chemin que nous menons ensemble contre le terrorisme ».

Dans une tribune récente, douze chercheurs spécialistes du Sahel ont plutôt invité la France à « rompre avec la rhétorique martiale qui prévaut au Sahel » et à ne pas écarter la possibilité d’un dialogue avec les groupes djihadistes, compte tenu de l’impasse actuelle. « Non seulement cet empilement n’a pas amélioré la situation sur le terrain, mais il suscite le malaise des opinions publiques malienne et nigérienne [et burkinabè – ndlr] de plus en plus rétives à ces présences militaires étrangères. Celles-ci ont échoué jusqu’ici à contenir les groupes qui se revendiquent du djihad », écrivent-ils.

Au Burkina Faso, les établissements scolaires français et les instituts français de Ouagadougou et de Bobo-Dioulasso seront fermés jusqu’à mercredi. « Par mesure de précaution », l’ambassade de France au Sénégal a par ailleurs annoncé avoir « renforcé » la sécurité de l’ambassade et des structures scolaires et culturelles qui y sont liées.

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Cet article a été mis en ligne vendredi 2 mars en fin de journée et actualisé samedi 3 mars.