Migrants en Libye: le pacte pourri entre Rome, les garde-côtes et les trafiquants

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Alors que l’Union européenne finance, à hauteur de dizaines de millions d’euros, les garde-côtes libyens, il est établi que certains de leurs membres sont compromis dans le trafic de migrants. Rome, de son côté, est accusé de négocier directement avec les milices de Sabratha pour empêcher le départ des embarcations.

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Lors du mini-sommet sur les questions migratoires qui a réuni, à Paris, le 28 août, la France, l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, le Tchad, le Niger et la Libye, Emmanuel Macron a salué la politique menée par les autorités italiennes à l’égard de la Libye. « Ce qui a été fait entre la Libye et l’Italie ces derniers temps est un parfait exemple de ce vers quoi nous souhaitons tendre », a-t-il affirmé.

Or, Rome est accusé, depuis quelques jours, d’avoir envoyé des émissaires sur la côte libyenne, à Sabratha, principale plateforme de départ des migrants au cours des derniers mois, pour négocier un accord avec deux des plus puissants réseaux de passeurs, afin qu’ils stoppent leur trafic.

Témoignages à l’appui, Associated Press (AP), précisant une information de Reuters, affirme le 29 août, que des Italiens – vraisemblablement membres des services secrets – sont venus directement sur place rencontrer les représentants de ces groupes mafieux. En l’occurrence, selon l’agence de presse américaine, il s’agit de deux frères de la famille Dabashi, dont l’un dirige le groupe Al-Ammu, aussi appelé « Brigade du martyr Anas al-Dabashi », et l’autre la Brigade 48. La première milice, composée de 400 à 500 combattants, serait affiliée au ministre de la défense du gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj, basé à Tripoli et soutenu par l’ONU, tandis que la seconde travaillerait avec le ministre de l’intérieur de ce même gouvernement. Ces mêmes faits sont rapportés dans un reportage publié le 25 août par le site d’information Middle East Eye.

Depuis le milieu du mois de juillet, le nombre d’arrivées de migrants en Italie a chuté : il semble que ces groupes armés aient non seulement cessé d’organiser les départs depuis Sabratha, mais aussi qu’ils jouent un rôle actif pour les empêcher, en maintenant en détention les exilés souhaitant rejoindre l’Europe. En août, environ 3 000 traversées ont été enregistrées par l’Organisation internationale pour les migrations, contre plus de 21 000 au cours de la même période en 2016.

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À Sabratha, ville située à l’ouest de Tripoli, non loin de la frontière avec la Tunisie, plusieurs responsables des services de sécurité et militants des droits de l’homme cités par AP s’inquiètent des effets de ce deal qui enrichit les milices, leur permet d’acheter des armes et d’accroître leur puissance. Dans un pays où les renversements d’alliances sont monnaie courante, ils soulignent qu’à tout moment ces réseaux sont susceptibles de revenir au trafic de migrants et de se retourner contre le gouvernement.

Ce que confirme à l’agence de presse américaine le porte-parole du groupe Al-Ammu, Bashir Ibrahim, qui affirme qu’un « accord verbal » a été conclu avec l’Italie et le gouvernement de Fayez al-Sarraj en échange « d’équipements, de bateaux et de salaires ». Il explique que les efforts pour empêcher les départs dureront le temps que l’argent affluera. « Si l’aide s’arrête, notre brigade n’aura plus les moyens de continuer à faire ce travail et le trafic de migrants reprendra », prévient-il.

Rome dément toute connexion. En revanche, le soutien aux garde-côtes libyens est pleinement assumé. Ce, par l’Italie, mais également par l’Union européenne, qui participe au financement de leurs activités, à travers l’envoi d’équipements et la formation des agents : plusieurs dizaines de millions d’euros ont ainsi déjà été transférés au gouvernement de Fayez al-Sarraj, présent lors du mini-sommet le 28 août à l’Élysée, pour assurer cette mission.

Or, là encore, les liens de cette force navale avec les réseaux mafieux sont établis. Preuve de leur cynisme, les dirigeants européens feignent de l’ignorer, alors même qu’un rapport du Conseil de sécurité – l’instance exécutive – de l’Organisation des Nations unies, rendu public le 1er juin 2017, ne laisse pas place au doute. Ce document de 305 pages explique que le chef des garde-côtes de Zaouïa, Abd al-Rahman Milad, alias « Bija », collaborait, au moins jusqu’à la publication du rapport, avec Mohamed Kochlaf, chef d’un groupe armé baptisé « Nasr », sévissant sur la côte entre Zaouïa, Zouara et Sabratha. Cet homme, impliqué lui aussi dans le trafic de migrants, est, par ailleurs, tout à la fois chargé des forces de surveillance des champs pétrolifères de Zaouïa et… compromis dans des opérations d’achat de carburant destiné à des contrebandiers.

Le rapport de l’ONU affirme que son frère Walid Kochlaf et lui sont « tous les deux influents auprès de la hiérarchie des garde-côtes » et qu’ils auraient appuyé la nomination de « Bija » à la tête de la section de Zaouïa, selon une source interne à cette administration. La conséquence de cette entente est que les garde-côtes fermeraient les yeux sur les départs de bateaux chargés de migrants convoyés par les frères Kochlaf, tandis qu’ils s’évertuent à arrêter les autres : ainsi un garde-côte aurait tiré sur des migrants en mer, causant la mort d’un certain nombre d’entre eux, pour la raison qu’ils étaient sous la responsabilité d’un trafiquant concurrent.

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