Le candidat polonais peine à tracer une politique agricole commune

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Le candidat au poste de commissaire à l’agriculture, Janusz Wojciechowski, a été auditionné  par le  Parlement européen. Il est apparu très léger sur ce portefeuille en charge du premier budget communautaire, par ailleurs crucial face aux enjeux climatiques et environnementaux.

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Retour à la case départ. Pour Janusz Wojciechowski, l’audition devant le Parlement européen, ce mardi 1er octobre, n’aura pas été concluante. Dans un anglais hésitant, la plupart du temps flou dans ses réponses aux questions posées par les membres des commissions Agriculture et Environnement du nouvel hémicycle, le candidat polonais a donné à voir une approche très lacunaire de l’agriculture européenne, à l’heure où les enjeux climatiques et environnementaux sont pourtant devenus incontournables dans la gestion de ce portefeuille clef qui gère 40 % de l’argent européen.

« L’un de mes rôles sera de créer une vision à long terme », a pourtant promis le commissaire désigné dans son introduction devant les élus européens. « Bien évidemment, il faut protéger les agriculteurs, a-t-il poursuivi. Mais la PAC [la Politique agricole commune – ndlr] est aussi importante pour toute la société, pour la chaîne alimentaire. L’agriculture est essentielle pour notre planète, pour protéger notre environnement, la biodiversité, et le bien-être animal. »

Si le constat paraît évident, dès qu’il s’est agi de répondre aux questions, Wojciechowski s’est montré extrêmement évasif, bottant en touche chaque fois qu’un eurodéputé lui demandait concrètement quelle pourrait être la solution à tel ou tel problème. Pendant les deux heures et demie qu’a duré l’audition, le candidat polonais a en outre fait entendre de nombreuses incohérences entre l’objectif environnemental affiché et le maintien de l’ancien modèle – à savoir une agriculture productiviste et exportatrice, telle qu’elle a été développée sur le continent européen depuis la mise en place de la PAC en 1962.

Moisson à Oursel-Maison, dans l'Oise, août 2019. © Reuters Moisson à Oursel-Maison, dans l'Oise, août 2019. © Reuters
La prestation du Polonais a si peu convaincu que les députés des deux commissions réunies se sont mis d’accord pour lui envoyer une deuxième série de questions écrites, lesquelles donneront lieu, dans les prochaines semaines, à une seconde audition. Après le renvoi des candidatures hongroise et roumaine la semaine dernière, la désignation du commissaire polonais n’a donc rien d’acquis pour l’instant.

La contradiction principale du discours tient au fait que Wojciechowski assure vouloir aider les petites exploitations et les fermes familiales, mais à aucun moment ne remet en cause le principe fondateur de la PAC, à savoir le versement d’aides en fonction de la taille des surfaces agricoles – principe qui pousse depuis l’origine à l’agrandissement et à la mécanisation des exploitations, au détriment d’une agriculture plus respectueuse de l’environnement. Or la PAC pourrait évoluer, profitant du nouveau cadre qui doit être mis sur pied pour la période 2021-2027.

S’il s’est dit prêt aux échanges et à des amendements sur cette future Politique agricole commune, Wojciechowski s’est en effet clairement inscrit dans le schéma élaboré par son prédécesseur, l’Irlandais Phil Hogan, faisant valoir qu’à chaque nouvelle législature, la Commission européenne s’appuie sur la feuille de route préparée sous la mandature précédente pour dessiner la nouvelle PAC.

Autre incohérence : à plusieurs reprises, le commissaire désigné a invoqué une agriculture plus verte, moins polluante, orientée vers les réduction des gaz à effet de serre, respectueuse de l’environnement. En bref, une agriculture « avec des normes plus élevées ». « L’agriculture industrielle est une menace pour l’environnement, pour le climat […]. Il faut soutenir nos agriculteurs qui protègent notre environnement et œuvrent à la biodiversité », a-t-il encore dit. Mais quels sont les moyens alloués qui permettraient cette transition agroécologique ? Dans la discussion avec les élus européens ce mardi comme dans les réponses écrites au questionnaire envoyé en amont de l’audition, le candidat ne s’est engagé sur aucune mesure concrète.

Dans le même temps, il assure que l’importation de soja brésilien, pourtant à l’origine de la déforestation en Amazonie, est « nécessaire » à l’agriculture européenne. Il ne fixe par ailleurs aucun objectif en matière de réduction de l’usage des pesticides et mentionne simplement l’idée de réduire la « dépendance des agriculteurs aux produits chimiques », qui figurait déjà dans la lettre de mission adressée par la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Quant à interdire les intrants chimiques… ce n’est pas à l’ordre du jour.

Janusz Wojciechewski au Parlement européen, le 1er octobre 2019. © Reuters Janusz Wojciechewski au Parlement européen, le 1er octobre 2019. © Reuters
À la question de savoir comment favoriser les petites exploitations pénalisées par le système d’aides proportionnelles à la surface, Janusz Wojciechowski a répondu qu’il pouvait être fait appel au second pilier de la PAC.

De fait, la Politique agricole commune est composée de deux « piliers » que sont, d’un côté, les aides directes calculées à l’hectare, intégralement financées par le budget européen ; et de l’autre, les aides soumises à certains critères environnementaux et dévolues au développement économique rural, adossées à des programmes mis en place par les gouvernements nationaux.

Or c’est précisément ce second pilier qui se trouve considérablement affaibli dans la nouvelle PAC telle qu’elle a été dessinée sous la Commission sortante : au total, l’enveloppe de la politique agricole pour 2021-2027 baisserait de plus de 10 % par rapport aux sept années précédentes, pour atteindre la somme de 365 milliards d’euros ; et cette baisse affecte principalement le second pilier dont l’enveloppe se voit amputée d’un quart, passant de 100 à moins de 80 milliards d’euros. Le premier pilier demeure ultra majoritaire dans la répartition des subvention agricoles.

Prenant l’exemple de la République tchèque, où la moyenne des exploitations dépasse les 130 hectares, et celui de la Roumanie, où elle est inférieure à 10 hectares, Wojciechowski s’est montré in fine partisan d’une approche souple, pays par pays, pour faire face à la diversité des modèles agricoles. Il s’est prononcé en faveur du transfert des aides d’un pilier à l’autre – ce qui revient à détricoter le principe même d’une politique européenne. En clair : les États-membres ambitieux en matière d’environnement pourront introduire de la conditionnalité dans le versement des aides, tandis que ceux qui ne souhaiteront pas agir en ce sens pourront rester sur le mécanisme traditionnel d’un versement quel que soit l’impact environnemental de la production.

Une position guère surprenante si l’on observe la position polonaise en la matière… D’après l’Atlas de la PAC 2019 édité par la Plateforme pour une autre PAC et la Heinrich Böll Stiftung, la Pologne est l’État-membre qui a le plus réduit son second pilier pour le transférer vers le premier pilier : 2,2 milliards d’euros ont ainsi échappé à la conditionnalité pour la période 2014-2020.

La Plateforme pour une autre PAC, qui rassemble ONG, organisations paysannes et organisations de consommateurs, prône, elle, tout l’inverse : un financement tourné vers les pratiques agricoles durables et favorables à l’emploi. L’une de ses propositions (retrouver l’ensemble ici) est de consacrer un minimum de 50 % de son budget à des mesures répondant aux défis actuels (conversion à l’agriculture biologique, mesures pour lutter contre le changement climatique, aménagement de zones préservées Natura 2000, services environnementaux…). Les chances pour y arriver sont minces. Aurélie Catallo, coordinatrice de la plateforme, explique : « La subvention à l'hectare est ce qui gangrène le système. Mais la position officielle de la France est de sauvegarder cela, car c'est un filet de sécurité pour les agriculteurs. »

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