Le régime algérien expulse la députée LFI Mathilde Panot

La députée de La France insoumise Mathilde Panot s’est rendue en Algérie pour exprimer son soutien et sa solidarité aux acteurs et actrices du Hirak. Interpellée moins de deux jours après son arrivée, à Bejaïa, dans le nord du pays avec sa délégation, elle a été renvoyée manu militari vers la capitale Alger pour y être placée en séjour surveillé, puis vers la France après intervention du Quai d’Orsay.

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Mathilde Panot, députée insoumise du Val-de-Marne et vice-présidente du groupe parlementaire La France insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale, se souviendra de son voyage en Algérie au pays du Hirak. Interpellée le 1er octobre, moins de deux jours après son arrivée à Bejaïa, dans le nord du pays avec sa délégation, puis renvoyée manu militari vers la capitale Alger pour y être placée en séjour surveillé, elle a dû dire adieu à son programme bien rempli aux côtés des révolutionnaires algériens. 

Son périple s’est achevé ce mercredi 2 octobre au soir. « Suite à l’intervention du ministre des Affaires Étrangères Jean-Yves Le Drian, Mathilde Panot et sa délégation sont en route pour l’aéroport en vue de leur retour en France », a tweeté en fin d’après-midi le chef de file de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Une manière habile de ne pas avoir à dire que sa collègue et ses accompagnateurs allaient être expulsés par les autorités algériennes. Il supprimera ce tweet pour le remplacer par deux autres tweets : « 1/2 @MathildePanot est arrivée à l'aéroport d'Alger en vue de son retour en France avec sa délégation » ; « 2/2 Les Insoumis regrettent qu'elle n'ait pu achever son programme de rencontre sur place. Nous réaffirmons notre amitié et solidarité avec le peuple algérien dans l'attente de jours meilleurs où nous pourrons être bienvenus en Algérie ».

Quelques heures avant cette annonce, Jean-Luc Mélenchon avait réuni la presse, à l’Assemblée nationale, ce mercredi 2 octobre, pour faire part de son inquiétude sur le sort de la co-présidente du groupe au Palais-Bourbon. Il avait expliqué aux journalistes qu’il était « inquiet. Pas alarmiste, mais inquiet ».

La députée, ainsi que ses trois accompagnateurs, dont son suppléant franco-algérien Mourad Tagzout, élu municipal à Ivry-sur-Seine, avaient obtenu, apparemment sans mal, selon le parti, un visa pour passer une semaine en Algérie. Ils assurent avoir été transparents avec les autorités sur l’objet de leur voyage, s’être présentés en tant qu’« observateurs », et les avoir informés qu’ils allaient rencontrer plusieurs groupements d’opposition, en Algérie. 

Mais rien ne s’est passé comme prévu. Mardi 1er octobre au soir, la députée et sa délégation devaient participer à une conférence co-organisée, dans une salle communale, par le café littéraire et la mairie de Chemini, une commune à 60 km de Bejaïa, en Kabylie, sur le thème « Les modes de gouvernance à travers le monde ».

Tract annonçant la venue de l'élue LFI et de son suppléant. © Crédit photo/Facebook Madjd Ouddak

Après avoir été arrêtés une première fois, pendant une heure, lors d’une manifestation à Bejaïa pendant l’après-midi, ils ont de nouveau été arrêtés à un barrage routier à la sortie de la ville alors qu’ils se rendaient à Chemini. Une dizaine de policiers les ont retenus pendant trois heures affirmant répondre à des instructions qui viennent « d’en haut » mais sans préciser de motif précis. Ils ont ensuite été escortés jusqu’à la capitale. 

« On nous prend nos passeports. Le maire Madjid Ouddak et l’élu de l’assemblée populaire de Wilaya Reda Boudraa viennent nous soutenir. Toujours sans explication, on nous escorte vers Alger. 7 h de trajet au lieu de 3 h 30 car la route est bloquée à un endroit par des citoyens qui protestent contre l’injustice d’attribution de logements sociaux », raconte sur sa page Facebook l’élue LFI. 

Refusant d’être hébergée par l’ambassade de France au motif que l’un de ses accompagnateurs, son suppléant binational Mourad Tagzout, n’était pas accueilli là-bas, Mathilde Panot réside dans un hôtel de la capitale avec ses trois compagnons d’infortune. L’établissement est placé sous la garde de la police algérienne.

Comment expliquer que le ministère des affaires étrangères français, ou l’ambassade de France à Alger, ait mis si longtemps à faire le nécessaire pour que la petite équipe insoumise soit rapatriée en France ? Ce mercredi après-midi, Jean-Luc Mélenchon a avoué « ne pas comprendre cette situation qui ne semblait être maîtrisée par personne. Nous n’avons pas d’interlocuteurs. C’est pourquoi nous avons convoqué la presse, car rien ne bouge ».

Loin de ses attitudes parfois provocantes, le député des Bouches-du-Rhône a fait profil bas, affirmant « respecter le pouvoir algérien » ainsi que « le chef de la police » : « Si nous ne sommes pas les bienvenus, pas de problème, nous demandons à rentrer en France, a-t-il dit. Il était clair que nous ne nous mêlions à aucune activité politique en Algérie, on n’était pas là pour faire de l’ingérence dans la politique intérieure. Nous aimons l’Algérie, les Algériens, nous venions dans un état d’esprit d’amitié. Nous ne demandons qu’une chose : nous en aller. » 

Selon la journaliste de RFI, Leïla Beratto, l’ambassade de France affirmerait n’avoir pas eu connaissance de cette visite qu’elle qualifie de visite « privée ». « Ils [les autorités] lui ont posé des questions sur sa venue. Elle est venue avec un visa touristique mais à mon avis, dès son entrée en Algérie, elle est signalée », commente Reda Boudraa, élu de l’assemblée populaire, équivalent du conseil régional, de Bejaïa. Il raconte sa rencontre avec la députée française : « Je l’ai d’abord rencontrée mardi, pendant la manifestation. Comme chaque mardi, il y avait une marche des étudiants. Elle y a participé, elle a parlé aux gens et elle nous a suivis jusqu’au tribunal, où on finit chaque manifestation pour exiger la libération des détenus d’opinion. »

Reda Boudraa s’est rapidement rendu « en soutien » sur le barrage où la délégation insoumise a été arrêtée et s’est fait confisquer les passeports. « J’ai eu l’information par le maire de Chemini, la commune dans laquelle elle se rendait », explique-t-il.

Cette interpellation de la députée française et de son équipe n’est pas une surprise dans l’Algérie d’aujourd’hui. Elle était même plus que prévisible à l’heure où Ahmed Gaïd Salah, le chef de l’armée algérienne qui tient les rênes du pays et ce qu’il reste du pouvoir civil, durcit encore la répression pour parvenir à une élection présidentielle début décembre et espérer étouffer ainsi le Hirak, ce puissant mouvement qui ne faiblit pas depuis bientôt huit mois. 

Depuis des semaines, les autorités procèdent à des arrestations massives, et jettent en prison des manifestants ordinaires ou des figures emblématiques de la contestation, des opposants politiques, tel le très populaire Karim Tabbou, le fondateur du parti de l’Union démocratique et sociale (UDS), ancien secrétaire du Front des forces socialistes (FFS), le plus ancien parti d’opposition du pays. 

Arrêté le 12 septembre puis relâché, Karim Tabbou a été de nouveau interpellé quelques jours après et placé en détention, gonflant un peu plus les rangs des détenus politiques, après le moudjahid, vétéran de la guerre d’indépendance, Lakhdar Bouregaa, ou encore Louisa Hanoune, la cheffe du PT, le Parti des travailleurs, figure de la gauche radicale qui vient d’écoper de quinze ans de prison dans le cadre du procès expéditif de la « bande » au frère Bouteflika, Saïd.

Toutes ces personnes, visages médiatiques ou anonymes, qui croupissent derrière les barreaux d’une des geôles du pays, symbolisent la grave dérive autoritaire et répressive d’un État revenu à ses plus sales méthodes pour mater un peuple qui lui résiste et les forces d’opposition démocratiques qui tentent de s’organiser. 

La députée de La France insoumise, Mourad Tagzout, son suppléant franco-algérien, ne pouvaient ignorer qu’ils couraient le risque d’une arrestation ainsi que toute leur délégation dans ce pays qui reste une « démocrature », un régime parfaitement autoritaire avec une façade dite démocratique. 

En annonçant avec trompettes et tambours sur les réseaux sociaux, notamment la page Facebook de la députée, leur présence dans le pays en tant que « militants de la révolution citoyenne », « en soutien aux acteurs et actrices du Hirak », « pour comprendre, apprendre et exprimer notre solidarité à cette révolution du sourire », en publicisant leur programme, leurs rencontres, Mathilde Panot et son équipe ont attisé la fébrilité et la paranoïa déjà aiguë d’un régime qui voit d’un très mauvais œil tout ce qui vient de l’étranger, qui plus est de la France et des soutiens affichés au Hirak. Combien de discours de l’omniprésent chef d’armée Gaïd Salah fustigent « les forces obscures de l’étranger qui nous veulent du mal  » ? 

Il est même exceptionnel que la députée et son équipe aient obtenu un visa en leur qualité de membres d’un parti politique français. Le régime algérien ne délivre pas de visas aux journalistes étrangers qui veulent couvrir le Hirak. Idem pour les ONG étrangères qui veulent venir en mission d’observation. En août dernier, Ahmed Benchemsi, un responsable de Human Rights Watch (HRW), directeur de la communication et du plaidoyer pour la région Moyen-Orient/Afrique du Nord, a été expulsé vers le Maroc dont il est originaire et par lequel il était entré. Il avait été arrêté en marge d'une manifestation contre le régime et retenu dix jours sur le sol algérien.

Mathilde Panot et son équipe ont d’autant plus été ciblés qu’ils se trouvaient à Bejaïa, dans le cœur d’une région frondeuse dans le collimateur du régime, la Kabylie, une région qui rejette le scrutin présidentiel du 12 décembre et dont est originaire Mourad Tagzout, le suppléant de Mathilde Panot (Aourir près de Tizi-Ouzou). Plus de la majorité des assemblées populaires communales a d’ores et déjà annoncé qu’elles n’encadreraient pas l’élection de décembre.

Rachida El Azzouzi, Pauline Graulle et Khedidja Zerouali

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