Dopage financier: Platini et Infantino ont couvert la fraude du PSG

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Le PSG blanchi « pour des raisons politiques »

Pour respecter le fair-play financier à la suite de la réduction du contrat QTA, il faut trouver de nouveaux sponsors. Au PSG, c’est simple. Le club calcule les sommes dont il a besoin, et les insère dans des contrats où seul manque le nom du sponsor, à compléter. Les documents sont envoyés à Yousef Al-Obaidly, président de beIN Sports France et principal collaborateur qatari de Nasser Al-Khelaïfi. Il doit trouver à Doha des entreprises prêtes à signer. Le directeur marketing du PSG n’est pas très à l’aise. « Auriez-vous le nom de l’entreprise/marque qui pourrait devenir le partenaire principal ? Cela nous aiderait à construire un package plus pertinent », écrit-il à Al-Obaidly en octobre 2014.

C’est ainsi que le PSG obtient 4,5 millions par an de la clinique sportive qatarie Aspetar. Le PSG s’apprête aussi à conclure pour 12 millions d’euros avec le groupe hôtelier Katara Hospitality. Mais le club découvre à la dernière minute que cette entreprise est contrôlée par… QTA. Qu’à cela ne tienne, le contrat sera finalement signé avec Katara Cultural Village, un centre culturel et commercial de Doha.

Interrogé par l’EIC, Yousef Al-Obaidly indique que nos informations ne sont « pas exactes ». Il reconnaît toutefois avoir mis ses « nombreuses relations d’affaires » au Qatar au service du club.

L’exemple le plus croquignolesque est sans doute celui d’Ooredoo, l’ex-Qatar Telecom. En juillet 2013, l’opérateur signe une simple lettre de deux pages, où il s’engage à payer 20 millions par an pendant cinq ans. Et à faire un premier versement immédiatement, sans même savoir quels droits marketing il va obtenir.

Mais Ooredoo refuse de payer les deux années suivantes, estimant que ce qu’il a obtenu (le centre d’entraînement rebaptisé à son nom et sa marque à l’arrière du maillot) ne vaut pas 20 millions par an. Le 3 juin 2016, Ooredoo annonce même au PSG qu’il résilie immédiatement le contrat. Nasser Al-Khelaïfi s’en plaint dans un mail en prenant soin de mettre le directeur de cabinet de l’émir du Qatar en copie. Résultat : Ooredoo capitule, paye les 40 millions d’arriérés et promet d’honorer la suite du contrat.

Au même moment, le PSG a réglé le même problème avec QNB. Le 27 juin 2016, la banque indique au PSG qu’elle ne renouvellerait pas son contrat, qui expire le 30 juin. Trois jours plus tard, la banque nationale du Qatar mange son chapeau et réclame un nouveau contrat pour les trois prochaines saisons.

Malgré ces difficultés, le PSG a atteint son objectif : pendant les deux saisons qui ont suivi l’accord de mai 2014 avec l’UEFA, QTA et les sept autres sponsors qataris ont versé 206 millions par an au club. Presque autant que ce qui était prévu dans la première version du contrat QTA. Ce sponsors ont fourni jusqu'à 52 % des recettes du club – 36 % aujourd'hui (notre infographie ci-dessous).

Les revenus du PSG et le poids de ses sponsors qataris (passer la souris sur les blocs pour afficher les chiffres) © Donatien Huet / Mediapart

Interrogé par l’EIC, le PSG s’est borné à répondre que ces contrats sont normaux et qu’il ne considère pas ses sponsors qataris comme des « parties liées », bien qu’ils soient tous contrôlés par l’État du Qatar.

Tout irait ainsi pour le mieux si l’UEFA n’avait pas modifié les règles du fair-play financier en juillet 2015. Désormais, si des entités contrôlées par un même État fournissent 30 % des recettes du club, ces contrats doivent automatiquement faire l’objet d’un audit pour évaluer leur valeur réelle.

C’est la panique : le PSG explose ce plafond, avec 42 % des recettes fournies par les Qataris en 2014-2015. Si l’on prend en compte les seuls revenus de sponsoring, la part apportée par le Qatar est même de 80 %. Lorsqu’il découvre ce chiffre, Nasser Al-Khelaïfi a des sueurs froides. « Assurez-vous s’il vous plaît que la part des sponsors non qataris progresse pour atteindre 50 %, c’est l’objectif pour vous et votre équipe pour 2017 », écrit-il au directeur marketing du PSG en octobre 2016.

Mais le club n’y arrive pas, et doit se résoudre à adopter des mesures d’urgence pour tenter de passer sous la barre des 30 % de recettes qataries. Fin avril 2017, un mois avant la clôture des comptes de la saison, le PSG accorde un rabais exceptionnel de 20 % à cinq de ses sponsors de l’émirat, dont QTA et beIN Sports, soit 35 millions d’euros. Le club met fin aux contrats avec Aspetar, Aspire et Katara, parce que leur valeur serait extrêmement difficile à justifier vis-à-vis de l’UEFA.

Le PSG sait qu’il est sur la corde raide. L’émir du Qatar n’en a cure. Deux mois plus tard, en août 2017, le PSG explose le record du mercato le plus cher de tous les temps, en signant les deux plus gros transferts de l’histoire du foot : 222 millions pour la star brésilienne Neymar et 145 millions (plus 30 millions de bonus) pour le jeune prodige français Kylian Mbappé. Soit 402 millions en quinze jours.

Kylian Mbappé sous les couleurs du PSG © Reuters Kylian Mbappé sous les couleurs du PSG © Reuters

L’Europe du foot est en ébullition. Le président de l’Olympique lyonnais, Jean-Michel Aulas, dénonce « l'évolution actuelle des prix comme des salaires, [qui] compromet l'équilibre du football français et peut-être même européen ». Les vieux ennemis du PSG s’étranglent de rage. Le patron du Bayern Munich, Karl-Heinz Rummenigge, réclame l’exclusion du PSG de la Ligue des champions. Le 22 août 2017, le président de la Ligue espagnole, Javier Tebas, dépose plainte à l’UEFA pour violation du fair-play financier.

La pression est trop forte. Le 1er septembre, la chambre d’enquête de l’UEFA ouvre une nouvelle procédure. Au sein de la fédération européenne, les acteurs principaux ont changé. Un nouveau président, le Slovène Aleksander Ceferin, a remplacé en septembre 2016 Michel Platini, radié à cause de l’affaire des paiements différés de la FIFA (il a été blanchi par la justice suisse). Gianni Infantino est devenu président de la FIFA.

L’Italien Umberto Lago, président de la chambre d’instruction, a pour sa part démissionné à l’été 2017. Immédiatement après, il a été embauché par le géant du conseil KMPG, où il aide les clubs à se défendre contre l’UEFA dans les affaires de fair-play financier : l’ex- enquêteur en chef aide désormais les fraudeurs présumés. Le 2 août 2017, il a même offert ses services au PSG, dans un mail adressé à Jean-Claude Blanc. Le club a prudemment décliné. Lago confirme et répond que sa firme démarchait plusieurs clubs à l’époque. Il indique n’avoir « jamais eu de contacts » avec des employés de l’UEFA depuis son départ, et ne voit aucun problème éthique à défendre les clubs.

Le nouvel enquêteur en chef, l’ancien premier ministre belge Yves Leterme, est dans une situation très inconfortable. Il a accès au dossier de 2014 et ne peut ignorer que le dopage financier du PSG a été couvert par l’UEFA et par la plupart des membres de la chambre d’instruction qu’il préside. Le nouveau président Ceferin campe, en apparence, sur une ligne dure : « Nous n’aurons pas peur de punir. […] Personne n’est au-dessus des lois », lance-t-il en août 2017.

Au PSG, l’heure est grave. Même si Mbappé a été prêté la première année par Monaco pour soulager la trésorerie, il doit, tout comme Neymar, être inscrit au bilan dès le 1er juillet 2017 et amorti sur cinq ans. Selon des documents issus des Football Leaks, l’achat des deux superstars va générer, si l’on ajoute leurs salaires et les commissions d’agents, une charge de 830 millions d’euros sur cinq saisons. Soit 166 millions de dépenses supplémentaires par an, un tiers du budget du club.

Le 22 septembre 2017, des prévisions confidentielles sont fournies au conseil d’administration du PSG (notre document ci-dessous). Le club prévoit un déficit au sens du fair-play financier de 124 millions d’euros pour la saison 2017-2018. Le déficit cumulé sur les trois dernières années, qui est le critère pris en compte par l’UEFA, s’élève à 74 millions, alors qu’il ne doit pas dépasser 30 millions. « Le Paris Saint-Germain ne respecte pas les règles du fair-play financier », conclut le document.

 © EIC © EIC

Pour sortir du rouge, le PSG décide de vendre pour 111 millions d’euros de joueurs d’ici au 30 juin 2018, quasiment le double de ce qu’il avait prévu au départ. Les joueurs à céder en priorité sont l’attaquant argentin Angel Di Maria et l’ailier brésilien Lucas Moura. Mais le plan ne peut fonctionner que si l’UEFA ne dévalue pas les contrats qataris…

Le PSG ressort des cartons son arme atomique : la plainte qu’il a rédigée en 2014 pour l’Autorité de la concurrence. Elle est toujours en suspens.

La chambre d’instruction commande un rapport à l’agence de marketing sportif Octagon, qui avait déjà été mandatée en 2014. Sans surprise, elle arrive au même résultat. Dans un rapport de février 2018, Octagon évalue la valeur réelle du partenariat QTA à 5,5 millions d’euros par an, vingt-six fois moins que les 145 millions inscrits dans le contrat. La valeur des six autres contrats qataris est divisée par deux, à 27 millions au lieu de 60 (notre document).

Les valeurs réelles des contrats qataris du PSG, évaluées par l'agence Octagon en janvier 2018. © EIC Les valeurs réelles des contrats qataris du PSG, évaluées par l'agence Octagon en janvier 2018. © EIC

C’est une catastrophe pour le PSG. Le club réplique en commandant une contre-expertise à la firme Nielsen. Les résultats sont bien meilleurs : QTA est valorisé 123 millions d’euros en 2016-2017, et même 217 millions en 2017-2018, après l’arrivée de Neymar et Mbappé.

Mais ces chiffres sont très contestables. Les règles de l’UEFA imposent que les experts soient indépendants. Selon des documents Football Leaks, le PSG savait qu’il n’avait pas le droit de choisir Nielsen, la firme travaillant régulièrement pour le club. Si Jean-Claude Blanc n’a pas démenti, il estime qu’il n’y a « pas de conflit d’intérêts », car Nielsen travaille aussi pour l’UEFA.

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Après une première saison en 2016, quinze journaux européens regroupés au sein du réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC) révèlent à partir du vendredi 2 novembre la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 teraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens.

Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matches, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football. Nos révélations d’intérêt public, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant un mois.

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Le PSG nous a adressé des réponses écrites (à retrouver intégralement dans l'onglet prolonger). Le club nous a également accordé un long entretien avec son directeur général délégué Jean-Claude Blanc et son secrétaire général Victoriano Melero, qui s'est déroulé le 20 octobre dernier au Parc des Princes.

Michel Platini, Gianni Infantino et Aleksander Ceferin ont refusé de répondre à nos questions sur les faits rapportés dans cet article. Ils nous ont fait parvenir des réponses générales (à retrouver intégralement dans l'onglet Prolonger). Nous avons également sollicité le président de l'ICFC, tous les membres de la chambre d'instruction de l'ICFC et les responsables du fair-play financier au sein de l'administration de l'UEFA. Ils n'ont pas donné suite ou ont refusé de nous répondre, évoquant leurs obligations de confidentialité vis-à-vis de l'UEFA.