Theresa May durcit le ton dans la «bataille» de Gibraltar

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L’ouverture des négociations du Brexit s’est accompagnée d’un vif regain de tension entre Londres et Madrid sur l'avenir de Gibraltar. Est-ce un avant-goût des deux années de discussions électriques à venir ?

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Il n’y a pas que les indépendantistes écossais qui menacent l’intégrité territoriale du Royaume-Uni. Le regain de tension observé depuis samedi entre Londres et Madrid sur l’avenir d’un territoire minuscule de sept kilomètres carrés, Gibraltar, ouvre un front qui pourrait alimenter bien des crispations, au cours de la négociation marathon du Brexit.

Tout est parti de la phrase d’un document de travail (pdf, 118.1 kB) publié vendredi par les services de Donald Tusk. Le président du conseil européen y énonce une vingtaine des « lignes directrices » de la négociation qui vient de s’ouvrir avec Londres. Le dernier point, très succinct, précise qu'« aucun accord entre l’UE et le Royaume-Uni ne pourra s’appliquer au territoire de Gibraltar sans l’accord du Royaume d’Espagne comme du Royaume-Uni ».

Depuis le traité d’Utrecht en 1713, Gibraltar est une terre britannique adossée à l’Andalousie espagnole, face au Maroc. Deux référendums d’autodétermination y ont déjà été organisés, en 1967 et en 2002 : chaque fois, la population locale – environ 33 000 habitants aujourd’hui – a rejeté le rattachement à l’Espagne. Mais lors du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’UE, en juin 2016, les citoyens britanniques de Gibraltar ont voté à 96 % pour le maintien de l’UE, à l’encontre du reste de leur pays.

Des touristes sur le Rocher de Gibraltar, le 29 mars 2017. © Reuters / john Nazca. Des touristes sur le Rocher de Gibraltar, le 29 mars 2017. © Reuters / john Nazca.

Madrid, qui continue de lorgner le Rocher (‘the Rock’ en anglais, ‘el Péñón’ en espagnol), n’a pas tardé à voir dans le Brexit une nouvelle opportunité pour faire valoir ses arguments. Dès l’été 2016, le ministre des affaires étrangères espagnol d’alors, José Manuel García-Margallo, avait plaidé pour une « co-souveraineté », britannique et espagnole, durant un temps limité, avant la restitution du territoire à l’Espagne. Cette solution, plaide Madrid, aurait le mérite de maintenir Gibraltar dans l’UE, conformément au souhait de ses habitants.

L’UE était toujours restée neutre face à ce différend entre deux de ses États membres. Mais le texte de Donald Tusk, vendredi, a donné l’impression, à certains élus britanniques, que Bruxelles venait d’adopter la version de Madrid, d’une « co-souveraineté », puisqu’il mentionne un droit de veto, à égalité, de l’Espagne comme du Royaume-Uni.

Étrangement, la cheffe du gouvernement britannique, Theresa May, n’avait pas mentionné le cas particulier de Gibraltar dans sa lettre, transmise mercredi à Bruxelles, dans laquelle elle ouvre formellement les négociations de divorce. Dimanche, la conservatrice a voulu effacer cette erreur manifeste (qui lui a valu des critiques de l’opposition travailliste), en publiant un communiqué catégorique : « Nous n’accepterons aucun arrangement qui verrait les habitants de Gibraltar obéir à la souveraineté d’un autre État, à l’encontre de la volonté qu’ils ont exprimée librement et démocratiquement. »

Le ministre des affaires étrangères Boris Johnson est lui aussi monté au créneau, promettant de se montrer « implacable et dur comme un roc dans son soutien à Gibraltar », en référence au surnom du territoire. Invité d’une émission politique de grande écoute dimanche, le Britannique Fabian Picardo, chef du gouvernement de Gibraltar, a quant à lui ironisé sur la propension de Madrid à instrumentaliser le Brexit « pour faire avancer sa cause d’un millimètre ou deux ». Malgré l'écrasante victoire du « remain » (le maintien) en juin 2016 sur son territoire, il défend aujourd'hui sans ciller le « Brexit dur » promis par May (voir la vidéo ci-dessous).


Mais la palme du commentaire outré revient à Michael Howard, un conservateur qui dirigea de 2003 à 2005 le parti des Tories. Dans un entretien à SkyNews, il a menacé Madrid d’une nouvelle guerre des Malouines, en jouant sur le parallèle entre Margaret Thatcher, partie en guerre en 1982 contre Buenos Aires pour récupérer cet archipel peuplé en majorité de Britanniques, au large de l’Argentine, et Theresa May. « Il y a trente-cinq ans cette semaine, une autre femme cheffe du gouvernement dépêchait une armée à l’autre bout du monde, pour défendre la liberté d’un petit groupe de Britanniques, à l’encontre d’un autre pays hispanophone. Je suis convaincu que notre actuel premier ministre pourrait faire preuve de la même détermination, en soutien des habitants de Gibraltar », a-t-il lancé.

Dans la presse britannique ce lundi, certains accompagnaient ces rengaines va-t-en-guerre, et allaient même jusqu’à s’interroger sur les chances de victoire du Royaume-Uni, dans le cas d’un conflit armé entre Londres et Madrid (lire par exemple cet article du Daily Telegraph qui pose très sérieusement la question à des militaires haut gradés). Réaction lundi du ministre des affaires étrangères espagnol, Alfonso Dastis : « Il me semble que quelqu’un au Royaume-Uni a perdu ses nerfs, sans aucune raison. »

À Bruxelles, le porte-parole de Jean-Claude Juncker, lundi midi, a tenté d’éteindre la polémique : « La commission européenne est du côté du dialogue et de la coopération, c’est notre façon de faire », a déclaré Margaritis Schinas, avant d’ajouter que l’institution « soutient à 100 % les lignes directrices » publiées par le conseil européen vendredi.

À y regarder de plus près, le document publié par Donald Tusk n’apporte rien de neuf sur le fond. On sait déjà comment le Brexit va être négocié : une trentaine de conseillers emmenés par le Français Michel Barnier vont fixer les termes du divorce avec Londres d'ici dix-huit mois. Ensuite, toutes les capitales auront leur mot à dire, et pourront mettre leur veto, comme dans n’importe quelle négociation commerciale, au texte définitif. Si bien que Madrid détient bien un droit de veto, sur Gibraltar comme sur le reste des discussions, depuis le départ.

Quoi qu’il en soit, les « lignes directrices » de vendredi confirment l’activisme de la diplomatie espagnole à Bruxelles sur le sujet. D’après le Financial Times, c’est en marge d’un sommet des dirigeants de la droite européenne organisé à Malte la semaine dernière que Madrid a convaincu les équipes de Tusk d’ajouter cette précision sous la forme d’un article séparé. Pour l'Espagne, qui peine à exister dans les débats bruxellois depuis l'élection du terne Mariano Rajoy, ce soudain regain d'activité est inédit.

Gibraltar, qui applique une fiscalité très avantageuse pour les entreprises, réalise l’essentiel de ses échanges commerciaux avec le reste du Royaume-Uni, bien plus qu’avec les autres pays de l’UE. Si bien que l’accès au marché unique européen, une fois le Brexit conclu, n’est pas une véritable source d'inquiétude pour ce territoire qui s’est notamment spécialisé dans les sociétés de paris en ligne. Les menaces qui pèsent sur la liberté de circulation, elles, sont bien plus problématiques.

Si l’on en croit ce rapport rédigé par des lords britanniques sur Gibraltar, publié en mars, ils sont quelque 10 000 Espagnols – l'équivalent d'un tiers de la population totale, et le gros de la main-d’œuvre bon marché – à faire tourner l’économie, en traversant la frontière chaque jour. L’Espagne pourrait être tentée de fermer sa frontière terrestre avec Gibraltar, comme l’avait déjà ordonné le dictateur Franco en 1967.

D’autres dossiers sont susceptibles de nourrir les tensions entre Madrid et Londres dans les semaines à venir. Dans un entretien à El País samedi, le ministre Dastis a surpris, en expliquant que l’Espagne ne bloquerait pas une éventuelle demande d’adhésion à l’UE d’une Écosse indépendante… Il a estimé, en particulier, que la légalité du processus semblait respectée en Écosse, ce qui n’est pas le cas, à ses yeux, en Catalogne. Jusqu’à présent, Londres et Madrid, tous deux confrontés à des mouvements séparatistes, étaient plutôt sur la même ligne en la matière. Autre dossier délicat, lié au Brexit : la situation des quelque 300 000 Britanniques, la plupart retraités, résidant en Espagne.

La manière dont la classe politique britannique a réagi, de manière ulcérée, au texte de Donald Tusk, a en tout cas le mérite d’annoncer la couleur : les négociations du divorce entre l’UE et le Royaume-Uni s’annoncent épiques.

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