Brexit: à Bruxelles, l'UE attend le vote

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Jean-Claude Juncker a critiqué les « déserteurs » qui voudraient quitter l'Union. Mais les patrons des institutions bruxelloises cherchent surtout à rester à distance de la campagne britannique, de peur de servir le camp du « Brexit ». 

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De notre envoyé spécial à Bruxelles.– Les institutions bruxelloises ont pris l’habitude de se faire peur, depuis l’éclatement de la crise en 2008. L’Union ne cesse d’enchaîner les sommets « de la dernière chance », jonglant de crise en crise (Grèce, euro, réfugiés, etc.). Mais l’ambiance qui règne dans la capitale belge, à l’approche de la consultation britannique sur l’appartenance à l’UE le 23 juin, n’a pas grand-chose à voir avec ces moments d’extrême tension, ceux par exemple de l’été 2015, lorsque la Grèce semblait sur le point d’être exclue de la zone euro, et l’avenir de la monnaie unique en pointillés.

« On est dans la pure attente, le “wait and see” bête et méchant. La seule chose que l’UE peut faire à ce stade, c’est de ne rien faire, résume Vivien Pertusot, du bureau bruxellois de l’Ifri. De ce point de vue, il y a une différence de fond avec le dossier grec. Si le 23 juin au soir, les Britanniques décident de sortir de l’UE, les institutions européennes n’auront d’autre choix que d’enregistrer le résultat et de lancer des négociations de sortie. Sur la Grèce, des négociations entre Athènes et Bruxelles ont toujours été possibles, jusqu’au bout. »

C’est tout le paradoxe du moment, dans la bulle européenne. Personne ne doute de l’importance de ce qui se joue en Grande-Bretagne pour l’avenir de l’UE. Chacun suit frénétiquement chaque soubresaut de la campagne – et pas seulement les milliers de Britanniques qui travaillent pour les institutions et se demandent ce qu'ils feront dans les années à venir (ils sont environ un millier pour la seule Commission). Mais plus personne, à Bruxelles, n’a encore voix au chapitre. Les diplomates ont l’impression d’avoir déjà fait leur part du boulot en début d’année : ils ont négocié, pendant de longues semaines, ces concessions arrachées par David Cameron lors d’un conseil européen épique, en février 2016. Selon le « deal » décroché par Londres à l’époque, les 27 se sont engagés à réaménager, à la marge, le statut de la Grande-Bretagne dans l’Union, si les Britanniques choisissent de rester (lire notre analyse). Désormais, le reste de l'histoire va se faire sans eux. Il n’y a plus qu’à attendre. En se faisant le plus discret possible.

David Cameron et Jean-Claude Juncker à Bruxelles en février 2016 ©CE. David Cameron et Jean-Claude Juncker à Bruxelles en février 2016 ©CE.
« Il y a une grande réticence, de la part des États membres comme des institutions, à prendre position dans le débat de manière trop claire. Parce que cela peut avoir un effet contre-productif, surtout de la part des institutions bruxelloises », poursuit Pertusot, de l’Ifri. Là encore, la situation est étrange : les présidents des trois principales institutions à Bruxelles – la Commission (l’exécutif, censé incarner l'intérêt général européen), le Conseil (qui représente la voix des 28 États membres) et le Parlement – font le dos rond… mais ils n’en pensent pas moins. Ce n’est pas un secret : ils espèrent tous les trois que la Grande-Bretagne va choisir de rester dans l’Union. Mais ils se gardent de le dire trop fort, pour ne pas interférer dans le débat national britannique. Et tous semblent, même s’ils ne l’avoueront jamais, frustrés de ne pouvoir en dire plus, de peur de faire le jeu du « Brexit side », le camp des anti-UE.

À la tête de la Commission, Jean-Claude Juncker avait habitué les observateurs à davantage de spontanéité. On se souvient de ses piques anti-Syriza fin 2014, en pleine campagne électorale en Grèce, qui avaient fait polémique (y compris sur Mediapart). Cette fois, le Luxembourgeois semble avoir retenu la leçon et retient ses coups. Son institution est d'ailleurs l’une des rares à ne pas avoir publié d’étude sur les conséquences économiques alarmantes d’un « Brexit »… À ce stade, il n'y a pas de raison que la stratégie change d'ici au 23 juin.

Dans un entretien récent au Monde, il a tout de même comparé les partisans du Brexit à des « déserteurs », avant de menacer : « Si les Britanniques devaient dire “non”, ce que je n’espère pas, la vie communautaire ne continuera pas comme avant. Le Royaume-Uni devra accepter d’être considéré comme un État tiers, que l’on ne caressera pas dans le sens du poil. » Les jours suivants, son porte-parole avait cherché à minimiser la critique, en expliquant aux correspondants bruxellois que Juncker avait insisté pour mettre le terme de “déserteurs” entre guillemets… En marge du G-7 au Japon cette semaine, le président de la Commission n'a pu s'empêcher de s'en prendre à l’ex-maire de Londres, Boris Johnson, qui avait osé un rapprochement entre l’Union européenne et le projet nazi : « J’ai appris en lisant la presse britannique que Boris Johnson a passé une partie de sa vie à Bruxelles [il fut correspondant de presse – ndlr]. Il est temps pour lui de revenir, pour s’assurer que ce qu’il raconte aux Britanniques est conforme à la réalité – je ne le crois pas. »

La sortie de Johnson sur le nazisme avait déjà fait réagir Donald Tusk, le Polonais à la tête du Conseil européen, de manière bien plus virulente que Juncker : « Je ne peux pas rester silencieux […]. Il faudrait ignorer des arguments aussi absurdes, s’ils n’avaient été formulés par l’un des hommes politiques les plus influents du parti au pouvoir. Boris Johnson a dépassé les limites d’une discussion rationnelle, faisant preuve d’amnésie politique », s’était emporté l’ex-premier ministre polonais. « On peut reprocher beaucoup de choses à l’UE, mais elle reste encore le rempart le plus efficace contre les conflits toujours dangereux et souvent tragiques entre nations européennes », avait-il poursuivi. Quant à Jonathan Hill, le commissaire britannique de l'équipe Juncker, et proche de David Cameron, il s'est montré plutôt prudent sur les conséquences d'un Brexit, lors d'un déplacement le 23 mai à la London School of Economics.

De son côté, Martin Schulz, le social-démocrate allemand à la tête du Parlement européen, qu’on avait beaucoup entendu, en début d’année, au moment de la renégociation du statut britannique, s’est lui aussi forcé à une diète médiatique. Aucun déplacement prévu, pas d’entretien à la presse britannique… Il avait mis en garde, en avril, contre les risques d’« implosion » de l’UE en cas de Brexit. Depuis, il a laissé les discours catastrophistes au placard et adopté un style moins virulent, moins clivant. Dans un discours prononcé mercredi à Bruxelles aux côtés de Gordon Brown, l’ancien premier ministre britannique, l’Allemand a repris l’un de ces vieux arguments consensuels des défenseurs de l’UE : pour peser dans un monde globalisé, mieux vaut s’entendre à 28, plutôt que parler chacun dans son coin : « Nous devons travailler ensemble », a-t-il résumé. Le site Politico a aussi raconté comment l'ambassadeur britannique auprès de l'UE a rencontré des hommes politiques, dont Manfred Weber, le chef du PPE (droite) au Parlement, pour leur expliquer comment se comporter publiquement dans les jours à venir…

Mais les déclarations feutrées d’une poignée de grands dirigeants ne résument pas l'ambiance à Bruxelles. En coulisses, c’est la foire aux spéculations. Au-delà des conséquences économiques difficiles à anticiper, chacun s’interroge sur ce que changerait un Brexit sur le fonctionnement, au quotidien, de la machine bruxelloise. Au Parlement européen, une certitude : le troisième plus grand groupe politique (sur huit), celui où se retrouvent les conservateurs britanniques, disparaîtrait. Au Conseil, cela ne changerait pas forcément grand-chose : les Britanniques s'y trouvent souvent mis en minorité (les 19 États membres de la zone euro constituant une majorité qualifiée à eux seuls).

Surtout, certains équilibres politiques pourraient être contestés. L’Allemagne perdrait, dit-on, l’un de ses alliés traditionnels en matière de libre-échange. « Ce scénario est un peu exagéré, nuance Vivien Pertusot. Cela fait longtemps que l’Allemagne ne se contente pas de regarder le Royaume-Uni pour construire des alliances, puisque le Royaume-Uni se refuse à être lié d'une quelconque manière avec ce qui fait partie de la zone euro. » D'autant qu'il n'est pas difficile, plus à l'est au sein des 28, de trouver des défenseurs du libre-échange et de la rigueur budgétaire… Quant à la France, elle pourrait perdre l’un de ses rares alliés au sein de l’Union pour renforcer la politique étrangère. Et si le Brexit finissait par raboter encore un peu plus l’influence de Paris au cœur de l’Europe ?

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