Loup Bureau, un nouveau journaliste arrêté en Turquie

Par Stéphanie Fontenoy

Loup Bureau a été arrêté fin juillet à la frontière entre la Turquie et l’Irak. Son cas est particulièrement préoccupant. Le journaliste fait l’objet d’accusations qui relèvent de la loi anti-terroriste turque.

 

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Istanbul (Turquie), correspondance-. Les accusations qui pèsent contre le journaliste français Loup Bureau en Turquie sont lourdes. Interpellé le mardi 26 juillet au poste-frontière d’Habur, entre l’Irak et la Syrie, ce journaliste indépendant de 27 ans est accusé par la Turquie d’activités en lien avec une organisation terroriste. En cause : une vidéo tournée auprès des milices kurdes syriennes des Unités de protection du peuple (YPG) diffusée sur la chaîne TV5 Monde en 2013. (La vidéo est toujours téléchargeable via le compte Vimeo du journaliste.)

Jeudi soir, l’organisation Reporters sans frontières (RSF) a réclamé sa remise en liberté immédiate et une pétition d'un comité de soutien a été mise en ligne. « Son incarcération et les lourdes accusations portées contre lui nous inquiètent au plus haut point. Loup Bureau n’est qu’un journaliste : nous espérons que l’enquête le reconnaîtra dans les plus brefs délais », a déclaré Johann Bihr, responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF. « Pour Mathias Depardon et Olivier Bertrand, on était dans une procédure administrative pour des allégations d’infractions liées au statut des étrangers. Ils ont passé du temps dans des centres de détention pour étrangers en situation irrégulière. Loup Bureau est en prison, ce qui est encore plus inquiétant. Ce qui pose problème aux yeux des autorités turques, c’est la nature de son travail et ses contacts avec différents éléments qualifiés de terroristes par la Turquie. Ce sont des accusations très lourdes qui relèvent de la loi anti-terroriste et vont au-delà des accusations de propagande terroriste », explique Johann Bihr à Mediapart.

A l'IUT de Lannion où Loup Bureau a été étudiant, l'émotion est forte.« Dans une Turquie où le despotisme d'Erdogan s'accentue, la répression s'est abattue sur Loup Bureau, comme sur nombre de journalistes qui s'intéressent à la situation des Kurdes. Passé par l'IUT de Lannion, Loup a le tort d'exercer un journalisme au plus près du terrain. Après celles d'Olivier Bertrand et de Mathias Depardon, son arrestation arbitraire nous rappelle la difficulté d'exercice du métier de journaliste, particulièrement là où la liberté d'informer est entravée. L'équipe pédagogique de l'IUT de Lannion et Christophe Gimbert, son encadrant lors de son année de licence, apportent leur soutien à Loup et à son entourage et attendent une prompte intervention de la diplomatie française pour faciliter sa libération» , est-il écrit dans un communiqué cosigné par ses anciens professeurs et ses anciens condisciples de l'IUT.

Louis Bureau © capture d'écran sur le site de RSF Louis Bureau © capture d'écran sur le site de RSF
Loup Bureau, qui termine ses études en journalisme à l’Ihecs en Belgique, un établissement réputé, a déjà multiplié les reportages en zone de conflits : Égypte en 2011, Crimée en 2014, zones tribales pakistanaises… Lorsqu’il a été arrêté, le journaliste tentait de se rendre en Syrie en passant par la Turquie, pour y actualiser son précédent reportage en zone kurde syrienne. Après cinq jours de garde à vue, le reporter français a été déféré mardi 1er août devant une cour de Sirnak, dans le sud-est de la Turquie, à proximité du lieu de son arrestation. Un juge a décidé de sa mise en examen et de son maintien en détention provisoire. Il est incarcéré à la prison de Sirnak. Une demande de mise en liberté a été déposée mais un délai de 7 jours est nécessaire avant la tenue d’une nouvelle audience. Un avocat turc a pu rencontrer Loup Bureau, qui a demandé à bénéficier de la protection consulaire française.

Contacté par Mediapart, Me Pradel considère le principe de cette procédure comme « choquant ». « Incriminer un journaliste parce qu’il a fait diffuser un article ou un reportage et en déduire une proximité avec les gens qui sont montrés dans le reportage, c’est surprenant ». L’avocat prend très au sérieux l’acte d’accusation : « À ce stade, Loup Bureau risque une forte peine de prison puisque le fait d’être membre d’une organisation terroriste, en Turquie comme partout dans le monde, d’ailleurs, est une incrimination extrêmement grave. »

L’accès au dossier de l’accusé est restreint en raison de l’état d’urgence qui se prolonge en Turquie depuis la tentative de coup d’État de juillet 2016 et de la lutte anti-terroriste. « Les autorités judiciaires turques peuvent restreindre l’accès du dossier même au défenseur pour une certaine partie de la procédure. Le juge a décidé de placer sous le sceau du secret un certain nombre d’éléments qui concernent la procédure de Loup Bureau », précise Me Pradel.

La zone frontalière où le reporter français a été arrêté est placée sous haute surveillance par les autorités turques en raison du conflit qui s’y déroule entre l’armée turque et les rebelles indépendantistes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une organisation classée terroriste par la Turquie, l’Union européenne et les États-Unis. Les Unités de protection du peuple (YPG) sont considérées par Ankara comme une émanation du PKK en Syrie. Les YPG sont la composante principale des Forces démocratiques syriennes (FDS) engagées dans la reprise de la ville de Raqqa à l’État islamique (EI).

Le reportage de 3 minutes signé Loup Bureau et diffusé sur TV5 Monde donne la parole à plusieurs miliciens, dont un commandant et un porte-parole du YPG en uniforme. Des portraits d’Abdullah Öcalan, fondateur du PKK condamné à la prison à vie en Turquie, sont visibles sur certaines prises de vues ainsi que le drapeau du YPG. La Turquie est en guerre avec le YPG, opposée à l’établissement d’un territoire indépendant kurde au sud de sa frontière.

Le cas de Loup Bureau est loin d’être une exception en Turquie. En mai, le photojournaliste Mathias Depardon avait fait l’objet d’une procédure administrative d’expulsion après avoir été arrêté dans le sud-est du pays, tout comme avant lui le journaliste du site Les Jours Olivier Bertrand. Plus de 150 journalistes ont été incarcérés en Turquie, la plupart pour « soutien à une organisation terroriste », depuis le coup d’État manqué de juillet 2016. La Turquie est classée 155e sur 180 pays au classement mondial de la liberté de la presse, établi en 2017 par RSF.

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