Le « soft power » russe met un pied dans l’élection allemande

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Sur les réseaux sociaux comme sur les ondes, Moscou déploie un puissant dispositif qui fait la part belle à la propagande anti-occidentale et aux « antisystèmes », quels qu’ils soient. Son navire amiral, la chaîne RT DE, prévoit de doubler ses effectifs.

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Berlin (Allemagne).– L’offre d’emploi adressée aux journalistes allemands qui « s’endorment devant les programmes publics et n’ont pas peur du privé » se veut rassurante : « Même si nous venons de la froide Russie, l’ambiance qui règne dans la rédaction est ouverte et chaleureuse », assure le message de la chaîne Internet russe RT DE, anciennement Russia Today, anciennement RT Deutsch, pièce maîtresse du réseau grandissant des médias publics russes à l’étranger, une composante assez récente du soft power de Vladimir Poutine.

Et c’est précisément l’année où se tiennent les élections générales en Allemagne que la chaîne RT DE et sa filiale l'agence Ruptly, dont les bureaux sont installés dans un immeuble luxueux entre la Potsdamer Platz et la porte de Brandebourg, a choisi de passer la vitesse supérieure.

« Nous voulons passer du statut de diffuseur de contenus d’informations sur Internet, à celui de chaîne de télévision allemande à part entière, comme notre filiale en France. Nous comptons passer d’environ cent à deux cents salariés d’ici à la fin 2021. Nous sommes aussi en train de construire des studios de production dernier cri à Adlershof, au sud-est de Berlin », raconte le directeur de la rédaction Alexander Korostelev, qui reconnaît « qu’avec la réputation de méchants que l’on nous fait, il est parfois difficile de recruter ».  

Dans les locaux de Russia Today à Moscou en 2018. © Photo Youri Kadobnov / AFP Dans les locaux de Russia Today à Moscou en 2018. © Photo Youri Kadobnov / AFP

Créé en 2014, soit juste après l’annexion de la Crimée par la Russie, le groupe public russe, qui comprend aussi l’agence de contenus vidéo Ruptly ou encore la plateforme vidéo Redfish, fait clairement partie de la nouvelle stratégie diplomatique de la Russie. Celle-ci a décidé d’investir dans un large réseau d’influence qui comprend également l'agence de presse Sputnik, capable de rivaliser avec la concurrence occidentale et de relayer la bonne parole de Moscou, notamment en Europe.  

« Les États-Unis ont bien la Voix de l’Amérique, la France, RFI et France 24, l’Allemagne, la Deutsche Welle, la Grande-Bretagne, la BBC. La Russie a RT. Où est le problème ? Nous sommes comme les autres. Notre objectif est avant tout de mieux faire connaître la Russie », explique d’une voix douce et maîtrisée le trentenaire russe, qui a grandi pour partie à Hambourg et manie un allemand parfait.

Mais cette façade honorable et paisible ne résiste pas à une brève recherche. Car au moins 80 % des contenus ne concernent en rien une présentation de la douce Russie mais plutôt le chaos qui règne chez les voisins occidentaux et bien sûr en Allemagne.

Spécialiste de la question russe pour l’Institut allemand pour les affaires internationales et la sécurité (SWP), Susan Stewart confirme qu’en dépit de l’achèvement du gazoduc germano-russe NordStream 2, la position de Berlin sur l’Ukraine, l’aide médicale apportée à l’opposant Navalny et bien sûr sa position économique et politique dominante en Europe font de l’Allemagne une cible privilégiée de la déstabilisation russe, qui suit un double objectif intérieur et extérieur. « Ces informations sont censées donner aux Allemands l’image d’une Allemagne instable, où il ne fait pas bon vivre, et en comparaison, la Russie semble stable et attrayante. »

Pour Susanne Spahn, historienne et journaliste, autrice de plusieurs études sur les médias russes en Allemagne, le discours présenté suit invariablement le même schéma : « Les démocraties sont en panne. Les élites politiques occidentales sont déconnectées de la réalité et/ou corrompues. Le système capitaliste produit essentiellement de la pauvreté et de la contestation sociale et se trouve au bord de la faillite. Pour mieux se dédouaner, la plupart des dirigeants occidentaux soignent aussi une russophobie maladive », décrypte-t-elle.

Pas plus tard que fin juin, la présidente de RT DE, Dinara Toktosunova, basée à Moscou, expliquait assez franchement sa vision des choses face aux caméras d’Arte Journal : « La Troisième Guerre mondiale se joue dans le domaine de l’information et, dans ces conditions, nous sommes tous engagés dans cette guerre », déclarait-elle, en admettant de facto le travail de propagande de son média. Ce qui se confirme vite à l’examen des informations diffusées par le site de RT DE.

RT DE aime à jouer un rôle de caisse de résonance pour les informations complotistes en tout genre (antisystèmes, anti-masques, antivax, etc.). L’immigration est aussi un sujet important tant quand il s’agit de l’inanité des politiques de contrôle européennes et des agressions commises par des migrants sur des Européens, que quand des naufrages de migrants illégaux ont eu lieu dans la Méditerranée. Cela permet de critiquer l’ensemble de la politique migratoire de l’UE, aussi bien du point de vue de ceux qui veulent fermer les frontières de l’Europe que de ceux qui veulent les laisser ouvertes avec des conditions plus humaines.

Par ailleurs, le média donne régulièrement la parole aux officiels russes pour « rétablir la vérité ». Tel Sergueï Naryshkin, le chef des services de renseignement extérieurs russes, expliquant que le réseau britannique indépendant d’investigation Bellingcat emploierait d’anciens agents secrets de l’ouest et utiliserait des « méthodes malhonnêtes ». Bellingcat est depuis longtemps dans le collimateur russe pour avoir travaillé sur les attaques chimiques et l’implication russe dans la guerre civile syrienne, sur la guerre en Ukraine ou encore sur les empoisonnements de la famille Skripal et d’Alexeï Navalny.

Le cas de la plateforme vidéo Redfish montre que le réseau des médias russes aime aussi avancer masqué. Redfish, qui communique en anglais, est une plateforme anticapitaliste et participative, qui propose des vidéos politiques autoproduites ou filmées par ses abonnés. Comme l’annonce le site, il est « objectif mais pas neutre » et surtout « du côté des oppressés ». Les vidéos exposent exclusivement les désordres du capitalisme : la crise bancaire espagnole et ses expulsés, l’ennemi intérieur nazi en Allemagne, la responsabilité de l’Europe à Gaza, la manière dont les Big Tech américains exploitent l’Afrique, etc. Pourquoi pas ? Mais les récits présentés sont à peine sourcés et à aucun moment on n’apprend que Redfish fait partie du groupe de médias russes à l’étranger (une seule mention sur le site Twitter de la plateforme).

RT interviewe en majorité des politiciens membres de l’AfD, le parti d’extrême droite, mais aussi de Die Linke, l’extrême gauche.

Susanne Spahn, historienne

« Leur stratégie est subtile. Il y a rarement des fake news sur RT DE. Mais ils s’interrogent sur les fake news en circulation et ne présentent qu’une partie des informations, donnent une importance énorme à certains petits faits divers, commentent de manière tendancieuse et font référence à des prétendus spécialistes que personne ne connaît, sachant bien que peu de gens vont vérifier », détaille Susanne Spahn.

La couverture du cas de l’opposant Alexei Navalny, venu se faire soigner à Berlin, est un cas d’école. Dans ses commentaires, RT a systématiquement résumé le cas Navalny à celui d’un dissident extrémiste qui ne respecte pas une justice russe présentée comme clémente. Le fait que la présence à Berlin de l’opposant soit due à un empoisonnement a quasiment été passé sous silence.

« Cette stratégie est aussi appliquée au traitement de la campagne électorale allemande. RT interviewe en majorité des politiciens membres de l’AfD, le parti d’extrême droite, mais aussi de Die Linke, l’extrême gauche. Elle donne beaucoup de place aux manifestations des mouvements anti-gouvernementaux quels qu’ils soient, par exemple les anti-vaccins. Enfin, les infos négatives sur la candidate écologiste Annalena Baerbock sont légion », poursuit Susanne Spahn.

Ralf Fücks, président de l’ONG Centre de la modernité libérale et ancien dirigeant de la Fondation Heinrich Böll, la fondation politique des Grünen, connaît bien le terrain puisque son ONG, qui travaille notamment avec le Centre Sakharov de Moscou, vient d’être interdite en Russie. « Moscou ne veut pas des Verts au pouvoir en Allemagne et le Kremlin a donné l’ordre de les attaquer partout où cela est possible. Normal, les Verts ne veulent pas du gazoduc NordStream 2 et leur programme va à l’encontre du modèle économique russe qui s’appuie sur le business des énergies fossiles que sont le pétrole et le gaz », détaille-t-il.

Pour Daniel Lange, journaliste télé qui a travaillé plusieurs années pour RT DE, a quitté la chaîne pour désaccord sur la couverture de l’affaire Navalny et se trouve actuellement en procès avec son ancien employeur, le passage de RT DE au statut de chaîne de télévision en Europe marque bien sûr une étape symbolique importante.

« C’est une question de prestige. Mais sur le plan télé, ils ont encore beaucoup à apprendre. Par contre, ils se sont bien développés sur les réseaux sociaux tels Facebook, Twitter et YouTube. Et c’est ce qui compte pour eux. Car une partie de leurs informations servent avant tout à légitimer les très nombreuses informations délirantes qui circulent sur le Net contre le système établi et font douter de tout », explique-t-il.

À quel point la nouvelle offensive médiatique russe peut-elle affecter l’élection allemande ? D’après les renseignements généraux allemands (Office fédéral pour la protection de la Constitution), les comptes de fonctionnaires ministériels et de parlementaires, en particulier les membres des groupes conservateur et social-démocrate, font face, depuis le mois de février 2021, à des « vagues d’attaques » de la part d’un groupe de hackers baptisé Ghostwriter. Celles-ci rappellent bigrement les attaques du groupe russe Fancy Bear, qui avait neutralisé les ordinateurs du Bundestag pendant plusieurs semaines en 2015.  

Cependant, le ministre allemand de l’intérieur, Horst Seehofer, estime que des manipulations importantes sont « hautement improbables ». En effet, contrairement aux États-Unis, l’Allemagne n’a pas de machines à voter et la manipulation dans les bureaux de vote est, selon lui, « impensable ». Par ailleurs, les quarante-trois partis inscrits ont tous reçu la visite de consultants ministériels sur les questions de protection informatique. « Je pense que les élections allemandes ne sont pas la cible directe de cette offensive générale de désinformation qui est beaucoup plus large, à plus long terme et qui n’a pas fini de faire parler d’elle », estime Daniel Lange.

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Après réaction du service de presse de RT DE productions GmbH, nous avons légèrement modifié cet article le 7/8/2021. 

Les précisions apportées sont les suivantes : les bureaux de RT DE se trouvent dans le quartier de Treptow-Köpenick à Berlin, et non pas dans la Lennèstrasse (quartier de Mitte) où est installée l’agence de presse vidéo russe Ruptly, filiale de RT International. 

Par ailleurs, l’agence de presse publique russe Sputnik (ex-Ria Novosti) n’est pas une filiale du groupe RT mais une filiale du groupe public Rossiya Segodnya. 

Enfin, ce n’est pas RT DE qui a demandé au Luxembourg une licence de diffusion par satellite sur l’Europe, mais RT International. Actuellement, cette demande est à l’examen. L’Allemagne conteste cependant le droit de RT à diffuser sur l'Allemagne sans demander explicitement une licence en Allemagne. Le droit européen en la matière est complexe (https://eur-lex.europa.eu/eli/dir/2010/13/oj). Dans certains cas, une licence pour un ou plusieurs pays européens ne peut en effet être accordée sans l’accord des pays où s’exerce la diffusion. 

Tobias Schmid, chargé des questions européennes au sein des autorités allemandes responsables (Die Medienanstalten), a fait savoir que si RT obtenait ce droit, son administration pourrait faire appel à une médiation de la Commission européenne.