Réfugiés: le maire de Lesbos demande un «couloir de sécurité» entre la Turquie et la Grèce

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Avec la fermeture de la frontière de la Macédoine, qui ne laisse passer Syriens et Irakiens qu'au compte-goutte, les migrants en transit s'accumulent en Grèce. Lesbos en a vu passer plus de 500 000 en 2015 et le flux ne s'y tarit pas depuis le début de l'année 2016. Son maire raconte la mobilisation extraordinaire de l'île. Mais pour lui, c'est une tout autre politique qu'il faut mettre en place.

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Plus de 30 000 migrants en transit sont aujourd'hui « coincés » en Grèce, en raison du filtrage à la frontière macédonienne, estime le gouvernement hellène. La Commission européenne a décidé mardi 1er mars de débloquer une aide d'urgence à Athènes de 320 millions d'euros. Mais la crise atteint des proportions inédites dans le pays, les migrants attendant par milliers – et dans des conditions critiques – en de multiples endroits, depuis les îles de la mer Egée jusqu'à Idomeni, la ville frontalière du nord.

Spyros Galinos est le maire de Mytilène, la capitale de Lesbos. Élu en 2014, il s'est très vite retrouvé aux premières loges de la « crise migratoire ». La plupart des demandeurs d'asile arrivés dans l'Union européenne depuis l'an dernier sont en effet passés par cette île dont la moitié des côtes font face à la Turquie, distante d'à peine 5 à 10 kilomètres. Entretien.

Combien de migrants sont arrivés ces derniers jours sur l'île ?

Spyros Galinos : D'après les derniers chiffres dont nous disposons, il y a eu 30 668 entrées rien que pour le mois de février, ce qui fait une moyenne de 1 058 arrivées par jour. Lesbos représente actuellement 59 % des entrées dans l'Union européenne.

Par quelles étapes Lesbos est-elle passée depuis l'an dernier ?

Tout d'abord, il faut savoir qu'il y a toujours eu des arrivées de migrants sur l'île de Lesbos, mais les flux étaient moins importants qu'aujourd'hui. Lorsque j'ai pris mes fonctions, en septembre 2014, la situation était gérable, puis le nombre d'arrivées a commencé progressivement à augmenter début 2015. À partir d'avril 2015, on a vu une accélération : le nombre d'entrées de migrants doublait tous les dix jours. Pendant l'été, la situation est devenue ingérable. Et ça a continué à augmenter, jusqu'à atteindre, au mois d'octobre, un maximum de 9 800 entrées en une seule journée. Aujourd'hui, les chiffres sont un peu redescendus mais ils restent très importants : l'hiver n'a pas arrêté les passages.

Pendant l'été, je me suis senti très seul. Les dirigeants européens ne nous ont pas vraiment aidés, à vrai dire… Depuis l'automne, de nombreux officiels sont venus. Nous avons eu Martin Schulz à deux reprises [le président du Parlement européen – ndlr], plusieurs eurodéputés, tous les ambassadeurs en poste à Athènes, le haut-commissaire du UNHCR, mais aussi des ministres italiens, allemands… Le chancelier autrichien Werner Faiman nous a rendu visite, ainsi que Bernard Cazeneuve côté français. Tous ces gens nous ont encouragés, nous ont abreuvés de bons mots… Mais concrètement, ils n'ont pas fait grand-chose.

Les premières ONG ne sont arrivées qu'à partir de la mi-août. Elles m'ont beaucoup aidé pour l'aménagement des camps. Mais la plupart sont arrivées entre septembre et novembre, après les moments les plus difficiles. Aujourd'hui, elles sont plus de 80 sur l'île. Nous travaillons en étroite collaboration avec elles.

Lesbos, porte d'entrée en Europe © Mediapart

Qu'avez-vous fait en tant que maire pour affronter cette crise ?

Au lieu de nous plaindre et d'accuser les autres, nous avons essayé de nous organiser, de trouver des solutions au niveau local. Face à l'absence de politique européenne pour traiter cette crise, il a bien fallu réagir.

Pour commencer, nous avons participé à la construction du hotspot de Moria [le centre d'enregistrement des migrants tenu par la police grecque, désormais aidée par Frontex – ndlr] et nous avons aménagé, avec l'aide du UNHCR, cinq camps d'hébergement d'urgence sur des terrains communaux : à Neapoli, près de l'aéroport, à Kera Tepe, non loin du port, et dans d'autres endroits de passage sur l'île : Perama, Skala Sykamnias et Madamados. Au total, que ce soit dans des préfabriqués ou sous tente, l'île a aujourd'hui une capacité de 6 000 lits.

Il a fallu aussi organiser le nettoyage des plages, avec les services des éboueurs. Tout ce que l'on trouve sur la plage, notamment les gilets de sauvetage, va dans les trois décharges de l'île. Enfin, nous avons mis en place des transports gratuits. C'était intolérable de voir les migrants marcher sur la route des dizaines de kilomètres pour rejoindre le hotspot ou le port de Mytilène afin de prendre un ferry pour Athènes. Aujourd'hui, j'estime que la situation est sous contrôle.

Pour vous, qu'est-ce qui a fait la différence avec les vagues précédentes ?

C'est son étendue. Il n'y a pas de précédent. Lesbos a vu passer plus de 500 000 migrants l'an dernier, alors qu'elle en voyait passer 14 000 en moyenne les autres années ! Cette fois-ci, je me sens investi d'une responsabilité particulière, nous vivons un moment d'histoire et je dois dire que je suis très satisfait de voir que nous y sommes arrivés. Il n'y a pas eu de réaction raciste dans toute l'île ! Alors que d'autres pays, en Europe, ferment leurs frontières quand ils voient 2 000 migrants arriver… Nous, nous avons ouvert nos bras, nous avons ouvert nos maisons… Cette attitude me rend optimiste.

Je crois qu'elle s'explique par deux raisons. Tout d'abord, de nombreuses personnes à Lesbos sont elles-mêmes descendantes de réfugiés [en 1922, après la défaite de la Grèce face à la Turquie, environ 1,5 million de réfugiés grecs d'Asie mineure sont arrivés en Grèce, certains s'arrêtant sur les premières îles de leur parcours – ndlr]. Mais surtout, tout le monde comprend que ces personnes sont victimes d'une politique qui les dépasse car nous avons nous-mêmes vécu, avec la crise économique, ce genre de renversement : d'un jour à l'autre, quiconque peut se retrouver en situation de détresse, sans que ce soit de sa faute.

Comment vit-on au quotidien lorsque l'on est témoin d'un tel drame ?

On ne s'y habitue pas. Nous ne méritons pas cette situation. Nous luttons en permanence. En même temps, il y a des images de bonheur : lorsqu'on voit ces gens réussir à entrer en Europe, on se dit qu'ils ont réussi à sauver leur vie et qu'ils peuvent désormais construire quelque chose de nouveau. Ils sont heureux d'être arrivés.

Cette situation exceptionnelle m'a poussé à sortir du cadre habituel de mes compétences. Nous sommes obligés de nous battre, et donc, de travailler sans compter nos heures, de réquisitionner des locaux de toute urgence, de contourner les procédures administratives, toujours très lentes… Si nous avions dû respecter les délais habituels, nous n'aurions jamais pu gérer cette crise.

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Nous avons rencontré Spyros Galinos dans son bureau à l'hôtel de ville de Mytilène lundi 22 février 2016. Nous avons actualisé les chiffres qu'il nous avait donnés avec les dernières informations officielles disponibles au moment de la publication de cet entretien, datées du 2 mars.

La mairie a tenu à préciser que malgré le ralentissement des départs de migrants des îles vers le continent, décidé par les autorités grecques le 26 février en raison de l'engorgement du pays faisant suite au filtrage strict mis en place à la frontière macédonienne, la situation sur Lesbos restait pour l'instant sous contrôle, l'île disposant d'une capacité d'hébergement de 6 000 personnes. « Si le nombre de réfugiés en attente à Lesbos dépassait 6 000 personnes, là cela commencerait à poser un problème. »