«Mon fils a sous-estimé l’état politique de la Turquie d’aujourd’hui»

Par Stéphanie Fontenoy

Serein dans l’inquiétude. Loïc Bureau, le père du journaliste emprisonné en Turquie, évoque la passion de son fils pour le métier de reporter. Selon ses informations, Loup Bureau « a un traitement plutôt privilégié par rapport à un simple détenu de droit commun ».

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Les nouvelles de Turquie lui parviennent au compte-gouttes. Vendredi après-midi, Loïc Bureau, le père du jeune journaliste accusé par les autorités turques de participation à une organisation terroriste, était dans l’attente d’un appel de son fils. Depuis le 26 juillet, date de l’interpellation de Loup Bureau au poste-frontière d’Habur, entre l’Irak et la Turquie, les échanges se sont limités à un coup de fil de deux minutes, le 1er août. « Papa, j’ai un problème. J’ai besoin d’un avocat. »

Un soulagement pour le père, professeur d’histoire-géographie dans la région de Nantes, qui s’attendait au pire. « Après une semaine sans trace de vie, je me suis dit qu’il y avait trois possibilités : soit il pouvait avoir sauté sur une mine, soit il avait pris une balle dans la tête, soit il avait été enlevé. Le savoir en garde à vue en Turquie a finalement été une sorte soulagement. »

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Depuis, Loup Bureau a été écroué et incarcéré à la prison de Sirnak, dans le sud-est du pays. La justice turque lui reproche d’avoir tourné un reportage sur les milices syriennes des Unités de protection du peuple (YPG) diffusé en 2013 sur TV5 Monde. Ankara, qui craint l’établissement d’un territoire indépendant kurde au sud de sa frontière, est en guerre avec le YPG. Selon les informations fournies par l’avocat turc, les conditions de détention du journaliste français sont correctes. « Les démarches diplomatiques et le soutien de la presse en France font que, compte tenu du contexte, il a un traitement plutôt privilégié par rapport à un simple détenu de droit commun. Il bénéficie d’une cellule individuelle, a accès à une télévision. La prison a pris la précaution de mettre un gardien anglophone dans le couloir afin d’éviter un isolement linguistique total », confie Loïc Bureau.

Loup Bureau, qui se passionne pour les zones de conflits, n’en est pas à sa première mésaventure. « Ce n’est pas la première fois qu’il est enfermé pour une garde à vue, ça lui était déjà arrivé lorsqu’il voulait franchir la frontière entre l’Égypte et le Soudan, mais c’est la première fois qu’il se retrouve en prison », raconte son père. Sur la table de chevet de Loup, les ouvrages du correspondant de guerre Patrick Chauvel, qui l’ont beaucoup inspiré. Loïc Bureau reconnaît que son fils a pu commettre une imprudence en se rendant en Turquie pour tenter de rejoindre le nord de la Syrie, en conservant des traces de son travail passé en zone kurde syrienne. « Mon fils a sous-estimé l’état politique de la Turquie d’aujourd’hui qui n’est plus le même que celui de 2013 quand il avait fait son reportage précédent. C’est ce que je lui reproche en tant que prof d’histoire, il ne s’intéresse pas tellement à la politique, n’a jamais fait partie d’une association. Ça peut paraître contradictoire quand on fait ce métier. Ce qui l’intéresse, c’est le contact, donner des informations, mais il ne va pas essayer d'inscrire ces informations dans la durée. »

Aux dernières nouvelles, le consul-adjoint français d’Ankara chargé du dossier attendait toujours l’autorisation de rendre visite à l’accusé. « J’ai envoyé un courrier vendredi au député de ma circonscription, François de Rugy, qui se trouve être le président de l’Assemblée nationale. Cela me permettra d’être fixé sur la réalité de la mobilisation en haut de l’État », poursuit le père.

Loïc Bureau s’attend à une procédure longue. « Il n’y a qu’un seul traducteur pour traduire tout le contenu de son disque dur. On m’a prévenu que ça pouvait prendre des semaines. Je n’ai pas de crainte sur ses activités, sur le fait que son ordinateur puisse contenir des documents de propagande politique par exemple, c’est tellement loin de sa personnalité, ce n’est pas possible. Par contre, est-ce que le gouvernement turc irait jusqu’à fabriquer des preuves et faire une parodie de justice juste pour décourager les autres journalistes étrangers ou même locaux de faire leur travail dans la région ? Je ne sais pas… »

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