Paul Kagamé, autocrate certes éclairé du Rwanda, mais autocrate tout de même

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Vingt ans après le génocide des Tutsis, il est difficile de ne pas admirer les réussites du président rwandais. Mais les éléments les plus sombres de son régime, tus pendant longtemps, menacent de le rattraper.

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C’est sans surprise que Paul Kagamé a été réélu à la tête du Rwanda, pays dont il est le président depuis 2000, mais qu’il dirige de facto depuis 1994, lorsqu’il a investi Kigali et mis fin au génocide des Tutsis qui a fait de 800 000 à un million de morts. Vingt-trois ans de pouvoir… et désormais dix-sept de plus ?

Cédant à la vague des réformes constitutionnelles visant à se faire réélire en dépit des limitations de mandat, Kagamé a fait changer la loi suprême par référendum en 2015 : la voie est désormais libre pour lui de demeurer chef de l’État jusqu’en 2034, quand il aura l’âge vénérable de 76 ans. À condition bien sûr qu’il soit réélu à chaque scrutin. Aujourd’hui, ses réélections sont des formalités : il a obtenu 98% % des voix pour son troisième mandat, alors qu'il était opposé à deux adversaires inconnus de la plupart des Rwandais, ses autres opposants ayant été soit disqualifiés, soit jetés en prison au cours des années précédentes.

Kagamé est un personnage complexe. Il n’est pas un de ces satrapes africains qui pillent leur pays en s’accrochant au pouvoir le plus longtemps possible afin de remplir leurs poches et celles de leurs proches. Il a véritablement remis son pays sur pied après une tragédie innommable et, même si des soupçons pèsent sur la réalité des chiffres économiques mirifiques présentés au reste du monde, il est indéniable que le Rwanda fait figure de « success story » dans un continent qui n’en compte guère. En même temps, Kagamé est très loin d’être un démocrate ou un progressiste. Le pays a beau ne pas être un régime totalitaire avec des policiers à chaque coin de rue, les libertés fondamentales (de presse, d’association, d’opposition) sont quasi inexistantes, Kagamé leur préférant la liberté de manger et de vivre en paix sans s’entretuer.

Pour examiner en profondeur la manière dont Kagamé se maintient au pouvoir et gouverne son pays, nous republions une enquête sur ce chef d’État si particulier que nous avions effectuée sur place en 2014, et qui reste toujours d’actualité.

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De notre envoyé spécial au Rwanda

Même si l’on a été prévenu et que l’on sait à quoi s’attendre, l’arrivée à Kigali demeure une surprise. On exige que vous vous débarrassiez de tous les sacs plastique que vous pourriez avoir dans vos bagages (ils ont été bannis du pays en 2008) ; le visa électronique est validé en quelques secondes ; le taxi vous demande de mettre votre ceinture de sécurité et s’engage sur un ruban d’asphalte parfaitement lisse. Les motos-taxis s’activent casque sur la tête, pour le conducteur ainsi que pour son passager et, au loin, les tours de verre de la capitale du Rwanda s’élèvent au sommet des collines de terre rouge en direction du ciel bleu.

On a beau avoir été prévenu, il est difficile de masquer son étonnement de découvrir une telle modernité, une telle propreté, un tel respect des règles, dans un pays qui, vingt ans plus tôt, avait sombré dans un chaos absolu. Un chaos de machettes, d’armes à feu et de terreur omniprésente, un effondrement de toutes les valeurs humaines, un génocide. Le dixième de la population rwandaise, aux alentours d’un million de personnes, a été assassinée en trois mois avec une effrayante efficacité, dans ce qui reste le massacre de masse le plus rapide de l’histoire de l’humanité.

En 2014, le Rwanda est redevenu la « Suisse de l’Afrique », ce vieux surnom qui avait fait grincer des dents tous les témoins du génocide de 1994. Mais une Suisse qui aurait troqué sa démocratie cantonale pour la poigne de fer d’un despote éclairé. Paul Kagamé, le leader qui mit fin au génocide à la tête de son mouvement rebelle des Forces patriotiques rwandaises (FPR), est l’homme fort du pays depuis vingt ans et son président en titre depuis quatorze ans. Il est, plus que n’importe qui, responsable de ce qu’est le Rwanda aujourd’hui, ses réussites indéniables et marquantes, tout comme ses lacunes pesantes.

Les spécialistes du Rwanda, universitaires comme journalistes, se sont longtemps rangés en deux camps : les « croyants » et les « agnostiques », avec Kagamé dans la position de Dieu. Pour les premiers, le président rwandais a su arrêter les massacres des Tutsis par les Hutus en 1994 sans entrer dans un cycle de revanche sanglante. Il a su reconstruire un pays dévasté dans lequel plus rien ne poussait, où il n’y avait plus de médecins, et où le moindre marécage, le moindre bosquet d’arbres, la moindre colline, dans un pays qui en compte des milliers, recelait des cadavres décomposés ou des ossements enterrés. Non seulement il a reconstruit, mais il l’a fait avec panache et vision, offrant à son pays un taux de croissance supérieur à 8 % entre 2000 et 2012, réduisant la pauvreté et faisant drastiquement baisser la corruption, en promouvant les femmes en politique (64 % des parlementaires sont des femmes) ou en créant un système d’assurances retraite et santé.

Mais pour les « agnostiques », Kagamé est un dictateur brutal qui tient son pays d’une main de fer, n’accepte pas les critiques, saigne sans scrupule son voisin congolais et a imposé une chape de plomb sur toute discussion autour du génocide. Ce faisant, en jouant sur le sentiment de culpabilité de la majorité hutue et de la communauté internationale, il a congelé toute possibilité de véritable réconciliation entre les deux communautés, et s’est assuré un monopole du pouvoir pour lui et la minorité tutsie.

Paul Kagamé en 2012 à Londres © Russell Watkins/Department for International Development Paul Kagamé en 2012 à Londres © Russell Watkins/Department for International Development

Cette ligne de fracture est pourtant en train de bouger, car il devient évident que Paul Kagamé est tout cela à la fois : un autocrate et un réformateur intelligent, un chef qui élimine ses opposants et copine avec Bill Clinton et Tony Blair, une star de Davos et un fauteur de troubles dans le plus grand conflit africain, celui de la République démocratique du Congo.

Aujourd’hui, la question est de savoir combien de temps ce jeu d’équilibriste pourra durer, et à quel moment les conquêtes pacifiques de Kagamé commencent à être menacées par son autoritarisme ? Réélu en 2010 pour un second mandat de sept ans censé être son dernier, il ne lui reste plus que trois ans pour décider s’il va desserrer l’étau et mettre son pays sur les rails d’une démocratie respectable, ou alors devenir un de ces innombrables satrapes africains qui ont dégringolé du statut de héros à celui de vestige vermoulu à la Mugabé ou Museveni.

Paul Kagamé, il le répète dans toutes ses interviews, a été marqué par son enfance de réfugié tutsi dans un camp en Ouganda, ne comprenant pas pourquoi il devait mener une vie aussi misérable, chassé par les Hutus de son pays de naissance. Dès qu’il le peut, à 22 ans, il prend les armes. D’abord pour appuyer le rebelle ougandais Yoweri Museveni qui renverse le dictateur Idi Amin Dada, puis dans la perspective de faire de même avec le président rwandais Juvénal Habyarimana, soutenu par la France. C’est à ce moment-là, à la fin des années 1980, que Kagamé devient chef du renseignement militaire de son allié ougandais, « un rôle dont il n’est jamais sorti et une fonction qui continue encore à informer sa manière de gouverner », estime l’universitaire français André Guichaoua, spécialiste du Rwanda, qui rapporte là le sentiment d’un certain nombre de collaborateurs de Kagamé au cours des années.

L’aide internationale doit passer sous les fourches Caudines du gouvernement

Le génocide débute le 6 avril 1994 suite à l’attentat contre l’avion du président Habyarimana. Paul Kagamé entraîne ses troupes du FPR dans la conquête du pays. C’est une double lutte : contre les soldats loyaux au régime, principalement hutus, trois fois plus nombreux que les rebelles, et contre le temps pour arrêter les génocidaires alors que le reste du monde regarde passivement. « C’est durant cette période que Kagamé se forge une double conviction que l’on retrouve par la suite », confie son biographe, le journaliste américain Stephen Kinzer. « Premièrement, qu’il est plus intelligent que ses adversaires, en raison de ses succès militaires. Deuxièmement, que personne ne viendra au secours des Rwandais qui ne doivent compter que sur eux-mêmes. »

Après cent jours de massacres, et avec la fuite d’une partie des génocidaires au Zaïre voisin, le FPR achève de conquérir le pays. Kagamé, qui en dépit de son seul titre de ministre de la défense est véritablement l’homme fort du nouveau régime, s’installe à Kigali. Mais il règne sur un pays vidé de son sang et de ses âmes. De 70 % à 80 % des Tutsis ont été assassinés, des centaines de milliers de Hutus (jusqu’à deux millions, soit un quart de la population, selon les estimations de l’ONU) ont fui dans les pays alentour, des voisins ont tué les enfants de leurs voisins, les champs et les récoltes ont été détruits ou laissés à l’abandon, les commerces ont été pillés…

« Il y avait une odeur constante de pourriture et de cadavres que j’ai continué à sentir tous les jours pendant un an », raconte Prosper, un habitant de la région de Kibuye. « Je pouvais manger de l’agneau tous les jours en raison du nombre de bêtes abandonnées, mais je n’avais aucun légume, pas de riz. Et je ne pouvais pas me soigner ni envoyer mon fils à l’école : il n’y avait plus de médecin ni d’enseignant. »

Kigali, en février 2014 © Thomas Cantaloube Kigali, en février 2014 © Thomas Cantaloube

Les ONG et l’aide internationale affluent, désireuses d’aider après n’avoir rien pu (ou voulu) faire durant le génocide. Mais, pour Kagamé, cet afflux de bonne volonté n’est pas la panacée. Car si les causes immédiates du génocide sont historiques et politiques (racisme colonial, décolonisation, lutte pour le pouvoir, etc.), leurs racines profondes ont à voir avec la géographie rwandaise. Selon les anthropologues et les historiens de la région, les causes de la tragédie peuvent se résumer ainsi : trop de monde sur trop peu de terres arables.

Redémarrer sur la même voie – celle d’un pays enclavé dépendant de l’agriculture – ramènerait au même point qu’avant 1994. Il faut quelques années à Kagamé, qui est autodidacte, pour se convaincre de la nécessité de propulser le Rwanda dans une autre direction. Ce sont également les années durant lesquelles il consolide son pouvoir. En 2000, il devient président et lance un plan sur vingt ans, Vision 2020, qui ambitionne de transformer le Rwanda en un pays reposant sur une économie du savoir et une agriculture performante.

« Les changements radicaux sont la marque de fabrique du président », commente l’un de ses conseillers, Jean-Paul Kimonyo. Kagamé n’hésite pas à bouleverser les dogmes et à s’attaquer à de multiples réformes simultanément. L’interdiction du jour au lendemain des sacs en plastique ou des toitures en chaume, de même que le passage du français à l’anglais comme langue officielle sont les exemples les plus souvent cités. Mais la plupart des transformations sont plus subtiles et complexes.

L’aide internationale et les ONG par exemple doivent passer sous les fourches Caudines du gouvernement : seuls les projets qui rentrent dans le cadre des objectifs fixés par la présidence sont autorisés. « Le Rwanda a été très intelligent dans sa sélection de projets et la rentabilité de l’aide de la communauté internationale », observe la responsable d’une organisation internationale catholique. « En retour, cela lui a permis de lever encore plus d’argent, car les donateurs étaient satisfaits de l’utilisation qui était faite de leurs deniers. »

Pour de nombreux bailleurs de fonds, le Rwanda est « le pays où l’on voit ses investissements porter leurs fruits », selon les termes d’un diplomate basé à Kigali. Aujourd’hui, même si l’aide internationale continue à représenter entre 40 % et 50 % du budget rwandais (le pays est le troisième récipiendaire au monde d’aide par habitant), Kagamé ne fait pas mystère du fait que cela lui déplaît, car il voit cela comme une relation d’asservissement.

Néanmoins, pour séduire les investisseurs étrangers, il a érigé la lutte contre la corruption en priorité nationale, et a décortiqué les indices de la Banque mondiale afin de tenter de les améliorer point par point. Il a tout fait pour rendre son pays « business friendly » (ouvert aux entreprises). « On a coutume de dire qu’il est impossible de lutter contre la corruption en Afrique, mais c’est faux et le Rwanda en est l’exemple », proclame Marie-Immaculée Ingabire, la présidente de l’antenne rwandaise de Transparency International (TI), qui classe le pays en 49e position dans son baromètre annuel des pays les moins corrompus.

« La croissance de l’économie, l’amélioration des routes et de l’habitat, toute cela n’était pas possible avant en raison de la corruption. Aujourd’hui, la population a compris que la corruption était un obstacle au développement. » De nombreuses procédures administratives ont été mises en ligne, réduisant le « contact humain », source de corruption ; des médiateurs chargés de recevoir les plaintes ont été désignés dans toutes les administrations ; les fonctionnaires accusés de corruption sont automatiquement mis à pied…

Le même style de management a été adopté pour faciliter l’installation d’entreprises. Nicolas Pottier, le jeune patron américain d’une start-up de logiciels installée à Kigali depuis quatre ans, le confirme : « Il m’a fallu moins d’une journée pour enregistrer et ouvrir ma boîte et je n’ai rien eu d’autre à payer que ce qui était annoncé. » Aujourd’hui, il supervise également KLab, un espace collectif pour les entreprises hi-tech situé au dernier étage d’une tour de bureaux qui domine la capitale : un vaste open space qui rappelle ceux de Seattle ou de la Silicon Valley, afin de favoriser l’échange et l’émulation parmi la petite communauté d’informaticiens rwandais et expatriés.

« L’idée de transformer le Rwanda en hub technologique pour l’Afrique de l’Est demeure une aspiration plus qu’une réalité, mais les choses avancent néanmoins », poursuit Nicolas Pottier. « Chaque année, la vitesse d’internet à Kigali double et l’on attend beaucoup de la première promotion de Carnegie-Mellon. »

L'intégration régionale pour lutter contre le retour du génocide

La prestigieuse université américaine (dix-neuf prix Nobel) s’est installée deux étages en dessous de KLab et elle va bientôt « délivrer » sa première fournée de diplômés. « C’est Kagamé qui est venu nous chercher et nous a incités à venir après avoir réalisé que les universités locales n’étaient pas au niveau », raconte le directeur des programmes Michel Bezy. « Nous avons accepté à condition de pouvoir offrir exactement les mêmes cours et les mêmes diplômes qu’à Pittsburgh. Nous ne voulions pas diluer le prestige de l’université ou considérer que les Africains nécessitent un programme au rabais. Ce qui nous a motivé est l’idée que les solutions pour l’Afrique ne peuvent être développées que sur place. Or c’est justement ce que veut faire Kagamé. »

L’année d’étude coûte également le même prix qu’aux États-Unis : 40 000 dollars ! Pour surmonter cet obstacle, le gouvernement rwandais finance des bourses, y compris pour les étudiants venus des autres pays d’Afrique de l’Est.

Alors que, jusqu’à 1994, le Rwanda était étroitement dépendant de la France, Kagamé a voulu changer cela – et pas uniquement en raison du rôle néfaste joué par Paris dans le génocide. Il a repositionné son pays dans la zone anglophone d’Afrique et il a diversifié ses partenariats. Le patron américain de Starbucks a été accueilli à bras ouverts et, en retour, celui-ci achète des dizaines de tonnes de café rwandais chaque année. Mais Kigali est également allé chercher des investisseurs plus inhabituels dans cette région, israéliens ou finlandais, pour l’exploitation de méthane dans le lac Kivu ou une ferme de panneaux solaires.

Deux informaticiens discutent sur la terrasse de KLab © Thomas Cantaloube Deux informaticiens discutent sur la terrasse de KLab © Thomas Cantaloube

Mais c’est surtout vers le reste de l’Afrique que Kagamé se tourne. « Le Rwanda a compris qu’il fallait s’intégrer régionalement afin de cesser de se regarder le nombril et prévenir un autre génocide », explique l’écrivain Rama Isibo. « Quand on se met à échanger avec les autres on cesse de lorgner avec envie sur la vache ou le lopin de terre de son voisin. » L’Ouganda, le Kenya et le Rwanda ont un programme commun de visa et de libre-circulation des personnes ; l’électrification et le déploiement de la fibre optique se font en partenariat avec ces voisins, ainsi que la Tanzanie ; et un vaste projet de chemin de fer entre Kigali et le port de Mombassa au Kenya est engagé.

« En raison de l’augmentation prévue de la population, qui pourrait atteindre 20 à 25 millions d’habitants en 2050 (contre douze aujourd’hui), le Rwanda va exploser ! Il y a une obligation de réussite, une obligation de faire de la croissance. Le droit à l’erreur est faible », analyse un diplomate occidental en poste à Kigali. C’est la raison pour laquelle Kagamé avance à marche forcée, collant à son plan Vision 2020 dont les résultats, aujourd’hui, répondent à 75 % aux cibles fixées il y a quatorze ans. Mais ce souci de contrôle a favorisé le développement des « statals », ces entreprises contrôlées en totalité ou en partie par le Front patriotique rwandais, qui opèrent dans les secteurs clés de l’énergie, de la construction, du commerce, des télécommunications, des médias, de la culture du thé…

Pour la chercheuse Nilgün Gökgür, cette imbrication extrêmement opaque entre les intérêts du parti de facto unique, du gouvernement et des managers de ces entreprises semi-publiques se fait au détriment de la création d’un véritable secteur privé plus dynamique et plus créateur d’emplois.

En l’absence d’une presse libre et indépendante qui enquêterait sur ces « statals », de nombreuses rumeurs circulent sur les marchés attribués à des proches de Kagamé ou aux personnalités promues à leur tête sur ordre présidentiel. Toujours est-il qu’en dépit de la volonté du gouvernement de bâtir une économie moderne et prospère, l’élite du business à Kigali est celle de ces entreprises dépendantes du FPR. Et, on l’oublie trop souvent, ce groupe rebelle qui s’est transformé au fur et à mesure des années en parti politique, mais aussi en armée nationale, est constamment en guerre depuis les années 1980 : d’abord en Ouganda, puis au Rwanda et, depuis 1996, en République démocratique du Congo. Malgré ses évolutions et sa prise de pouvoir, le bras armé de la politique de Kagamé reste fondamentalement un mouvement militaire.

Ce qui explique l’autre domaine à la croisée du politique, de l’économique et de la guerre, qui a permis à Kagamé de financer l’essor de son pays : les minerais illégaux du Congo. Dans les dernières semaines du génocide en 1994, les milices hutues responsables des massacres (les Interahamwe) s’enfuient dans les pays voisins, notamment au Zaïre, bientôt rebaptisé République démocratique du Congo (RDC). Là, dans les camps de réfugiés, les « génocidaires » tentent d’organiser une rébellion pour renverser Kagamé. En 1996, ce dernier lance une offensive contre les camps qui se prolonge et aboutit à la chute du vieux dictateur Mobutu Sese Seko.

À partir de cette date-là, et malgré le retour de la plupart des réfugiés hutus en RDC, le FPR de Kagamé ne cessera de soutenir divers mouvements rebelles à l’intérieur du Congo, entretenant le brasier de cette « guerre mondiale africaine » au cœur du continent, faite d’assassinats de civils, de viols et de pillages. Officiellement, il s’agit pour le Rwanda de constituer une zone-tampon qui évite une reconstitution des milices hutues dans un État, la RDC, qui ne contrôle pas grand-chose.

Officieusement, le FPR, via différents chefs rebelles, organise le pillage des ressources minérales de l’est du Congo, en particulier l’étain, le tungstène et le tantale (un métal connu également sous le nom de coltan, utilisé dans les ordinateurs et les smartphones).

Un système de quadrillage et de contrôle de tout le pays

Jusqu’au début des années 2010, ce secret de Polichinelle était accepté par la communauté internationale. Mais, en raison des atrocités sans fin dans la région des Kivus et de la moquerie faite aux Casques bleus de l’ONU dans la région (la MONUSCO), les Nations unies ont entrepris de réagir. Les rapports d’experts de l’ONU en 2012 et 2013 ont très clairement pointé du doigt l’exploitation illégale des minerais transportés illégalement de la RDC au Rwanda, et démontré l’implication de James Kabarebe, chef d’état-major de l’armée rwandaise puis ministre de la défense, et surtout bras droit de Kagamé, dans l’assistance militaire fournie aux rebelles.

Ensuite, le renforcement de la MONUSCO a permis à l’automne 2013 la défaite du principal groupe rebelle, le M23, soutenu par Kigali. « Il devenait de plus en plus intenable de déverser des centaines de millions de dollars dans une mission internationale visant à ramener la paix dans l’est du Congo pendant que Kagamé armait les rebelles », affirme un diplomate onusien. « C’est la première fois qu’une armée gérée par le FPR s’est fait battre. »

Il est encore impossible de savoir si cette défaite du M23, et donc du Rwanda, a ralenti ou fait cesser l’exploitation clandestine des ressources naturelles. Mais si c’est le cas, ce sera un coup dur porté à l’économie de Kigali. Selon plusieurs sources, de 30 % à 70 % des exportations officielles de minerais rwandais proviennent du Congo. Quant à leur produit illégal (des dizaines voire des centaines de millions de dollars), il servait à alimenter le budget de l’armée, issue des FPR, une des plus compétentes et mieux équipées du continent, que les Occidentaux apprécient d’appeler à la rescousse, comme en Centrafrique en ce moment.

Le lac Kivu, avec la République démocratique du Congo sur l'autre rive © Thomas Cantaloube Le lac Kivu, avec la République démocratique du Congo sur l'autre rive © Thomas Cantaloube

Sur son implication en RDC comme sur sa poigne de fer, Paul Kagamé a bénéficié d’un énorme degré de mansuétude. Celui accordé aux victimes d’une tragédie démesurée bien évidemment, mais surtout celui qui découle de la culpabilité occidentale. Encore aujourd’hui, au Rwanda, les défenseurs de Kagamé préfacent très aisément leurs réponses d’un « franchement, nous n’avons pas de leçons à recevoir de », suivi du nom d’un pays, de celui de l’ONU ou de la mention générique « communauté internationale ». Pour les Rwandais, la passivité de tous les pays, occidentaux ou non, lors du génocide invalide toute leçon de morale aujourd’hui sur les droits de l’homme, le respect des libertés ou la démocratie.

De toutes les ambassades étrangères présentes aujourd’hui à Kigali seules celles des États-Unis et, dans une moindre mesure, de Grande-Bretagne sont écoutées quand elles émettent une critique. Et encore… « Il est difficile d’avoir une conversation honnête "entre amis" avec le gouvernement rwandais », soupire un diplomate appartenant à l’un de ces deux pays. « Si l’on n’est pas avec eux, on est contre eux. Ils voient tout en noir et blanc… »

En 2013, plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis, ont suspendu une partie de leur aide au Rwanda en raison de son soutien aux rebelles congolais du M23. Kagamé les a critiqués furieusement. Au début de l’année, l’administration Obama qui, selon des sources diplomatiques à Kigali, « est de moins en moins à l’aise avec Kagamé », a fait part de ses inquiétudes concernant « les assassinats d’opposants politiques rwandais en exil ». Une manière de dire au Rwanda que « trop, c’est trop ».

En effet, Kagamé et plusieurs membres du gouvernement rwandais ont presque ouvertement revendiqué le meurtre, en janvier 2014, en Afrique du Sud, de l’ancien chef des renseignements Patrick Karegeya. Or, cette élimination arrive après l’assassinat ou la disparition depuis dix ans d’une demi-douzaine d’anciens compagnons de route du FPR devenus opposants notoires (voir la liste établie par Human Rights Watch), ainsi que le meurtre, en 2011, d’un journaliste critique de Kagamé, Charles Ingabire, et d’un activiste anti-corruption travaillant pour Transparency International en 2013.

« Il y a une vraie paranoïa dans le pays. La situation s’est radicalisée ces dernières années, il y a une vraie peur des services secrets, la peur d’être vu en train de parler à quelqu’un avec qui on ne devrait pas », se plaint la responsable d’une ONG internationale qui ne veut pas donner son nom afin de ne pas compromettre ses activités. Un certain nombre de chercheurs se désolent de ne plus pouvoir travailler librement au Rwanda après avoir publié des articles critiques. Selon Susan Thomson, une universitaire américaine qui a écrit des textes qui n’ont pas plu au gouvernement sur les stratégies individuelles de résistance à la réconciliation post-génocide, et qui est désormais persona non grata sur place, une institution bureaucratique a été créée en 2009 afin de relire toutes les notes des chercheurs à l’issue de leurs enquêtes de terrain.

« Mes collègues me disent que dès que l’on ne travaille pas sur un sujet qui va dans le sens de ce que souhaite le gouvernement, c’est devenu très dur de mener ses recherches », souligne-t-elle.

Alice Muhirwa est l’une des rares opposantes à continuer à vivre à Kigali et à oser s’exprimer dans les médias. Tabassée lors de manifestations il y a quelques années, elle habite une maison dans la banlieue de la capitale et se déplace librement. « Nous pensions qu’après la réélection de Kagamé en 2010, il y aurait une certaine libéralisation, mais elle n’a pas eu lieu. Les voix indépendantes sont restées en prison et les médias ne rapportent que ce qu’ils sont autorisés à rapporter. »

Tant que la dissidence reste silencieuse et/ou discrète, elle est tolérable pour le gouvernement, car le Rwanda est un pays où le maillage de la société est complet. Il s’agit d’un appareillage bureaucratique très ancien qui va du chef de l’État au pâté de maison, mais il autorise le quadrillage et le contrôle de tout le pays. C’est le même système qui a permis au génocide d’être incroyablement efficace qui permet aujourd’hui de décourager les velléités critiques à coups de pressions directes sur les voisins et la famille.

La rationalité développée par Kagamé et son gouvernement pour justifier cette chasse à l’opposition et le contrôle sévère des libertés fondamentales est la lutte contre « les idées génocidaires ». Une loi sanctionne la propagation de ces idées, mais le flou de sa rédaction permet une grande latitude au gouvernement dans son interprétation, et il ne se prive pas de s’en servir pour emprisonner les adversaires politiques. « Tous les opposants sont taxés de génocidaires, même quand ils émettent des critiques qui n’ont rien à voir avec ce qui s’est passé en 1994. Et quand vous êtes trop jeunes pour avoir été actif en 1994, on vous accuse d’idéologie génocidaire », dénonce Revi Mfizi, un étudiant rwandais vivant aux États-Unis, devenu twitter-activiste. « Nous avons déjà tellement souffert : avons-nous besoin d’un nouveau dictateur ? Pourquoi ne pourrait-on pas nettoyer les rues, lutter contre la corruption et en même temps critiquer certaines décisions du gouvernement ? »

Le projet même de Kagamé risque de le faire chuter

Pourtant, même les esprits « libéraux » soutiennent ce verrouillage. Jean-Paul Kimonyo, conseiller de la présidence et analyste lucide, le défend ainsi : « Les deux interludes d’ouverture politique que nous avons eus en 1957-63 et en 1990-94 ont tous les deux mené à des massacres. La lutte pour les ressources est si farouche au Rwanda que le pluralisme politique et la liberté d’expression et d’association entraînent le chaos social. Ce pays est une cocotte-minute sous pression constante et la compétition politique aboutit toujours à la violence. C’est un constat pessimiste, mais faut-il rester bloqué là-dessus ? Le pays évolue et il n’y a plus la désespérance qui prévalait avant. »

L’écrivain Rama Isibo explique les choses à sa manière même s’il ne diffère pas dans ces conclusions : « L’idée occidentale dominante est : "établissez la démocratie et le développement suivra". Mais je n’en suis pas si sûr. Si vous êtes pauvre, vous vendez votre voix très facilement. La liberté d’expression est la porte ouverte à la politique tribale. Nous avons besoin d’institutions fortes avant de pouvoir établir un espace politique ouvert. Or la plupart de nos institutions ont à peine dix ans. Nous sommes dans une maison sans fenêtres où il fait noir et chaud. Il nous faut creuser des fenêtres sans abattre les murs. Ce n’est pas si simple. Certes, nous sommes dans un régime bien trop paternaliste, mais c’est mieux que ce que nous avions avant… »

Pourtant, cette chape qui pèse sur les Rwandais ne contribue-t-elle pas à miner les acquis que prétend défendre Kagamé ? La réconciliation tant vantée entre Hutus et Tutsis est-elle durable ? « On me dit que la réconciliation est faite, mais en tant qu’observateur extérieur, je ne sais pas si c’est vrai car il n’y a pas de débat », s’interroge un diplomate européen à Kigali. « On n’a pas de marqueur objectif de l’état de la société. » Plusieurs personnes, rwandaises et étrangères, soulignent aussi que ce silence qui entoure les relations entre Hutus et Tutsis, et qui flotte sur les consciences comme un tabou, a surtout servi à enfouir les problèmes.

« En tant que Tutsi, j’ai besoin de parler et de savoir comment ma famille a été tuée », défend Revi Mfizi, qui estime que les Gacaca, ces tribunaux villageois qui ont rendu la justice sur des dizaines de milliers d’accusés, ont été utiles mais auraient pu être amplifiés. « Si nous voulons nous réconcilier, il faut aussi admettre que l’autre camp a perdu des êtres chers. Des Hutus ont été tués durant le génocide et nous devons en parler avec eux et le reconnaître. Cela ne signifie nullement qu’on adhère à la théorie du double génocide ! C’est juste l’empathie qui est nécessaire à toute réconciliation. »

Au pays des mille collines, l'agriculure continue d'occuper 80% de la population © Thomas Cantaloube Au pays des mille collines, l'agriculure continue d'occuper 80% de la population © Thomas Cantaloube

L’autre interrogation est la suivante : jusqu’à quel point le projet de Kagamé peut-il avancer dans un environnement aussi contrôlé ? Pour l’universitaire français André Guichaoua, c’est le projet même de Kagamé qui risque de le faire chuter : « Son ambition de bâtir une société numérique nécessite des conditions libérales et une bonne éducation des Rwandais. Or cela risque de se heurter à l’autoritarisme du gouvernement qui veut tout contrôler. » Est-ce que les jeunes formés à Carnegie Mellon vont rester dans un pays où il est difficile de s’exprimer librement et dont l’appareil économique reste contrôlé par des entreprises semi-publiques gérées par des membres du parti unique ?

Le modèle de Kagamé est, et a toujours été, celui des dragons asiatiques qui ont pris leur essor dans un contexte autoritaire. Mais beaucoup d’observateurs doutent de cette analogie. « Partout dans le monde, il y a un moment où cela coince », estime le diplomate européen. « La pérennité d’une dynamique dépend de l’ouverture politique. Les pays qui n’ont pas eu cette ouverture, comme le Viêtnam par exemple, atteignent un palier. » L’autre inquiétude concerne justement le type de modèle choisi. « Comment est-ce qu’on traduit l’économie numérique pour un fermier de subsistance ? » s’interroge un businessman rwandais basé en Angleterre, qui préfère rester anonyme pour ne pas froisser son gouvernement. « Sa vie ne sera que marginalement meilleure. Il aura peut-être de meilleurs soins et une meilleure éducation, mais sa condition ne changera pas fondamentalement. »

Plusieurs chercheurs s’inquiètent du risque d’explosion sociale d’une société rendue encore plus inégalitaire par ces développements économiques qui profitent à une petite élite basée à Kigali. « Le pays est plus inégalitaire qu’il ne l’était avant le génocide », assure la chercheuse Susan Thomson. « La société rwandaise est très stratifiée et si vous êtes au sommet, les réformes entamées par Kagamé marchent pour vous. Mais si vous êtes un paysan au fond du pays, vous ne voyez pas d’amélioration et le fossé se creuse. » Les projets incertains d’établir une agriculture intensive d’exportation ont bouleversé dans certaines campagnes l’agriculture vivrière et fragilisé les fermiers.

En renversant le régime responsable du génocide et en y mettant fin, Paul Kagamé a hérité d’un pays qui n’avait jamais été riche et qui était désormais en ruines. Il aurait pu se contenter de ramener la paix et de verrouiller le pouvoir à son profit et à celui des Tutsis, en espérant maintenir son rang parmi les poids coqs du continent africain. Il a choisi au contraire de changer de catégorie et de tenter de remédier à tous les problèmes du pays dans lequel il n’avait pas grandi : la pauvreté, l’enclavement, la rareté des terres et des ressources, la haine raciale entre Hutus et Tutsis… Et, au passage, de s’offrir comme modèle de modernité au reste de l’Afrique.

Pendant vingt ans, il a été admiré un peu partout pour cette ambition et les moyens déployés pour y parvenir, et même pour certaines réussites, comme la diminution de la corruption, la féminisation du corps politique ou la propreté de son pays. Mais aujourd’hui, il est rattrapé par les aspects les plus sinistres de ces vingt ans de gouvernance.

Faire assassiner ses opposants à l’étranger et s’en vanter, ou soutenir des mouvements responsables de crimes de guerre dans un pays voisin, a fini par rebuter ceux qui fermaient les yeux jusqu’ici. Tracer des routes à l’asphalte impeccable au milieu des collines ne remplit pas toutes les bouches. La Constitution rwandaise interdit normalement à Kagamé de se représenter en 2017. Il ne serait pas le premier chef d’État à faire fi de ce genre d’obstacle pour venir garnir la liste des révolutionnaires en treillis devenus présidents à vie. Mais il risquerait alors de voir le meilleur de lui-même, c’est-à-dire son ambition, détruit par le pire, à savoir la vanité de penser qu’il est le seul à pouvoir faire ce qu’il fait.

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J’ai réalisé ce reportage au Rwanda début février 2014. Certains entretiens ont été menés à Paris et d’autres (avec des opposants notamment) par Skype.