En Afrique, la nouvelle ambition turque

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Depuis le coup d’État de juillet 2016 contre le président Erdogan, plus de 30 écoles accusées d’appartenir au réseau Gülen, réparties dans toute l’Afrique, ont été reprises en main ou fermées à la demande d'Ankara. Un symbole de la volonté turque d’affirmer par tous les moyens sa présence sur le continent.

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Dakar (Sénégal), de notre correspondant.-  Les secousses provoquées par la tentative de coup d’État de juillet 2016 en Turquie se sont fait ressentir jusqu’en Afrique, où de nombreux gouvernements ont accepté de sous-traiter la vendetta planétaire menée par Ankara contre Fethullah Gülen et son réseau Hizmet (« le Service »). Les documents et témoignages rassemblés par Mediapart laissent penser que des pressions exercées par la Turquie ont conduit en cascade à l’instrumentalisation de la justice et des forces de sécurité. Les enjeux d’éducation et de souveraineté n’ont pas fait le poids face à cette puissance commerciale en pleine expansion sur le continent, preuve de l’influence de plus en plus grande de l’« Africanatolie ».

Recep Tayyip Erdogan arrive à Khartoum (Soudan), le 24 décembre 2017. © Reuters Recep Tayyip Erdogan arrive à Khartoum (Soudan), le 24 décembre 2017. © Reuters

Depuis 2016, la Turquie connaît une répression « de toute évidence motivée par des considérations politiques, visant à réduire au silence les voix critiques », dénonce Amnesty International. Ancien allié essentiel de l’AKP du président Erdogan, Fethullah Gülen était devenu l’ennemi du pouvoir après l’émission de critiques contre le régime et le lancement d’enquêtes anticorruption par des magistrats réputés gülénistes.

Depuis la tentative de coup d’État qui lui est imputée, son mouvement est désigné par l’acronyme FETO, pour Fetullah Terrorist Organization. Tout sympathisant ou supposé tel est considéré comme terroriste, et tout opposant est considéré comme sympathisant. Les chiffres rapportés par Amnesty témoignent de l’étendue considérable de la purge.

Cette chasse à l’homme s’est exportée au-delà des frontières de la Turquie, du Kosovo au Soudan, et jusqu’au Pakistan, à travers des expulsions et des extraditions de supposés gülénistes. En mars 2017, Mediapart et ses partenaires du réseau de médias européens EIC avaient révélé le contenu de dizaines de rapports confidentiels détaillant l’espionnage mondial de ces derniers par des responsables religieux et des diplomates turcs.

Selon de nouvelles révélations publiées le 10 novembre 2017 par des médias américains, la Turquie aurait proposé 15 millions de dollars à l’ancien conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, Michael Flynn, pour extrader Gülen, installé aux États-Unis depuis 1999.

« Secte », « Janus », « organisation tentaculaire » comparée aux Jésuites, au Rotary, à l’Opus Dei, aux mormons ou aux francs-maçons, Hizmet intrigue par son caractère informel et ses relais dans les plus hautes sphères du pouvoir politique, sécuritaire, judiciaire et médiatique. « C’est un réseau d’écoles marqué par une culture du secret qui est en partie la conséquence de la persécution historique des réseaux religieux en Turquie. Ils ont acquis une identification flottante. C’est un réseau qui survit et se développe dans l’informel », explique Gabrielle Angey, chercheuse à l’EHESS. Mouvement démocrate, ouvert à l’économie de marché et prônant un islam accueillant aux autres cultures et aux sciences, Hizmet a régulièrement rejeté les accusations de terrorisme portées contre lui, dénonçant les manipulations d’Ankara.

Avant-poste de son rayonnement dans le monde, le vaste réseau d’écoles associées à Hizmet est aujourd’hui en miettes. Il était particulièrement développé en Afrique, où la qualité de son enseignement avait convaincu les élites d’y inscrire leurs enfants. Selon Gabrielle Angey, « la plupart des parents d’élèves ne connaissaient pas le mouvement Gülen. Les écoles étaient vues avant tout comme des écoles turques et jouaient un rôle de vitrine pour la Turquie ».

Trente-deux écoles visées

Niger, Mali, Sénégal, Mauritanie, Guinée, Tchad, Soudan, Maroc, Guinée-Équatoriale, Angola, Rwanda, Madagascar, Somalie, Angola, République du Congo, Gambie… Tous ces pays ont obtempéré avec plus ou moins de zèle aux desiderata turcs en contraignant les établissements concernés à fermer ou à être repris par Maarif, fondation procédant d’Ankara, créée en 2016. Trente-deux écoles scolarisant des milliers d’élèves sur l'ensemble du continent africain ont ainsi changé de main, rapportait l’agence de presse officielle turque Anadolu fin décembre 2017.

Le processus, opaque, a débuté par une vague d’arrêtés ministériels retirant le droit d’exercer aux écoles. Ce fut notamment le cas au Sénégal, il y a déjà plus d’un an, le 7 décembre 2016, puis à Madagascar, le 24 juillet 2017, au Mali, le 6 octobre 2017. Dernier en date, le 8 décembre 2017, le Tchad a suspendu le droit de fonctionner du complexe scolaire international Bahar, 18 jours avant la visite du président Erdogan à N’Djamena.

Deuxième étape, la répression. Au Sénégal, la police a été envoyée pour empêcher la rentrée des classes. Au Mali, Maarif a directement sollicité par lettre le chef d’état-major de la Garde nationale en le « [priant] de bien vouloir mettre à [sa] disposition des agents du GMO [le Groupement de maintien d’ordre – ndlr] afin d’assurer la sécurité des lieux ci-après […] », et en comptant sur « la présence effective et permanente de [ces] agents pour un bon démarrage des activités scolaires 2017-2018 ».

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