Au Maroc, un boycott contre la vie chère

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Le Maroc est confronté depuis six semaines à une campagne de boycott inédite visant trois produits de consommation populaire appartenant à trois grandes marques : l'eau, le lait, le carburant. Une nouvelle forme de contestation de masse pour dénoncer la vie chère.

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Madih Ouadih est enthousiaste. « C’est sans précédent ! Cela nous réjouit que les consommateurs soient arrivés à une certaine maturité pour revendiquer leurs droits et constituer un lobby citoyen. » À la tête de l’association Uniconso et de la fédération marocaine des associations de consommateurs, il applaudit le boycott d’une ampleur inédite de trois produits de première nécessité appartenant à des marques leaders : le lait de Centrale Danone, l’eau minérale Sidi Ali et les carburants des stations-essence Afriquia.

Mais il reste prudent : « Il ne faut pas que le mouvement soit instrumentalisé par des partis politiques à des fins électoralistes, ni qu'il devienne une habitude. La balle est aujourd’hui dans le camp politique qui doit exiger une baisse des prix. » 

Lancée le 20 avril, l’initiative, partie des réseaux sociaux pour dénoncer la cherté de la vie et appeler à une baisse des prix, n’en finit plus de faire des émules comme une traînée de poudre à travers le royaume chérifien dans toutes les classes, des plus populaires aux plus aisées. Mais c’est au cœur de la classe moyenne qu’elle connaît le plus grand succès. « C’est la classe catalyseur qui travaille, produit, dépense et souffre le plus de la cherté de la vie, des salaires qui n’augmentent pas », note Madih Ouadih. « Je n’achète plus aucune de ses marques et je ne me rends dans aucune station Afriquia. Si au restaurant, on me tend une bouteille d’eau Sidi Ali, je la retourne au serveur ! Dans la famille et au travail, tout le monde suit le boycott », témoigne Mayssa, employée de banque à Casablanca, avertie de la campagne par sa belle-sœur.

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Mayssa, 44 ans, deux enfants, un mari fonctionnaire, ignore comme tout le monde qui se cache derrière cette campagne. De simples citoyens mus par l’intérêt général, un règlement de comptes dans les eaux troubles de la collusion économico-politique d’un pays en voie de développement ou une attaque venue du PJD (Parti de la justice et du développement), le parti islamiste, comme il se murmure ? Peu lui importe : « La situation devient intolérable. Les prix explosent en même temps que la marge de ces entreprises pendant que nous nous épuisons pour des salaires qui ne bougent pas. »

Sous-estimé à son lancement, le mouvement donne six semaines plus tard, en plein ramadan, des sueurs froides aux autorités et aux acteurs économiques, à commencer par les enseignes visées qui ne l’ont pas été au hasard. Elles sont numéro un sur leur marché et elles appartiennent à des personnalités naviguant entre économie et politique, où traîne l’ombre du roi du Maroc Mohamed VI.

Après avoir longtemps appartenu à la SNI, la société nationale d’investissement, la holding royale qui n’en détient aujourd’hui plus qu’une part symbolique, Centrale Danone appartient au géant français Danone, un des leaders mondiaux des produits laitiers frais. Sidi Ali est la propriété de la société des eaux minérales d’Oulmès, dirigée par la très influente ancienne patronne de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), le patronat marocain, Miriem Bensalah-Chaqroun. L’entreprise est le fleuron du groupe familial Holmarcom, présidé par son frère (700 millions de chiffre d’affaires, 5 000 salariés).

Les stations-essence Afriquia, elles, sont la filiale d’un des groupes marocains les plus prospères, Akwa, dirigé par une personnalité controversée pour être tout à la fois un hommes d’affaires milliardaire et un puissant homme politique, proche du Palais auquel il a ouvert ses réseaux : Aziz Akhannouch, ministre de l'agriculture et de la pêche depuis plus de dix ans, deuxième plus grosse fortune du Maroc après le roi, président du Rassemblement national des indépendants (RNI), le deuxième parti au sein de la majorité gouvernementale sur lequel le Palais compte pour faire de l’ombre aux islamistes, notamment lors des élections de 2021.

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Après avoir redoublé d’agressivité à l’égard des boycotteurs, persuadées que le mouvement ne prendrait pas, les grandes enseignes ciblées ont dû revoir leur plan de communication à l’instar de la marque Sidi Ali invitant les Marocains à venir visiter ses sites d’embouteillement ou multipliant les campagnes de publicité en sa faveur, assurant que « la problématique du pouvoir d’achat est un sujet qui nous préoccupe ». La société affirme que le prix de l’eau n’a subi aucune augmentation depuis 2010 « malgré l’inflation régulière qu’a connue le Maroc et l’augmentation de l’ensemble de nos postes de coûts : matières premières, énergie, salaires, taxes ».

Les entreprises commencent à ressentir les dégâts de six semaines de boycott. Centrale Danone, qui assure ne pas avoir changé ses prix depuis 2013, a annoncé lundi 4 juin s'attendre à une baisse d'environ 20 % de son chiffre d'affaires et à une perte nette de 150 millions de dirhams (13,5 millions d'euros) au premier semestre 2018, contre un bénéfice net de 56 millions de dirhams (cinq millions d'euros) sur la même période l'année dernière. Fin mai, elle annonçait aux éleveurs son intention de « réduire de 30 % la quantité de lait achetée auprès des coopératives » dans un courrier publié par le magazine Telquel, soit plus de 100 000 petits exploitants impactés.

« Les entreprises et le gouvernement brandissent la menace des répercussions sociales sur l’emploi pour faire peur aux Marocains », note un syndicaliste d’une grande entreprise qui juge le gouvernement de Saadeddine El Othmani (PJD) « complètement dépassé ». « Au lieu d’entendre les raisons de la colère et de prendre des dispositions pour faire baisser les prix, les autorités s’entêtent à soutenir les intérêts des grandes firmes et poussent ainsi le boycott à perdurer. »

Dans un communiqué, diffusé en fin de semaine dernière, le gouvernement évoque « un impact négatif sur l'investissement national et étranger (au Maroc) et, par conséquent, sur l'économie nationale ». Mais il se dit aussi « déterminé à entreprendre des initiatives visant à améliorer le pouvoir d'achat ». C’est beaucoup mieux que certains membres du gouvernement criant au complot ou traitant – tel le ministre de l’économie et des finances, Mohamed Boussaïd – les boycotteurs de “Madawikh” (étourdis, écervelés), ce qui suscitera l’indignation sur les réseaux sociaux.

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Omar Balafrej, député de la Fédération de gauche démocratique (FGD), l’un des premiers élus à avoir demandé une mission d’information sur les prix du carburant, dénonce, comme ici dans un entretien au site Yabiladi, la fortune « haram », « non éthique », des plus grandes sociétés pétrolières, Afriquia, Shell, Total et Petrom, au détriment des consommateurs depuis la libéralisation des prix en 2015 et le désengagement de l’État dans ce secteur.

Il les accuse de s’être mis dans la poche 17 milliards de dirhams de marge qui auraient dû aller aux Marocains – « dans un pays où nous avons besoin d’argent pour investir dans l’éducation, dans la santé ». Ce que confirme un rapport rendu public sous la pression du boycott mi-mai. 

Pour l’ONG Transparency Maroc, « le succès de l’appel au boycott exprime un malaise profond en même temps qu’une prise de conscience citoyenne ». « L’analyse d’un tel mouvement à travers le seul facteur des prix est forcément réductrice », estime ainsi l’ONG dans un communiqué. Pour elle, « c’est toute la gouvernance d’une économie minée par la rente, la corruption et l’interférence du pouvoir politique avec celui de l’argent, qui est visée ». 

C’est aussi une nouvelle forme de contestation de masse qui garantit l'anonymat dans un Maroc secoué depuis des mois par une série de mouvements sociaux, violemment réprimés, où l’on ose de moins en moins manifester dans la rue pour une vie meilleure de peur de finir en prison comme les militants du Hirak, ce mouvement né dans le nord, dans le Rif, après la mort d’un jeune vendeur de poissons broyé par une benne à ordures.

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