Au Brésil, le mouvement noir veut donner de la voix face à Bolsonaro

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Après le meurtre de l'activiste Marielle Franco en mars 2018, le nombre de candidates noires est en nette augmentation, aux élections générales du dimanche 7 octobre au Brésil. Mediapart a rencontré des figures de plus en plus mobilisées du mouvement des droits des noirs au Brésil, alors que le candidat d'extrême droite Jair Bolsonaro profite du racisme diffus qui continue de régner dans la société.

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Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant - Deux Noirs courent dans la forêt. Ils se repèrent aux étoiles, se perdent, l’un d’eux est tué par leurs poursuivants. L’autre réussit à rejoindre Palmares, une communauté d’esclaves fugitifs – qu'on appelle quilombo – qui est devenue la plus grande du Brésil sous le règne de Zumbi. Chef de guerre redoutable, son quilombo résistera près d'un siècle aux différents assauts Portugais.

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Les premières cases de l’album Angola Janga, de Marcelo D’Salete, vainqueur du prix Eisner en 2018, posent le décor d’un drame qui marque le début du mouvement noir brésilien. Pour ses militants, la résistance débute dès la fuite des premiers esclaves. Zumbi en est devenu le symbole, célébré tous les 20 novembre, jour de la conscience noire. « L’Histoire est malmenée au nom d’intérêts politiques, explique à Mediapart Marcelo D’Salete. L’extrême droite rend les Africains coupables de l’esclavage. Une élite noire en a profité, ça n’autorise pas les blancs à se dédouaner. »

Le dessinateur fait partie de ces figures d’un mouvement de défense des droits des Noirs en pleine ébullition au Brésil, notamment après l’assassinat de l’élue et activiste Marielle Franco en mars 2018. La poussée du candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro est aussi en train de doper leur mobilisation. Tous cherchent à se faire davantage entendre dans le débat public. « Beaucoup de choses ont déjà été dites dans le domaine universitaire, poursuit D’Salete. Avec la BD, j’espère le rendre plus accessible. »

À la veille du premier tour de la présidentielle dimanche 7 octobre, les conséquences de l’esclavage, qui n’a été aboli qu’en 1888, restent immenses. Quelque 46 % des Africains réduits en esclavage durant le commerce triangulaire ont été envoyés au Brésil, soit plus de 4,8 millions de personnes. Mais le pays semble souvent vouloir oublier son passé. Le récent Dictionnaire de l’esclavage et de la liberté montre ainsi que dès l’abolition, l’esclavage a été traité comme de l’histoire ancienne. Par crainte d’avoir à rembourser les anciens propriétaires d’esclaves, Ruy Barbosa, un ministre abolitionniste, a fait brûler la plupart des archives relatives à l’esclavage. Il aurait déclaré à cette occasion : « Il faut effacer cette tache de notre histoire ».

Après l’abolition, les anciens esclaves sont abandonnés à leur sort. « Je me méfiais du mot liberté, je ne lui faisais pas confiance », écrit ainsi l’écrivain noir Lima Barreto dans un carnet. Né quelques années avant l’abolition, il pensait que les Noirs ne seraient socialement intégrés qu’au travers « d’une lutte et d’un trouble constant ». Son activisme l’a marginalisé : il est mort isolé après deux séjours en asile. Comme lui, les Noirs semblent comme oubliés de l’histoire officielle.

En l’absence de figures locales emblématiques, les modèles étrangers comme Angela Davis, Martin Luther King ou Frantz Fanon ont eu une énorme influence sur le mouvement brésilien. « Ce n’est pas que ces figures n’existent pas, c’est plutôt qu’on les a oubliées ou volontairement enterrées », corrige l’universitaire spécialisée dans la littérature noire, Francy Silva, qui cherche à valoriser cet héritage délaissé. Maria Firmina dos Reis, considérée comme la première femme écrivaine, comme la première Noire écrivaine du Brésil avec son roman Ursula publié en 1859, n’a pourtant été redécouverte qu’en 1962.

D’autres grands auteurs du XIXe sont « blanchis », comme le grand écrivain Machado de Assis, représenté comme un blanc à l’instar d’Alexandre Dumas en France. « Pour les Noirs, il ne reste que les musiciens ou les sportifs, là ils ne dérangent pas trop », souligne la jeune femme. C’est seulement dans les années 1950 avec les travaux du sociologue Florestan Fernandes que la question du racisme au Brésil commence à être étudiée réellement.

Une affiche en souvenir de Marielle Franco, abattue en mars 2018, dans les rues de Rio en mai dernier © Reuters / Ricardo Moraes. Une affiche en souvenir de Marielle Franco, abattue en mars 2018, dans les rues de Rio en mai dernier © Reuters / Ricardo Moraes.

Malgré ce regain d’intérêt, 150 ans après Ursula, l’écrivaine Cristiane Sobral reste une pionnière. Au long de ses dix-huit ans de carrière, elle s’est sentie bien seule. « J’étais la première Noire de ma faculté, la première à lancer une troupe de théâtre… » Et l’auteure assure que la politique de blanchiment continue sous une autre forme : « J’ai mis dix ans à publier mon premier livre : on me demandait d’y retirer les passages relatifs au racisme contre les femmes noires… La base de mon livre ! » Une éditrice, dit-elle, est allée jusqu’à lui demander de se lisser les cheveux et blanchir la peau pour « mieux s’adapter aux lecteurs ». Elle a refusé et a continué à écrire sur ces thèmes. « Ce n’est pas que je m’y accroche, c’est tout simplement de la littérature ! Ça paraît naturel à tout le monde si un auteur blanc focalise sur son enfance… »

Même si le marché de l’édition est assez réduit au Brésil, occuper l’espace littéraire pour s’imposer dans le débat d’idées est fondamental. Ne serait-ce que pour l’exemple. « Quel que soit le domaine où elle se réalise, l’arrivée d’une femme noire ouvre les portes pour les autres », explique Francy Silva. Fille d’un père qui n’a jamais mis les pieds à l’école et d’une mère qui a arrêté en CM1, elle est la première de ses huit sœurs à entrer à l’université. « C’est à mon tour de servir de modèle à mon échelle : deux sœurs ont suivi mon chemin. »

Comme le monde littéraire, le monde académique est un espace de combat. « On me qualifie d’enragée pour rabaisser ma production intellectuelle. Quand tu doutes de la capacité d’une femme noire à construire sa pensée, c’est aussi une logique raciste. C’est lié à l’identification du corps de la femme noire à un objet, toujours ultra sexualisé. » Les corps des femmes esclaves, violentés par les maîtres lors d’un métissage forcé, ont servi plus tard de base à la « démocratie raciale » pour tenter de forger une identité brésilienne autour d’une société métisse harmonieuse, oubliant au passage la violence du processus.

« Le monde universitaire n’a pas été pensé pour les femmes, les Noirs ou les pauvres. Si tu cumules les trois et que tu veux parler, tu crées une gêne. Si je dis que je suis femme de ménage, ça ne choque personne, si je dis que je suis docteur, oui. » Dans ce monde de conflit larvé, le racisme n’est pas assumé, assure-t-elle en constatant que le corps professoral reste presque uniquement composé de Blancs. Jusque dans les années 1980, il n’y avait aucun professeur noir au Brésil.

Même Abdias Nascimento, intellectuel brésilien très influent et professeur aux États-Unis, n’a pas pu enseigner formellement avant cette décennie. Aujourd’hui le retard est donc immense. « Quand ils sont présents, les Noirs enseignent dans des disciplines moins valorisées socialement. »

Le monde universitaire est à l’image d’un pays dans lequel règne un racisme diffus nié par une grande partie de la société. Or, ce « racisme cordial » a rendu plus difficile la lutte du mouvement noir. « Aux États-Unis, le mouvement noir a pu mieux se structurer parce que les positions dans une société divisée par un apartheid brutal étaient très claires ! Ici, avec ce mythe de la “démocratie raciale”, dire que le pays est raciste te décrédibilise ! »

L’anthropologue Kabengele Muganda décrit ainsi le racisme brésilien comme « le crime parfait ». Dilué dans la société, « ambigu, mais hautement efficace dans ses objectifs », il est plus difficile à dénoncer. Pour décrire le racisme local, Adilson Moreira parle lui de « racisme récréatif » : celui qui se plaint des commentaires ou des blagues racistes devient l’oppresseur qui nuit à la liberté d’expression. Et parfois, les dominés reproduisent ces préjugés dans une sorte de « schizophrénie du racisme » décrite par Frantz Fanon.

 

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