Iran: le registre de la répression

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Révélé par des « lanceurs d’alerte » iraniens, un fichier confidentiel de la justice iranienne dévoile l’intégralité des arrestations dans la province de Téhéran pendant trente ans. Il témoigne de l’ampleur de la répression, notamment contre les opposants politiques au régime.

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La République islamique d’Iran a connu quatre grandes vagues de répression. Celle du début des années 1980, après le triomphe de la Révolution, et en particulier après la chute du gouvernement islamo-libéral de Abolhassan Bani Sadr qui a entraîné une vaste campagne d’épuration.

Celle de l’année 1988, où 4 000 prisonniers, essentiellement des moudjahidine du peuple (formation armée islamo-léniniste) et des militants de gauche, furent exécutés en juillet, août et septembre dans les prisons, ce qui provoqua un schisme à l’intérieur du régime : l’ayatollah Hussein Ali Montazeri, le dauphin de Khomeiny, dénonça cette politique, ce qui lui valut d’être évincé de sa place de « promesse de l’imam », comme on disait dans le langage fleuri persan. La troisième fut celle des années 2009-2010, pendant et après la « révolution verte », cet immense soulèvement citadin qui fit suite à la réélection, marquée par des fraudes massives de Mahmoud Ahmadinejad.

La dernière vague de répression survint lors des émeutes de l’hiver 2017-2018, qui touchèrent plus d’une centaine de villes : quatre manifestants tués et quelque 7 000 arrestations, selon le bilan d’Amnesty International.

Le président iranien à la tribune, lors de la cérémonie des quarante ans de la révolution islamique, à Téhéran, le 11 février 2019. © Reuters Le président iranien à la tribune, lors de la cérémonie des quarante ans de la révolution islamique, à Téhéran, le 11 février 2019. © Reuters

Hormis ces périodes extraordinaires, la répression demeure assez peu visible. Pour un faisceau de raisons, dont le souci de camouflage du régime, l’absence criante d’organisations iraniennes d’opposition un tant soit peu crédibles, une diaspora iranienne largement égocentrique, le silence des pays occidentaux qui ne voulaient pas gêner les dirigeants du régime iranien favorables à l’ouverture, Ali Akbar Hachémi-Rafsandjani, puis Mohammad Khatami. Pourtant, même pendant les mandats de ces deux présidents pragmatiques ou réformateurs, la répression était bien là, y compris extrajudiciaire. Pas moins de quatre intellectuels assassinés sous Khatami. Selon le journaliste réformateur Akbar Ganji, Rafsandjani, dont on célèbre aujourd’hui volontiers la mémoire en Iran pour sa volonté modératrice, fut même « l'éminence grise » d'une série d'assassinats d'intellectuels et d’opposants, des révélations que son auteur paya ensuite d’une longue peine de prison.

La répression au quotidien en Iran ayant été peu visible, elle s’avère dès lors assez peu documentée. Elle va l’être davantage à présent, puisque des « lanceurs d’alerte » iraniens ont réussi à obtenir un fichier ultraconfidentiel du ministère de la justice iranienne, détaillant l’intégralité des arrestations, détentions et exécutions pour la seule province de Téhéran entre 1979 et 2009. Ce fichier, que s’est procuré Reporters sans frontières (RSF), contient près de 1,7 million d’enregistrements de procédures.

Pour chaque personne, le registre donne un matricule et précise le nom, le lieu et la date de naissance, le sexe, la nationalité, la date d’arrestation le cas échéant et les autorités judiciaires responsables de la procédure. Souvent, il indique aussi les chefs d’accusation, la chambre du tribunal, la date du jugement et la condamnation. En revanche, le statut du prévenu n’est pas indiqué, pas plus que sa fonction. On ne sait donc pas s’il s’agit d’un droit commun ou d’un prisonnier d’opinion, d’un journaliste par exemple, ce qui permet au régime d’affirmer qu’il n’y a pas de détenus politiques ou de dissidents religieux en Iran.

Ainsi, s’il est notoire que les bahá’ís, adeptes d’une croyance religieuse excessivement minoritaire née en Iran au XIXe siècle et considérée comme hérétique, sont dans le collimateur du régime, le dossier révèle pour la première fois l’ampleur de leur persécution. Pas moins de 5 760 d’entre eux ont été arrêtés, détenus, certains ayant même été exécutés, toujours dans la province de Téhéran et pendant la même période.

« Pendant quarante ans, le régime a toujours nié ces faits, affirmant que s’ils étaient emprisonnés, ce n’était pas à cause de leur religion mais de leurs activités “antinationales” ou pour “propagande”. Mais nous voyons dans le fichier qu’ils ont été arrêtés pour le seul fait qu’ils sont bahá’ís. Ensuite, le parquet invente des accusations pour dissimuler cela et la République islamique peut annoncer dans les réunions internationales que personne en Iran n’est emprisonné pour des raisons religieuses », insiste Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix 2003 et prix Sakharov 2012, qui fut elle-même avocate de sept membres de cette confession et qui préside le Comité pour l’observation et l’utilisation des données sur la justice iranienne, lequel vient d’être créé à l’initiative de RSF.

Membre de ce comité, Monireh Baradam, ancienne prisonnière politique dans les années 1980 et auteure de plusieurs ouvrages sur la justice iranienne, a retrouvé son nom dans le registre. « Or, explique-t-elle, le régime avait toujours nié mon témoignage. C’est un fichier très important. Beaucoup de gens emprisonnés y figurent alors que leur nom, jusque-là, n’apparaissait nulle part. » Iraj Mesdaghi, lui aussi ancien prisonnier politique, est du même avis : « C’est un registre précis. J’y ai retrouvé des dizaines de noms de personnes que je connaissais personnellement. »

Sur les événements de 2009, le fichier témoigne que 6 048 personnes ont été arrêtées pour avoir participé aux manifestations, un chiffre qui avait été jusque-là impossible à établir, le régime ayant toujours nié avoir interpellé des manifestants. Il donne aussi des informations sur les 61 940 prisonniers politiques que compta la province de Téhéran entre 1979 à 2009, en particulier sur leur âge : 520 d’entre eux avaient entre 15 et 18 ans au moment de leur arrestation.

À propos des journalistes iraniens, le registre recense qu’au moins 860 d’entre eux ont été arrêtés, détenus, voire exécutés (quatre noms sont référencés dans le dossier), toujours pour la seule province de Téhéran et la même période. Cinquante-sept d’entre eux ont été emprisonnés sous des accusations particulièrement graves : « espionnage », « ennemis collaborant avec l’étranger », « action contre la sécurité intérieure », « insultes envers le guide suprême » ou « insultes envers le sacré et l’islam ».

Sur les 218 femmes journalistes arrêtées, on peut voir dans le registre que certaines ont fait l’objet d’un véritable acharnement judiciaire, à l’image de Jila Banu Yaghoob, militante très connue des droits de la femme et responsable du site Kanoon Zanan Irani (Centre des femmes iraniennes). Cela n’a d’ailleurs pas cessé après 2009. En 2010, elle a été de nouveau condamnée à un an de prison et trente années d’interdiction professionnelle par un tribunal de Téhéran sous l’accusation de « propagande » contre le système et d’« insultes envers le président ».

On retrouve aussi dans le registre le nom de Zahra Kazemi, une journaliste irano-canadienne, arrêtée le 23 juin 2003, alors qu’elle photographiait des détenus devant la prison d’Evin, battue au cours de sa détention et qui décédera de ses blessures, le 10 juillet. Rendu public quelques jours plus tard, le rapport d’enquête des autorités ne précisait pas les causes de son décès. Le registre n’en apprend pas davantage sur elle, mais on découvre que la date de son arrestation a été modifiée d’une semaine et que, curieusement, elle réapparaît six mois après sa mort dans le même fichier sous un autre matricule avec l’accusation d’« action contre la sécurité nationale ».

Avec ce registre, Shirin Ebadi et RSF ont saisi Michelle Bachelet, l’actuelle haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme. Mais le document, même s’il révèle l’ampleur de la répression en Iran, risque d’apparaître encore trop imprécis pour servir de base à une procédure spéciale.

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