Covid-19: «A ce rythme, la France sera bientôt dans la situation italienne»

Pour freiner l’épidémie, seules les mesures de restriction forte des déplacements sont efficaces. Donc des libertés. La France suit ainsi le chemin de l’Italie, prévient le professeur Antoine Flahault, spécialiste des maladies épidémiques.

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Le professeur Antoine Flahault est médecin de santé publique et biomathématicien. Spécialiste des maladies épidémiques, il a dirigé un laboratoire de recherche en France et travaillé pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à la surveillance de la grippe ou du chikungunya. Désormais, il dirige l’Institut de santé globale de l’Université de Genève.

Comment expliquez-vous que des taux de mortalité très différents circulent sur le coronavirus ? Beaucoup de médecins pensent que ce taux est en dessous de 1 %, comparable à la grippe, quand l’OMS avance 3,4 %…

Antoine Flahault. © Université de Genève

Antoine Flahault : L’OMS avance en effet le chiffre d’une mortalité de 3,4 % en s’appuyant sur les données chinoises et italiennes. L’Italie compte 3 858 malades et 148 morts, soit un taux de mortalité de 3,8 %. En Chine, la seule province de Hubei affiche une mortalité de 4,3%.

Mais il y a des discordances : en Corée du Sud, la mortalité est seulement de 0,7 %. Un élément d’explication pourrait être la part des personnes âgées dans la population touchée sachant qu’il y a deux fois plus de personnes âgées de plus de 65 ans en Italie qu’en Corée.

Cela dépend aussi du nombre de tests pratiqués : la Corée a testé systématiquement plus de 100 000 personnes, et en a découvert beaucoup plus sans symptômes, ce qui est par ailleurs une bonne nouvelle.

On restera dans l’incertitude tant qu’on ne connaîtra pas la part de population touchée par le virus. Je plaide pour que des études de séroprévalence soient conduites sur un échantillon représentatif de la population d’une région très touchée, comme Wuhan, ou la Lombardie.

Si l’on découvre que 40 % ou 60 % de la population a déjà contracté le virus, alors d’une part c’est que l’on aura affaire à un taux de mortalité plus faible qu’initialement avancé, et également cela nous dira que dans ces régions le problème est désormais derrière eux, qu’il ne reviendra pas. Cette donnée est indispensable pour préparer la riposte et pour guider les politiques publiques, mais on ne l’a pas encore.

Le taux d’attaque et le taux de mortalité restent deux grandes inconnues de cette nouvelle pandémie.

Il existe une population qui a été testée, c’est celle du Diamond Princess, ce paquebot mis en quarantaine au Japon.

Sur le Diamond Princess, près de 20 % des passagers ont contracté le virus. C’est une proportion moindre que celle avancée par les modèles mathématiques (40 à 60 % pour le cas d’un virus nouveau, pour lequel la population n’a aucune immunité). Mais ce ne serait pas la première fois que les modèles mathématiques se trompent. En même temps, il n’y a pas 20 % de Chinois, c’est-à-dire près de 300 millions, qui ont contracté ce virus !

Il y a deux hypothèses possibles : soit la Chine n’en serait qu’au début de l’épidémie. Par des mesures très fortes, elle serait parvenue à la retarder. Mais dès qu’ils lèveront les mesures de quarantaine, le risque qu’elle reparte est très élevé. Dans cette hypothèse on s’attend à une ou plusieurs vagues ultérieures.

La seconde hypothèse serait que le confinement dans le bateau Diamond Princess aurait favorisé un taux d’attaque élevé (20 %) mais que les mesures mises en place jusque-là en Chine ont permis de contrôler la propagation de l’épidémie qui s’est arrêtée après « n’avoir atteint que » 80 000 Chinois sur le 1,4 milliard que le pays compte.

Il n’y a pas beaucoup de raisons scientifiques pour soutenir cette seconde hypothèse, plus optimiste, cependant.

Sur ce paquebot placé en quarantaine au Japon, il n’y a que 7 morts sur plus de 4 000 passagers, parmi une population plutôt âgée. N’est-ce pas rassurant ?

Vous connaissez beaucoup de bateaux de croisières, même en période de grippe, où, sur 4 000 passagers, 7 décèdent et plus de 35 se retrouvent en réanimation ? Il ne faut pas non plus endormir la population avec un discours trop rassurant. Le Diamond Princess, c’est un scandale sanitaire : on a exposé indûment et volontairement plus de 4 000 personnes à un risque mortel.

C’est un laboratoire d’expérimentation humaine, tirons-en les précieux enseignements, ne serait-ce que pour rendre hommage aux victimes. Le taux de mortalité est aujourd’hui de 1 % (7 décès sur 705 personnes infectées), mais ce chiffre est provisoire, puisque 35 personnes étaient encore aujourd’hui entre la vie et la mort, en réanimation.

La population du Diamond Princess n’est pas représentative de celle d’un pays comme la Chine ou la Corée du Sud, ni même de l’Italie, elle est constituée de personnes plutôt âgées. Mais ce sont aussi des personnes aisées, mieux suivies médicalement que la population moyenne.

Le Diamond Princess livre une autre information importante : parmi les 705 personnes positives, 392 n’avaient aucun symptôme. C’est à la fois rassurant, mais aussi inquiétant, car dans ces conditions il devient très difficile de suivre et de freiner la propagation de ce virus.

Qui transmet ce virus ? Seulement les personnes malades, ou toutes les personnes infectées même sans symptômes ? La France et l’Italie ne parviennent pas à retrouver leur patient 0. Il était donc sans symptômes ?

Les premières analyses de l’expérience chinoise laissaient penser que seules les personnes malades pouvaient transmettre le virus. Les expériences italienne et française semblent prouver le contraire. Les Chinois ont tenté de mettre en place des ponts thermiques, comme pour le Sras – aux frontières ou aux aéroports, la température de la population est prise. Cela s’est révélé inefficace.

Les pays démocratiques doivent-ils imiter la Chine, qui a pris des mesures inédites et liberticides de mise en quarantaine de sa population ?

Les Chinois ont pris des mesures très fortes, mais tardivement, après la mort du docteur Li Wenliang. Avant cela, ce médecin a été menacé, a dû écrire une lettre d’excuse publique, alors qu’il n’avait fait qu’échanger des messages privés avec des collègues. Parce que c’est un pays autoritaire, la Chine n’a pas entendu l’alerte et a pris un retard considérable.

Les Chinois ont aussi pris des mesures probablement inutiles, comme l’obligation légale du port du masque dans la rue : on contamine sa famille, ses collègues de travail, ses camarades d’école, on ne contamine pas un passant croisé dans la rue.

L’Italie prouve à son tour qu’il est possible pour un pays démocratique de prendre des mesures très fortes : elle a fermé ses écoles, interdit les regroupements de population, mis en place des mesures de cordon sanitaire autour des villes les plus touchées, la population ne peut plus entrer ni sortir.

Un récent article sur la grippe espagnole de 1918-1919 montre qu’en l’absence de vaccin ou de traitement – la situation est identique aujourd’hui –, ces mesures combinées prises assez tôt et assez longtemps dans certaines villes américaines ont permis de réduire la mortalité par rapport aux villes qui ne les prenaient pas.

Mais ces mesures sont liberticides et ont un coût économique important. Sont-elles justifiées, alors qu’il n’y a que 3 400 décès, essentiellement de personnes très âgées, aujourd’hui dans le monde ?

Ces mesures ne visent pas à bloquer une pandémie, mais espèrent ralentir son départ, la retarder. Une épidémie est comme une vague, ces mesures permettent de la « raboter », de l’étaler, pour que le système de santé soit moins sous tension.

Si la vague est haute et étroite, l’épidémie dure certes moins longtemps, mais le système de santé est rapidement submergé. Avec un risque de morts indirectes du coronavirus, parce que les services d’urgence ou de réanimation seront saturés.

L’objectif est donc que la vague soit moins haute, quitte à ce qu’elle soit plus large, et dure un peu plus longtemps. Retarder le phénomène, c’est du temps gagné pour se préparer, trouver des traitements ou, espérons-le, un vaccin. Mais ces mesures ont un coût économique et social élevé, vous avez raison sur ce point.

Quelle est la situation en Europe ?

En Italie du Nord, notamment en Lombardie, les hôpitaux encaissent le choc, mais c’est lourd et difficile, selon les rapports que nous recevons de nos collègues. Avec les mesures prises, les Italiens espèrent diminuer la pression sur l’ensemble de leur système de santé.

Ce sont aussi des mesures que l’on pourrait qualifier d’altruistes : elles protègent les régions et les pays voisins, elles donnent le temps aux autres pays de se préparer. En Allemagne et en Suisse, on assiste à un doublement du nombre de cas tous les deux ou trois jours depuis une semaine.

Jeudi, en France, le nombre de cas a doublé en une journée. À ce rythme, ces pays seront rapidement dans la situation italienne.

***

Le premier ministre Édouard Philippe a annoncé vendredi soir la fermeture, à partir de lundi et pour 15 jours, des crèches et établissements scolaires, dans les départements de l’Oise et du Haut-Rhin où le coronavirus « circule avec beaucoup d’intensité ».

Le dernier recensement des autorités (voir notre carte ci-dessous), vendredi à 15 heures, a fait état de 613 personnes contaminées, soit 190 de plus en moins de 24 heures, et de deux nouveaux décès, portant à neuf le nombre de morts depuis fin janvier.

© Mediapart

Caroline Coq-Chodorge

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