Les jeunes immigrants dans le viseur de Donald Trump

Par

Les « dreamers », huit cent mille jeunes résidents illégaux arrivés aux États-Unis avant l'âge de 16 ans et protégés de l'expulsion par un décret de Barack Obama, sont menacés de devoir quitter le pays par son successeur, à moins que le Congrès ne vote une réforme.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

New York (États-Unis), de notre correspondant.– « C’est mal. Cruel et autodestructeur », dit-il. Il en faut beaucoup pour extirper Barack Obama de sa réserve, et le ramener sur le ring face à son improbable successeur. La première fois a eu lieu quand Trump l’a accusé de l’avoir mis sur écoute dans sa tour de la Cinquième Avenue ; la seconde, mardi 5 septembre 2017, le jour où le même président a annoncé, par la voix de son ministre de la justice Jeff Sessions, l’annulation d’une des mesures les plus connues et les plus humaines du gouvernement précédent en matière d’immigration. Depuis 2012, le DACA (« action différée pour arrivée pendant l’enfance »), interdisait l’expulsion de près de 800 000 jeunes résidents illégaux arrivés sur le territoire américain avant l'âge de 16 ans, le plus souvent dans les bras de leurs parents immigrants clandestins, ou trop jeunes pour avoir même gardé le souvenir de leur pays de naissance. Le décret leur offrait un permis de travail renouvelable tous les deux ans et protégeait des descentes de la police de l’immigration, constantes sous la présidence Obama, une sous-classe d'irréguliers involontaires, scolarisés depuis leur plus jeune âge aux États-Unis, pour moitié d’entre eux diplômés ou en cours d’études supérieures, parfaitement intégrés dans une nation qui constitue leur unique horizon d’avenir.  

Ce geste de Barack Obama n’était pourtant qu’un palliatif provisoire à une aberration de plus en plus intenable en l’absence d’une loi, le Dream Act, hommage au rêve de citoyenneté, que le Sénat, malgré l’accord de bon nombre de républicains, n’avait pu passer à cinq voix près en 2010. Depuis lors, les « dreamers » attendaient dans un statu quo pénible, mué en angoisse quotidienne après la victoire de Trump aux présidentielles.

Étrangement, l’incendiaire anti-immigrés, casseur de Mexicains et promoteur du mur, avouait des états d'âme sur la question au lendemain de son élection, au point de multiplier les propos contradictoires mais parfois positifs sur des mesures approuvées tacitement par l’establishment républicain. En juin dernier, quelques mois après avoir tenté de refouler les musulmans des aéroports américains, l’administration Trump, dans un mémo officiel du département de la Sécurité nationale, créait même la surprise en annonçant le maintien du DACA.

Mais les circonstances ont changé. Poussé dans ses retranchements par ses échecs législatifs et l’image désastreuse de son gouvernement, Trump est contraint de motiver sa « base », les 36 % d’électeurs toujours attachés à ses promesses anti-immigration. D’où sa manœuvre insidieuse : au lieu de supprimer instantanément la protection du DACA, le président diffère son abrogation de six mois, en exigeant du Congrès qu’il vote d’ici là une loi de réforme de l’immigration, une mission que les élus n’ont pu achever depuis l’époque de George Bush. Une fois encore, comme il l’a fait pour l’assurance santé et les mesures protectionnistes contre la Chine ou le Mexique, Trump use de l’effet d’annonce en laissant aux législateurs tout le fardeau des mesures réelles.

« J’adore ces gens, assure-t-il, mais j’ai une préférence pour les Américains durs à la tâche. » Le propos cadre parfaitement avec celui des chantres de l’ethnonationalisme de son gouvernement : Steve Bannon qui, jusqu’à son départ au lendemain des manifestations néonazies de Charlottesville, veillait à l’application du programme de campagne, inscrit sur un tableau dans son bureau ; Stephen Miller, directeur stratégique et idéologue d’antichambre ; et surtout Jeff Sessions, dont les diatribes anti-immigrés lui valent les sourires agacés de ses collègues sénateurs de l’establishment. Le département de la justice, pour faire bonne mesure, a cru bon de préciser que « les intéressés devaient se préparer à quitter le territoire ». Ces propos sont-ils crédibles ?

Au contraire des sans-papiers classiques, les « dreamers » vivent au grand jour et ont même confié à l’administration, pour bénéficier du DACA, des informations essentielles comme leur adresse ou leur lieu de travail. La suppression des emplois, voire l’expulsion de 800 000 personnes aussi exposées sont en théorie faciles, mais au prix de rafles dignes d’un régime totalitaire et d’un chaos inhumain qui déstabiliserait tout le système judiciaire et politique américain, et a fortiori le parti républicain. Trump peut recourir à cette menace pour obtenir des concessions de la majorité au Congrès, sur la construction du mur frontalier, sa promesse la plus populaire, dont l’establishment du parti ne veut pas entendre parler. En attendant, il récolte peu d’applaudissements de l’ultradroite américaine, sceptique sur ses chances de mener à bout son projet.

Breitbart News, repris en main par Steve Bannon dès sa sortie de la Maison Blanche, doute que Jared et Ivanka Trump – « Javanka » dans le jargon codé du journal réservé aux modérés du gouvernement – arrivent à promouvoir le remplacement du DACA au Congrès. Même de la part de ses plus fidèles alliés, la confiance dans les capacités de leader de Trump s’érode rapidement. Son coup le plus dur depuis la fermeture des frontières en janvier dernier révèle, paradoxalement, l’affaiblissement de sa présidence.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous