France-Algérie: crise à Alger, silence à Paris

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Face à la candidature factice d’un président incapable de gouverner, absent et muet, ainsi qu’à la colère d’un peuple qui refuse cette mascarade, l’Élysée et le Quai d’Orsay avaient le choix entre garder le silence, c’est-à-dire apporter un soutien inavoué au régime, ou prendre position, ce qui les exposait à l’accusation d’ingérence. Leur choix a donc été de s’exprimer sans rien dire.

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« Nous avons pris note de la candidature du président Bouteflika. Nous souhaitons que l’élection présidentielle se déroule dans de bonnes conditions. C’est au peuple algérien qu’il appartient de choisir ses dirigeants et de décider de son avenir. » Pour connaître la réaction officielle de la France à la candidature du président algérien à un cinquième mandat, annoncée dimanche malgré trois semaines de manifestations hostiles dans toutes les villes du pays, il faut se contenter de ce pauvre copeau de langue de bois diplomatique, fourni par le Quai d’Orsay lors du point de presse du 4 mars. 

On le sait, les relations entre la France et l’Algérie sont affectées par l’histoire d’une charge passionnelle qui oblige, de ce côté de la Méditerranée, diplomates et dirigeants politiques à des précautions de langage et des égards exceptionnels. Pas question, comme avec le Venezuela, de soutenir ouvertement l’opposition à un régime largement rejeté ou, comme en Italie, de rappeler l’ambassadeur pour protester contre la mauvaise manière d’un responsable politique.

Un cadre vide, symbole de la présidence de Bouteflika. © Rachida El Azzouzi Un cadre vide, symbole de la présidence de Bouteflika. © Rachida El Azzouzi
Le maintien de bonnes relations avec Alger est jugé capital à plus d’un titre. Pour des raisons historiques, politiques, économiques, humaines, stratégiques notamment, une crise avec l’Algérie est exclue. La situation actuelle en Algérie est donc vécue comme un « cauchemar » par Emmanuel Macron, et le dossier algérien considéré comme « une priorité absolue » par le Quai d’Orsay, qui déclare pratiquer une « politique d’observation active ». 

Garder le silence pourrait être interprété comme un soutien inavoué au régime, prendre position exposerait à l’accusation d’ingérence. Paris a donc choisi le parti prudent de s’exprimer sans rien dire. Exercice dans lequel le ministère des affaires étrangères et l’Élysée démontrent une certaine maîtrise. « Cette attitude me choque, confie un diplomate, qui fut ambassadeur à Alger dans les années 80. Sans prendre parti entre le régime et les opposants, le chef de l’État aurait pu, aurait dû, à mon avis, déclarer par exemple qu’il était préoccupé ou qu’il suivait avec une particulière attention ce qui se passait dans ce pays qui nous est si proche. Tout valait mieux que ce silence de l’Élysée, accompagné de formules creuses du Quai d’Orsay. Ce choix est d’autant plus surprenant que le président n’est manifestement ni indifférent au rôle et au destin de l’Algérie, ni en manque d’information sur ce qui se passe aujourd’hui. »

Le défaut d’information sur les événements les plus récents peut d’autant moins être invoqué que l’ambassadeur de France à Alger, Xavier Driencourt, qui avait déjà occupé le même poste entre 2008 et 2012, a fait le 27 février un aller-retour entre Alger et Paris pour dresser un tableau complet de la situation politique algérienne devant le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et s’entretenir longuement au téléphone avec Emmanuel Macron. 

« En Algérie, peut-être davantage qu’ailleurs, explique un autre diplomate, excellent connaisseur du Maghreb, c’est moins la perception des faits que leur évaluation, et l’analyse des rapports de force qui importe. Dans un pays où le pouvoir résulte d’une convergence instable de forces politiques formelles et informelles, civiles, militaires et économiques, le tout dans une opacité totale, il est déjà difficile de décrypter le cheminement des choix et des décisions. Et il est plus difficile encore, en cas de crise, d’effondrement de l’une des forces ou de disparition de la personnalité qui l’incarne ou la représente, d’imaginer l’avenir. Ce qui incite à la prudence. Et peut expliquer l’option du silence. »

Manifestation des étudiants à Alger le 5 mars © Reuters Manifestation des étudiants à Alger le 5 mars © Reuters

Dans le cas d’Emmanuel Macron, cette option, en apparence sage, est d’autant plus surprenante qu’il avait, avant même d’entrer à l’Élysée, manifesté un intérêt spectaculaire pour les relations franco-algériennes. En février 2017, trois mois avant d’être élu, il avait, avec une certaine audace, qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité » lors d’une interview avec une chaîne de télévision algérienne.

Sans revenir par la suite sur ce point précis, il avait lors de son voyage officiel de décembre 2017 affirmé sa volonté « d’avancer ensemble sur les questions mémorielles », et indiqué son attachement au Comité intergouvernemental de haut niveau (CIHN) mis en place par François Hollande, clé de voûte de la coopération entre les deux pays. Il avait enfin été salué par les représentants du régime et les historiens algériens lorsqu’il avait déclaré en septembre 2018, brisant un véritable tabou, que la France, ancienne puissance coloniale, avait mis en place pendant la guerre d’Algérie un système entraînant des actes de torture et notamment la mort de Maurice Audin, torturé puis exécuté ou torturé à mort par des militaires français en 1957.

Parallèlement à ces initiatives « mémorielles » d'écho médiatique assuré mais de portée concrète limitée, Emmanuel Macron s’est largement inscrit dans les pas de son prédécesseur en matière de relations bilatérales. Entre la France, où vivent 2,5 à 4 millions de personnes de nationalité ou d’origine algérienne, et l’Algérie, ces relations sont fondées, selon le Quai d’Orsay, « sur des liens humains et historiques sans équivalent pour les deux pays ».

Témoignage de l’intensité de ce partenariat, une vingtaine d’accords ou de protocoles ont été signés depuis mai 2017, tandis qu’une quinzaine de visites ministérielles au moins étaient échangées. Sur le plan économique, la France était en 2017, derrière la Chine, le deuxième partenaire commercial de l’Algérie. Elle a moins profité que l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne, la Turquie et surtout la Chine de la relative ouverture de l’économie algérienne, mais elle est toujours le premier investisseur étranger – hors hydrocarbures – et le premier employeur étranger.

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