Israël-Palestine: le champ de mines du plan Kushner

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Le plan conçu par le conseiller et gendre de Trump pour fonder « l’accord du siècle » entre Israéliens et Palestiniens promis par le président américain est si déséquilibré en faveur d’Israël et si ignorant des acquis de deux décennies de négociations, mais aussi de l’Histoire et du contexte géopolitique, qu’il est pour l’instant jugé risqué de le dévoiler. Mediapart a tout de même tenté de le reconstituer.

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Dans la semaine qui a suivi le transfert de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem, le 14 mai, plusieurs sources du département d’État ont confié à des journalistes spécialistes du Moyen-Orient que le « plan de paix » destiné à servir de base à « l’accord du siècle » entre Israéliens et Palestiniens, annoncé par Trump avant même son élection, serait rendu public dans la seconde quinzaine de juin.

Un mois plus tard, une autre source diplomatique américaine indiquait que la publication du plan ne suivrait pas immédiatement la fin du ramadan, le 14 juin. Ce que les faits ont confirmé : plus de deux semaines après la célébration de l’Aïd el-Fitr, qui marque la fin du jeûne, aucune annonce n’a eu lieu. Et tout indique que la procrastination américaine risque de se poursuivre.

Au cours de la seconde quinzaine de juin, les deux principaux artisans du plan, Jared Kushner, gendre et conseiller personnel de Donald Trump, et Jason Greenblatt, envoyé spécial du président américain pour le Moyen-Orient, se sont une nouvelle fois rendus en Jordanie, en Arabie saoudite, au Qatar, en Égypte et en Israël – mais pas dans les territoires palestiniens – pour rediscuter certains points avec les alliés et partenaires de Washington. Et tenter d’obtenir leur approbation et leur soutien. Ils sont rentrés aux États-Unis sans être plus diserts sur le contenu du document, et sans livrer la moindre indication sur la date de sa publication.

On sait, en revanche, que plusieurs de leurs interlocuteurs arabes leur ont conseillé, au cours de cette tournée, de ne pas rendre le plan public en l’état.

Jared Kushner, Nikki Haley et Jason Greenblatt aux Nations unies, à New York, en février 2018. © Reuters Jared Kushner, Nikki Haley et Jason Greenblatt aux Nations unies, à New York, en février 2018. © Reuters

Informés des lignes directrices du projet, plusieurs dirigeants arabes, pourtant bien disposés à l’égard du protecteur américain, et en bons termes avec Israël, l’ont trouvé si déséquilibré et si grossièrement favorable à Israël, si éloigné des réalités du terrain, qu’ils le jugent, comme Mahmoud Abbas, globalement inacceptable par les Palestiniens. Et plus important sans doute à leurs yeux, impossible à faire accepter à leurs opinions publiques, plutôt favorables à la cause palestinienne.

Les plus réservés et les plus empressés à prêcher la patience aux représentants de Trump ont été les dirigeants jordaniens et égyptiens, qui affrontent, à l’intérieur, des crises économiques et sociales sévères. Qui plus est, ces derniers ne veulent pas voir la colère populaire trouver un nouveau carburant, incendiaire, dans la publication d’un plan de paix injuste, partial et inacceptable pour les Palestiniens, qui aurait publiquement reçu leur aval.

La Jordanie, qui ploie sous les contraintes imposées par le FMI, porte le fardeau d’une dette de 40 milliards de dollars et dont plus de la moitié de la population est d’origine palestinienne, paraît particulièrement instable et exposée au risque d’une nouvelle crise de colère populaire, malgré la redoutable efficacité de sa police. Le roi Abdallah l’a sans doute signalé aux deux émissaires américains lors de leur dernière escale à Amman, comme à Benjamin Netanyahou qu’il avait reçu la veille.

Et ce n’est pas tout. En fondant sa méthode de négociation sur les convictions de promoteur immobilier héritées de son beau-père – on peut tout obtenir dans un marchandage, il suffit de connaître les points faibles de l’interlocuteur et d’y mettre de prix –, Jared Kushner a commis une erreur majeure. Peut-être irréparable. Car il a totalement négligé les enseignements et acquis de deux décennies de négociations, mais aussi l’héritage historique, le contexte géopolitique, les rivalités et ambitions régionales et les problèmes internes de chacun de ses partenaires arabes. Sans compter les résolutions des Nations unies et les impératifs du droit international…

En échafaudant un projet hors sol, approuvé par l’aventureux prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane (MBS), et son fougueux homologue émirati, Mohammed ben Zayed (MBZ), mais jugé truffé de pièges par nombre d’autres dirigeants de la région, le gendre de Trump a semé derrière lui, au Moyen-Orient, un véritable champ de mines diplomatique. Les dirigeants de l’Autorité palestinienne, qui refusent toute discussion avec les émissaires américains depuis la reconnaissance par Washington de Jérusalem comme capitale d’Israël, il y a six mois, considèrent le plan comme un complot destiné à les écarter pour donner le contrôle complet de la Cisjordanie à Israël.

Leurs voisins aussi, chacun à sa façon, affrontent les conséquences imprévues, mais déjà déstabilisatrices, d’un projet conçu principalement par trois hommes, Jared Kushner, Jason Greenblatt et l’ambassadeur des États-Unis en Israël, David Friedman, dépourvus de toute expérience diplomatique et de toute connaissance de la région, hormis Israël.

Avant l’entrée de Trump à la Maison Blanche, le premier était promoteur et investisseur immobilier, comme son beau-père ; le deuxième était le principal conseiller juridique de l’Organisation Trump ; le troisième était avocat, spécialiste des faillites. Les trois ont en commun d’être personnellement engagés dans l’entreprise israélienne de colonisation, en particulier à travers leur participation au financement de la colonie orthodoxe de Beit El, à un jet de pierre de Ramallah.

Cette familiarité avec Israël explique d’ailleurs largement le contenu du plan, tel qu’il peut être reconstitué à travers les éléments communiqués à certains interlocuteurs arabes par les émissaires américains. Le projet est aujourd’hui jugé si sensible, à Washington, que la circulation de ses composants par mail est interdite.

Mais au fil des échanges avec des dirigeants du Moyen-Orient, quelques informations ont fini par filtrer. Rassemblées et croisées, elles livrent une première vision de ce document explosif. On sait ainsi qu’il comporte plusieurs sections distinctes consacrées – ce qui n’est pas une innovation – à Jérusalem, aux réfugiés, aux colonies, aux mesures de sécurité, aux frontières. Ainsi l’une de ces sections compterait-elle plus de cent pages.

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