«Moi Tarzan, toi Jane»

Aussi caractéristique que le célèbre cri qu’il pousse avant de sauter de liane en liane, la célèbre réplique de Tarzan est associée pour longtemps à l’interprétation de Johnny Weissmuller. Un petit exploit, dans la mesure où elle n’est pas prononcée dans le film.

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Chicago, 1911. À 36 ans, Edgar Rice Burroughs tire encore le diable par la queue et vivote en vendant des lots de taille-crayons, quand il n’en est pas réduit à mettre au clou les bijoux de sa femme pour nourrir ses deux enfants. Un sale moment qui n’a guère qu’un mérite : le jeune père de famille a du temps libre, temps qu’il consacre pour l’essentiel à lire des pulps, ces romans populaires à trois sous et aux intrigues tout aussi improbables les unes que les autres.

Dans une interview accordée près de vingt ans plus tard au Washington Post, Burroughs racontera avoir eu l’idée de se mettre à écrire lui-même en s’agaçant de la mauvaise qualité de ces « histoires pourries » (« rot stories »). Si des auteurs parviennent à publier de pareilles inepties, explique en substance Burroughs, il n’y a aucune raison pour qu’un vendeur de taille-crayons désargenté ne puisse pas en faire autant.

Couverture de l'édition de 1914. Couverture de l'édition de 1914.
Aussitôt dit aussitôt fait : sans aucune expérience de l’écriture, Edgar Rice Burroughs commence à rédiger des nouvelles de chevalerie et de science-fiction qu’il propose à plusieurs magazines. En 1912, bingo : l’un d’entre eux publie la première œuvre de Burroughs, A Princess of Mars, où apparaît le personnage de John Carter.

Mais l’histoire qui va réellement faire exploser la carrière d’Edgar Rice Burroughs n’a rien à voir avec la planète rouge. Fin 1912, The All-Story Magazine publie le premier épisode d’un roman d’aventure que Burroughs situe au cœur de la jungle équatoriale africaine : Tarzan, seigneur de la jungle (Tarzan of the Apes, en VO).

De l’imagination fertile de Burroughs naît une sorte de Mowgli qu’on verrait grandir, un héros arrivé tout jeune enfant sur les côtes africaines et élevé par des singes après le décès de ses parents, un couple d’aristocrates britanniques. L’archétype de l’enfant sauvage dans toute sa splendeur, avec un petit quelque chose en plus – en tout cas pour le public qui se rue sur les aventures de Tarzan.

Tarzan aux œufs d’or

Immédiat, le succès du livre sort, une bonne fois pour toutes, Edgar Rice Burroughs de la précarité, d’autant que l’auteur aura la bonne idée de creuser le filon. Vingt-cinq suites viendront s’ajouter au roman initial, vingt-cinq intrigues parfois franchement extravagantes : Tarzan découvrira les Cités d’or, tombera sur une vallée oubliée truffée de tyrannosaures et finira même par… piloter des avions de chasse et par combattre les Japonais dans le Pacifique. Mais qu’importe, le public en redemande et l’heureux auteur n’hésite pas à lui en donner.

Il n’hésite pas davantage à capitaliser sur son personnage par tous les moyens possibles, ce qui fait sans doute de Burroughs l’un des premiers artistes à avoir compris tout le potentiel qu’on peut tirer d’un personnage élevé au rang de marque.

Tarzan (Johnny Weissmuller) et Jane Parker (Maureen O’Sullivan). Tarzan (Johnny Weissmuller) et Jane Parker (Maureen O’Sullivan).
Les produits dérivés, d’abord : puzzles, peluches, livrets de coloriage, figurines articulées, cartes à collectionner… Pour des décennies, Tarzan s’installe dans les coffres à jouets. La bande dessinée et le cinéma ensuite : si les premiers comics inspirés des romans de Rice Burroughs ne voient le jour qu’en 1929, le cinéma n’attend pas. Hollywood tourne la première adaptation de Tarzan sur grand écran dès 1918, avec Elmo Lincoln dans le rôle-titre.

Si tout le monde a oublié le premier interprète, en dehors des cercles de cinéphiles, le pauvre Elmo Lincoln n’y est pour pas grand-chose : il a tout simplement été éclipsé par un autre acteur, Johnny Weissmuller, qui incarne à son tour Tarzan au cinéma à partir de 1932. Et n’en déplaise à Christophe Lambert, c’est bien l’ancien nageur de haut niveau, cinq fois médaille d’or aux JO de 1924 et 1928, qui reste dans la mémoire collective comme le véritable Tarzan.

Il faut dire que Tarzan l’homme-singe, réalisé par W. S. Van Dyke et présenté comme « une histoire d’amour sans entraves dans un univers primitif », a beaucoup pour lui. Au-delà du charme de son interprète principal, dépourvu de toute expérience d’acteur mais retenu pour son physique athlétique et sa présence indéniable, la neuvième adaptation du roman de Burroughs accumule les scènes de bravoure, notamment aquatiques – ce serait dommage de se priver, avec un nageur olympique à l’affiche.

« Tarzan ! Jane ! »

Mais, plus important, le film est la première adaptation parlante de Tarzan – et le moins qu’on puisse dire, c’est que le célèbre cri yodlé que pousse Johnny Weissmuller a marqué les esprits, sans doute autant que LA scène emblématique du film.

Très librement adapté du roman, le film raconte l’expédition d’un explorateur anglais, James Parker, parti à la recherche du mythique cimetière des éléphants, au cœur des jungles africaines. Après avoir affronté une foule de difficultés, le groupe tombe sur Tarzan, qui enlève la fille de James Parker, Jane, interprétée par Maureen O’Sullivan.

Le cinéma hollywoodien étant ce qu’il est, ça ne rate pas : la jeune femme est conquise par ce Tarzan sauvage en diable, bien que parfaitement épilé. Un grand classique dans le registre de la « demoiselle en détresse », stéréotype récurrent s’il en est.

Le soir, constatant que son ravisseur ne parle pas un mot d’anglais, Jane se désigne et lui donne son nom, avant de l’inviter à lui donner le sien. Dans un éclair de compréhension, le grand escogriffe comprend et cogne alternativement sa poitrine et celle de Maureen O’Sullivan, dont la clavicule a, soit dit en passant, sérieusement dû morfler ce jour-là, en répétant plusieurs fois : « Jane ! Tarzan ! »

Music+Cinema: Tarzan the Ape Man- Tarzan, l'homme singe (Extrait) © Music Cinema & Plus

Et c’est tout. Pas de « Moi Tarzan, toi Jane », une réplique que tous ceux qui ont vu le film de W. S. Van Dyke jureraient avoir entendue, sans qu’elle ne soit jamais prononcée à l’écran. Pas plus que le « Play it again, Sam » associé à Casablanca, le « Do you feel lucky, punk ? » que Dirty Harry ne prononce jamais (la phrase exacte est « You’ve got to ask yourself one question : “Do I feel lucky ?” “Well, do ya, punk ?” ») et bien d’autres.… Elle ne figure pas davantage dans la grosse dizaine de suites que Weissmuller tourna, pas plus que dans les 26 romans écrits par Edgar Rice Burroughs.

Pas de mauvais anglais, donc – pas d’anglais du tout, d’ailleurs, seulement deux prénoms répétés par Johnny Weissmuller.

Cela dit, Weissmuller est bel et bien le premier responsable de cette confusion. En 1932, l’année de la sortie du film, l’ancien champion olympique donne une interview à un journaliste du journal Photoplay. Interrogé sur son manque total d’expérience dramatique, il répond en plaisantant qu’interpréter Tarzan n’a rien de bien difficile : « Je n’avais pas vraiment à jouer, […] mais juste à dire “moi Tarzan, toi Jane”. » Une manière modeste de souligner la simplicité du rôle qui finira par cannibaliser la véritable réplique…

Moi Tarzan, toi Jane ! © Robert Charlebois - Topic

Contresens en série

Anecdotique ? Oui et non.

Oui, parce que la formule ne change pas fondamentalement l’effet dramatique de la fameuse scène. Non, parce que la réplique, avec sa faute de syntaxe, a installé dans la mémoire des spectateurs l’image qui sert toujours de modèle canonique au roi de la jungle : aujourd’hui encore, Tarzan a, dans l’esprit de bien des spectateurs, la silhouette athlétique de Johnny Weissmuller et le langage hésitant d’un enfant de 2 ans, tout juste capable de bredouiller quatre mots de mauvais anglais.

L’archétype même du sauvage, en somme – littéralement le barbare, celui qui ne sait pas parler la langue de l’homme civilisé – ou plutôt de la femme civilisée en l’occurrence. Et le titre même du film en remet une couche : Tarzan n’est pas le seigneur de la jungle, mais l’homme-singe (Ape Man)…

Et le problème, c’est que cette vision trahit largement le Tarzan originel. Lorsqu’il rencontre Jane, le héros des romans n’est certainement pas un sauvage ou un primitif – c’est d’ailleurs par écrit qu’il lui adresse ses premiers mots : « Je suis Tarzan, seigneur des grands singes. »

Orphelin depuis l’âge de 1 an, le petit Tarzan a certes été élevé par des primates, mais il a retrouvé, devenu un peu plus grand, la cabane où ses parents, John et Alice, s’étaient réfugiés avant leur mort. C’est là qu’il découvre le fameux couteau qu’il porte à la ceinture, là aussi qu’il tombe sur les livres laissés par ses parents.

Christophe Lambert et un singe, dans « Greystoke ». Christophe Lambert et un singe, dans « Greystoke ».
Rice Burroughs consacre un chapitre entier (« The Light of Knowledge, la lumière de la connaissance) à expliquer comment l’adolescent apprend seul à lire et à écrire, découvrant au passage son histoire, son nom – John Clayton II – et son rang – Lord Greystoke. D’où le nom du film de 1984, porté par Christophe Lambert, en l’occurrence nettement plus fidèle à l’intrigue imaginée par Edgar Rice Burroughs…

« Il devint plus fort et plus sage, et apprit de ses livres de plus en plus de choses sur les mondes étranges qui se trouvaient quelque part, loin de sa forêt primitive », écrit Burroughs, qui peint un adolescent déchiré entre l’envie de retrouver la civilisation et son existence quotidienne, dangereuse mais libre et exaltante.

Au passage, le film comporte toute une série d’autres éléments qui ne figurent pas dans l’œuvre originelle mais qui se sont imposés depuis, au point d’être indissociables du héros de Burroughs. C’est en partie la faute de celui-ci, d’ailleurs : Burroughs refusait de céder les droits de son œuvre, autorisant seulement les réalisateurs à utiliser ses personnages et les amenant ainsi à imaginer leurs propres intrigues et d’autres personnages. Comme la jeune guenon Cheeta, aussi absente des romans que ce fameux « Moi Tarzan, toi Jane »

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Pauvre Cambronne, qui n’a jamais écrit que la Garde préférerait mourir que de se rendre. Pauvre Marie-Antoinette, qui n’a jamais jeté aux Parisiens affamés le dédaigneux « Qu’ils mangent de la brioche ! » qu’on lui attribue. Pauvre Churchill et pauvre Gandhi, à qui l’on attribue les trois quarts des grandes phrases historiques du siècle passé sans jamais trop se soucier de les sourcer.

Si elle n’est pas propre au Web, la manie d’attribuer au premier grand personnage venu une formule frappante ou bien tournée y a trouvé un effet démultiplicateur. Et tant pis si son auteur supposé ne l’a jamais dite, écrite ou même pensée : on ne prête qu’aux riches, y compris en matière de punchlines.

Pour le deuxième été consécutif (retrouver ici la saison une de cette série estivale), le journaliste Jean-Christophe Piot, spécialiste d’histoire, revient sur quelques-unes de ces phrases célèbres mais fausses, histoire de démonter quelques légendes.