Joe Biden: «Je veux être un président qui unifie et non qui divise»

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L’ancien vice-président de Barack Obama met un terme à quatre ans de trumpisme pour devenir en janvier le 46e président des États-Unis, avec Kamala Harris pour vice-présidente, première femme à occuper la fonction.

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New York (États-Unis).– L’annonce est finalement venue samedi 7 novembre de CNN et de l’agence Associated Press, deux des principaux médias américains : à l’issue de quatre jours de suspense – et de lents dépouillements, en raison du nombre de bulletins envoyés par correspondance sur fond de pandémie –, le candidat démocrate Joe Biden a gagné suffisamment de grands électeurs pour entrer à la Maison Blanche en janvier comme 46e président des États-Unis. Dimanche midi, le New York Times ou le Washington Post en dénombraient 279 dimanche midi, pour un seuil fixé à 270.

Des manifestations de joie ont éclaté dès l'annonce de CNN dans plusieurs villes des États-Unis, dont la capitale Washington, où une foule s’est dirigée vers la Maison Blanche, mais aussi à New York (vidéo ci-dessous).

Sur son compte Twitter, Joe Biden a publié, vers 18h samedi, le premier message suivant : « Amérique, je suis honoré d’avoir été choisi pour diriger notre grand pays. Le travail qui nous attend sera difficile, mais je vous le promets : je serai le président de tous les Américains – que vous ayez voté pour moi ou non. Je garderai la foi que vous avez placée en moi. »

Dans la soirée, il a pris la parole depuis sa ville de Wilmington (Delaware) devant ses partisans pour son premier discours de président élu: « Le peuple de cette nation a parlé », a-t-il affirmé, évoquant une « victoire claire, une victoire convaincante », bâtie sur « la coalition la plus large de l'histoire américaine », et citant les anciens présidents Franklin Delano Roosevelt, John Fitzgerald Kennedy et Barack Obama.

« Je me suis engagé à être un président qui cherche non pas à diviser mais à unifier, a-t-il ajouté. Je me suis porté candidat pour restaurer l'âme de l'Amérique et pour reconstruire la colonne vertébrale de cette nation, la classe moyenne. Et pour faire en sorte que l'Amérique soit respectée dans le monde à nouveau ».

« Il est temps de mettre de côté la rhétorique violente, de faire descendre la température, de se voir et s'écouter à nouveau. Et de progresser. Nous devons cesser de traiter nos opposants comme des ennemis. Ils ne sont pas nos ennemis, ils sont des Américains. Ils sont américains. Le temps est venu d'apaiser l'Amérique. »

Sa vice-présidente, Kamala Harris, 56 ans, première femme et première personne noire élue à cette fonction, a elle rendu hommage, dans un discours renouant avec les accents de l'époque Obama, aux « générations de femmes, de femmes noires, hispaniques et autochtones qui ont tracé la voie de ce moment ce soir. »

Après le scrutin du mardi 3 novembre, au fil d'un décompte des bulletins interminable, Joe Biden avait d’abord rattrapé son retard sur Donald Trump vendredi, puis il a remporté samedi deux États cruciaux, la Pennsylvanie (prise décisive) et le Nevada. Au total, le tandem démocrate a obtenu près de 75 millions de suffrages, soit un record historique (Barack Obama avait été crédité de plus de 69 millions de votes en 2008), contre plus de 70 millions pour l'ancien magnat de l'immobilier.

Cependant, Donald Trump (premier président à ne pas être réélu depuis la défaite du républicain George H. W. Bush en 1992 contre Bill Clinton) ne s'avoue toujours pas vaincu. Après avoir lancé une série de recours en justice, il a refusé samedi de se plier au rituel de l’appel téléphonique au vainqueur, rituel auquel Hillary Clinton avait sacrifié en 2016 malgré les promesses de son adversaire de la jeter en prison.

Dans un communiqué diffusé samedi, Donald Trump a contesté la victoire de son rival en l’accusant de se « précipiter pour se présenter faussement comme le vainqueur », et critiqué « ses médias alliés » qui l’ont annoncée. « Tout simplement cette élection est loin d’être terminée, a-t-il asséné. À partir de lundi, notre équipe de campagne va commencer à porter notre affaire devant les tribunaux pour s’assurer que les lois électorales sont pleinement respectées et déterminer le vainqueur légitime. Le peuple américain a droit à une élection honnête : cela signifie qu’il faut compter tous les bulletins de vote légaux et ne pas compter les bulletins illégaux. C’est la seule façon de garantir que le public ait pleinement confiance en notre élection. »

Depuis Philadelphie, où il donnait une conférence de presse, son avocat personnel, Rudy Giuliani, a déclaré : « Il est évident qu’il ne va pas concéder sa défaite. »

Jeudi soir, depuis la Maison Blanche, le président sortant avait déjà évoqué les fraudes en cours, selon lui destinées à lui « voler » sa réélection, sans apporter de preuves, alors que des rassemblements pro-Biden avaient lieu dans plusieurs villes pour réclamer que le décompte se déroule jusqu’au bout.

Malgré ces tentatives désespérées, l’ancien vice-président de Barack Obama de 2008 à 2016, sénateur réélu pendant 36 ans, a donc remporté son pari, et il pourrait reprendre la phrase favorite de son adversaire, quand ce dernier animait l’émission de téléréalité « L’Apprenti » : « Vous êtes viré ! »

Pendant la campagne, Joe Biden n’a en effet cessé d’affirmer qu’il était celui capable de tourner la page Trump, celle de la division, de la haine et des injustices.

En avril 2019, il l’avait lancée à Pittsburgh, ville symbole de l’ancienne « Rust Belt », dans cet État de Pennsylvanie où il est né, rejeton d’une très catholique famille de quatre, typique de la Middle America laborieuse, catholique et blanche des années 1950. En novembre 2016, la Pennsylvanie, cet État industriel rural de l’est américain qui votait d’habitude pour le candidat démocrate à la Maison Blanche, avait choisi Trump d’une courte tête, comme l’Ohio ou le Michigan, où la population blanche est très majoritaire.

Biden, qui peaufine depuis des années une image de défenseur de l’Américain « moyen », voulait montrer qu’il était en mesure de ramener au bercail les électeurs d’Obama qui avaient préféré s’abstenir, ou voter Trump plutôt que Clinton. 

Joe Biden, le 18 avril 2019 à Boston, lors d'une manifestation de soutien à des grévistes. Biden, 76 ans, est candidat à la Maison Blanche pour la troisième fois. © Reuters Joe Biden, le 18 avril 2019 à Boston, lors d'une manifestation de soutien à des grévistes. Biden, 76 ans, est candidat à la Maison Blanche pour la troisième fois. © Reuters

Connu des électeurs, toujours souriant, l’ancien sénateur de 76 ans était « testé » et donné comme favori par les sondeurs avant même de s’être déclaré, malgré les fameuses gaffes dont il est coutumier – en 2007, au premier jour de sa campagne présidentielle, il avait qualifié Obama d’« Africain-Américain mainstream, articulé, intelligent, propre sur lui et bien fait de sa personne », une remarque paternaliste aux relents racistes qui avait choqué.

Ses rivaux démocrates pour la primaire, notamment le sénateur socialiste du Vermont Bernie Sanders, 78 ans, et la sociale-démocrate du Massachusetts Elizabeth Warren, 69 ans, affichaient des programmes de réformes radicales, qui collent aux demandes d’une partie grandissante de la base démocrate, énergisée par le dynamisme des activistes qui luttent pour la couverture santé universelle, contre les violences policières et la catastrophe climatique. Lui, le candidat préféré de l’establishment démocrate, était critiqué pour son côté conservateur.

Même si le pari était audacieux, alors qu’une grande partie de la base démocrate réclame de nouvelles têtes capables de changer enfin le quotidien des Américains, il a fini par s’imposer. D’abord sur ses rivaux démocrates, puis face à Trump.

La troisième tentative semble donc avoir été la bonne. Il avait déjà concouru deux fois en vain à la présidentielle. D’abord en 1987 (il s’était retiré, accusé à raison de plagiat dans plusieurs discours). Puis en 2007, avant d’être choisi comme candidat à la vice-présidence par le vainqueur des primaires, le sénateur de l’Illinois Barack Obama, qui souhaitait ainsi lancer des signaux à l’électorat démocrate de la classe moyenne, alors qu’il s’apprêtait à devenir le premier président noir du pays.

Le 23 août 2008, Barack Obama, officiellement désigné candidat démocrate, fait son premier meeting avec Biden, son colistier pour la vice-présidence. © Reuters Le 23 août 2008, Barack Obama, officiellement désigné candidat démocrate, fait son premier meeting avec Biden, son colistier pour la vice-présidence. © Reuters

Agacé par les critiques de ce qu’il appelle la « nouvelle gauche », Biden estime au contraire avoir « le bilan le plus progressiste ». Une façon de souligner sa longévité et son expérience en politique.

Sans cesse réélu dans le petit État du Delaware (par ailleurs un paradis fiscal, nous y reviendrons), Biden a de 1976 à 2008 été un membre éminent du puissant Sénat américain, dont il a présidé la commission de la justice qui procède aux nominations présidentielles (1987-1995), et celle des affaires étrangères (2001-2003, puis 2007 et 2009).

Vice-président de Barack Obama, il a souvent été chargé de dossiers internationaux, notamment l’Irak dont il a été, selon Foreign Policy, le « régent officieux ». Il a promis de rompre avec la politique étrangère de Donald Trump marquée par la confrontation, en renouant notamment les fils avec les alliés européens. 

C’est ce qu’il a exposé dans un article publié par Foreign Affairs dans son numéro de mars-avril et intitulé « Why America Must Lead Again. Rescuing U.S. Foreign Policy Trump » (« Pourquoi l’Amérique doit de nouveau diriger. Sauver les États-Unis de la politique étrangère de Trump »). Afin de constituer ce front uni, Joe Biden précise que, s’il est élu, il organisera dès sa première année de mandat un « sommet de la démocratie » pour rassembler les démocraties du monde entier afin de « forger un agenda commun » face à des puissances comme la Chine et la Russie. À l’intérieur des frontières étasuniennes ou à l’extérieur, toujours cette position de celui qui cherche à rassurer après quatre ans d’ouragan Trump.

Depuis Londres, le premier ministre britannique Boris Johnson a tweeté pour féliciter Joe Biden et Kamala Harris pour leur élection. « Les États-Unis sont notre allié le plus important et je me réjouis de travailler étroitement ensemble sur des priorités communes, depuis le changement climatique, jusqu’au commerce et à la sécurité. » C’est également sur Twitter que le président français Emmanuel Macron s’est exprimé : « Nous avons beaucoup à faire pour relever les défis d’aujourd’hui. Agissons ensemble ! »

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