Asie

L’effet #MeToo atteint le Parti communiste chinois

La joueuse de tennis Peng Shuai a publié sur les réseaux sociaux un témoignage poignant sur sa relation avec un ancien haut dirigeant chinois fondée sur un rapport sexuel imposé. Son post a été censuré, mais son impact est important, dévoilant les coulisses d’un parti dominé par des hommes.

François Bougon

7 novembre 2021 à 12h36

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Peng Shuai, 35 ans, est une sportive de haut niveau. Elle s’est distinguée en remportant en double des compétitions de premier plan, notamment à Wimbledon et à Roland-Garros, plaçant la Chine au premier rang du tennis féminin mondial et faisant la fierté de son pays. Aujourd’hui, elle traîne dans les tréfonds des différents classements mondiaux.

Zhang Gaoli, son aîné de 40 ans, a appartenu au saint des saints du pouvoir : le Comité permanent du Bureau politique du Parti communiste chinois (PCC). Entre 2012 et 2017, lors du premier mandat de Xi Jinping, le secrétaire général tout-puissant et président de la République, il y était chargé des questions économiques, tout en occupant le poste de vice-premier ministre de 2013 à 2018. Puis il a pris sa retraite politique.

La joueuse de tennis chinoise, Peng Shuai, lors du dîner de bienvenue du tournoi Open WTA de Guangzhou, le 18 septembre 2017. © Photo Zhong Zhenbin / Imaginechina via AFP

Tous deux ont fait un retour fracassant cette semaine dans l’espace public. La première a accusé le second de l’avoir violée avant qu’elle ne devienne sa maîtresse.

Comme beaucoup de femmes avant elle en Chine, dans le sillage de #MeToo, elle a publié son témoignage sur le réseau social chinois Weibo mardi 2 novembre. Son post a tenu 20 minutes avant d’être censuré – mais il a été diffusé sur Twitter (voir ci-dessous).

Le post de Peng Shuai relayé sur Twitter. © 只配抬杠

Depuis, tous les mots-clés liés à leur histoire – ou les astuces linguistiques inventées par les internautes pour contourner la censure – sont, eux aussi, nettoyés par les petites mains et les algorithmes de la cybersurveillance. À quelques jours de la sixième session plénière du 19congrès du PCC, un important rendez-vous politique qui s’ouvre lundi 8 novembre, l’ordre doit régner.

Dans son message (des extraits en anglais sont disponibles sur le site de China Digital Times), Peng Shuai a raconté que sa liaison avec Zhang Gaoli a été marquée par un viol à Tianjin, puis une période d’éloignement dû au départ de Zhang Gaoli vers Pékin pour intégrer le Comité permanent du Bureau politique et, après les « retrouvailles », une vie à trois, où Peng Shuai, maîtresse de Zhang Gaoli, aurait subi les humiliations de la femme du haut dirigeant.

Une grande souffrance transparaît dans ces lignes : « Je me sens comme un zombie, écrit-elle. Je dois simuler, chaque jour est un simulacre, qui suis-je vraiment ? Je ne devrais pas être dans ce monde, mais dans le même temps je n’ai pas le courage de mourir. Je voudrais vivre une vie un peu plus simple, mais les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être. »  

Si Peng Shuai n’évoque spécifiquement pas le mouvement #MeToo, son récit s’inscrit dans une histoire qui, si elle a commencé en 2017 en Chine, s’est nourrie de la mobilisation de nombreuses militantes depuis de nombreuses années. « Bien sûr que Peng Shuai n’appartient pas au mouvement #MeToo, mais elle fait partie de celles qui répondent à cet appel et servent de modèles », a souligné sur Twitter Lü Pin, une figure du féminisme chinois, aujourd’hui exilée aux États-Unis.

Il s’agit surtout de la première mise en cause d’un ancien responsable politique de haut niveau. Jusqu’à présent, les personnes ciblées avaient été des présentateurs de télévision, des professeurs d’université, des chanteurs... 

« Je sais que du haut de votre statut et de votre pouvoir, vice-premier ministre Zhang Gaoli, vous avez dit que vous n’aviez pas peur, a écrit Peng Shuai, qui a décidé de s’exprimer publiquement juste après que Zhang Gaoli eut annulé un rendez-vous. Même si je provoque ma propre perte, tel un œuf qui s’écrase contre un mur ou un papillon se précipitant vers une flamme, je dirai la vérité sur vous. » 

Pour Lü Pin, ce témoignage est « très important ». « Même si ce n’est que la partie émergée de l’iceberg, il expose la vraie vie des hauts cadres chinois, et la manière dont leur pouvoir masque leur hypocrisie, et combien ils sont corrompus. » Pour la journaliste américaine Leta Hong Fincher, autrice de Betraying Big Brother. The Feminist Awakening in China (Trahir Big Brother. Le réveil féministe en Chine, Verso, non traduit), la décision de Peng Shuai de s’exprimer publiquement contre un ancien haut dirigeant est « stupéfiante »

Il suffit d’observer la réaction du porte-parole du ministère des affaires étrangères – et son visage –, interrogé par un journaliste étranger, pour comprendre à quel point le sujet est tabou : « Je n’en ai pas entendu parler. Ce n’est pas une question diplomatique. Question suivante. »

© Jennifer Zeng 曾錚

Malgré les engagements proclamés à plusieurs reprises des autorités en faveur de la parité, les femmes sont très peu présentes dans les échelons supérieurs du pouvoir. On en compte une seule, Sun Chunlan, pour 24 hommes au sein du Bureau politique, aucune dans le Comité permanent, 10 (4,9 %) dans l’actuel Comité central, le 19e (2017-2022), doté de 376 membres.

Comme le souligne un article extrêmement documenté de la journaliste Shen Lu sur le site China File (lire ici), seulement six femmes – dont la moitié étaient des épouses de dirigeants, comme Jiang Qing, l’épouse de Mao Zedong – ont été admises au sein du Bureau politique dans l’histoire du PCC.  

Xi Jinping et le reste de ces dirigeants masculins veulent éradiquer complètement le mouvement féministe, mais cela leur sera difficile.

Leta Hong Fincher

De fait, malgré des efforts aux échelons inférieurs avec l’imposition de quotas, le PCC s’apparente à un « boys club ». Celles qui forcent néanmoins le plafond de verre se voient assignées aux affaires familiales et sociales. Sun Chunlan, également vice-première ministre, s’est vu confier la tâche de coordonner la lutte contre le Covid-19.

Leur ascension se réalise essentiellement à travers deux organismes, la Fédération des syndicats de Chine et le Département du front uni du PCC – un organisme chargé des contacts avec ceux qui ne sont pas membres du Parti –, selon des données compilées par deux chercheurs, David Bulman et Kyle Jaros, cités par China File.

« Ces affectations impliquent que le Parti perçoit l’avantage comparatif des femmes cadres à travers des lunettes traditionnellement genrées : les cadres féminins sont des communicatrices et des facilitatrices de dialogue efficaces, plutôt que des dirigeantes à part entière », souligne Bulman, cité dans l’article.

Promotion des valeurs traditionnelles

Les hommes, eux, se voient chargés de missions, considérées comme plus nobles, de développement économique, de construction urbaine et de sécurité publique. Des postes qui permettent surtout d’être promus aux échelons supérieurs plus rapidement, car ils impliquent un travail de coordination important.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2012, d’abord à la tête du PCC, puis comme président de la République un an plus tard, Xi Jinping a porté un discours très versé dans la promotion des valeurs traditionnelles, qui renforcent les discriminations de genre en assignant les femmes à des rôles de mères et d’épouses, alors que de plus en plus d'entre elles contestent ce système patriarcal et machiste. 

En 2015, cinq militantes féministes ont été arrêtées pour avoir manifesté contre le harcèlement sexuel. « Ce fut un tournant décisif. Jusque-là, les féministes pouvaient être interrogées, mais pas réprimées de cette manière », souligne Leta Hong Fincher.

Plus récemment, en septembre, Sophia Huang Xueqin, 33 ans – la première à s’exprimer publiquement sur l’agression sexuelle dont elle avait été victime en 2017, lançant le mouvement #MeToo en Chine –, a été arrêtée par la police et placée en détention dans un lieu inconnu, sans accès à un avocat.

Cependant, en dépit de la répression et de l’impossibilité pour les militantes chinoises d’utiliser les mêmes outils puissants que leurs homologues occidentales – les réseaux sociaux et les médias –, « nous voyons tous ces cas percer malgré une censure impitoyable », souligne Leta Hong Fincher.

« Le mouvement féministe a permis ces dernières années aux femmes chinoises, en particulier celles qui ont fait des études supérieures, d’être conscientes de leur force, poursuit-elle. Cela a permis un réveil féministe porté par toutes ces femmes venues de différents horizons. D’un côté, cela donne une Peng Shuai qui s’exprime après s’être tue pendant des années, malgré les risques qu’elle encourt. De l’autre, nous assistons à une baisse spectaculaire des taux de natalité et de mariage en Chine. C’est une indication concrète du fait que de plus en plus de femmes, en particulier celles qui sont allées à l’université, s’opposent à ces normes de genre traditionnelles, aux attentes sur le fait qu’elles doivent se marier ou avoir très tôt des enfants. Les politiques échouent et les féministes se réveillent en force. Cela va continuer. »

Face à ce réveil, Xi Jinping et le Parti communiste chinois ne désarment pas. « Ce que montre le témoignage de Peng Shuai, même s’il n’a pas été confirmé, explique Leta Hong Fincher, c’est que les hauts dirigeants sont sexistes, qu’ils utilisent les femmes dans leurs politiques, comme des outils reproductifs pour l’État, et, en tant qu’individu, je suis sûre que n’importe lequel de ces hauts dirigeants peut agresser sexuellement des femmes en toute impunité. Il existe ainsi de nombreux témoignages à des niveaux inférieurs du Parti, mais c’est la première fois que l’on en a un au niveau supérieur. Alors, bien sûr, Xi Jinping et le reste de ces dirigeants masculins veulent éradiquer complètement le mouvement féministe, mais cela leur sera difficile. » 

À l’image de Peng Shuai, les femmes chinoises ne semblent pas vouloir se résigner au sort que leur réserve « Grand-père Xi ».

François Bougon


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