Au pays de la gauche qui marche (5/5) Reportage

L’étonnante tolérance du Portugal face à l’argent angolais

Le Portugal entretient des relations troubles avec l’Angola. Régime corrompu aux inégalités criantes, l’ancienne colonie portugaise utilise Lisbonne comme plaque tournante pour son argent sale. Dernier volet de notre série.

Amélie Poinssot

8 janvier 2018 à 12h43

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Lisbonne (Portugal), de notre envoyée spéciale.– C’est un vaste bâtiment austère, tout de verre, qui fait face au Tage, dans les quartiers chics de la côte, au nord de Lisbonne. « Typique du blanchiment d’argent sale. Plusieurs de ces appartements ont été achetés par des Angolais. On y observe quelques allées et venues, mais personne n’habite ici de manière permanente », lâche Joao Batalha, le président de l’antenne portugaise de Transparency International, qui connaît bien le quartier. Construit en 2009, le lieu, connu pour être le « bâtiment des Angolais », semble en effet endormi. Pas une âme à l’horizon. « L’immobilier a toujours été un secteur clé pour l’argent sale, poursuit Joao Batalha. Pour les élites angolaises, acheter des biens au Portugal présente en outre l’énorme avantage d’avoir une destination sécurisée pour leur argent, notre pays étant beaucoup plus sûr que le leur. C’est une politique d’assurance contre l’instabilité. »

Depuis la fin de la guerre civile en Angola, en 2002, les élites de l’ancienne colonie, dominée pendant des siècles, se sont considérablement enrichies grâce à l’exploitation de mines de diamant et des ressources pétrolières. Et elles ont pris des parts croissantes dans des entreprises à l’étranger, Portugal en tête. D’après une estimation du centre d’études et de recherches scientifiques de l’université catholique d’Angola, entre 2002 et 2015, individus et sociétés angolaises auraient placé 189 milliards de dollars en dehors du pays. Pendant que, sur place, la moitié de la population vit avec moins de 3 dollars par jour.

Le mouvement s’est accentué avec la crise économique au Portugal, à partir de 2010-2011, touchant les entreprises de nombreux secteurs : énergie (Efacec, Galp), télécommunications (Nos), football (Sporting), banque (Banco Espirito Santo, Millennium BCP, Banco Bic Portugal), médias (les journaux Sol et Jornal i, revendus depuis)… Isabel dos Santos, la fille de l’ancien président angolais, reste certes très discrète dans l’ancienne puissance coloniale. Mais son cabinet lisboète, sis entre les boutiques de luxe de l’Avenida da Liberdade, fait travailler à plein temps toute une équipe de conseillers et de gérants de portefeuille. L’ensemble des actifs portugais de celle qui est considérée comme l’une des femmes les plus riches d’Afrique est estimé à un milliard d’euros.

Le « bâtiment des Angolais » sur la côte au nord de Lisbonne © Amélie Poinssot

Les gouvernements successifs n’ont rien fait pour contrer les dérives de cet État parmi les plus inégalitaires au monde, ni pour lever le voile sur l’origine douteuse de l’argent investi au Portugal. Le gouvernement socialiste actuel, pourtant allié aux gauches radicale et communiste, ne s’indigne pas davantage et n’a pas, à l’évidence, l’intention de le faire. Comme nous l’a expliqué le ministre adjoint des finances dans un entretien à Mediapart, l’exécutif portugais entend au contraire miser sur les échanges avec le pays africain.

« Pendant la crise, nous avons atteint un très bon niveau d'exportations vers l’Angola, qui est devenu notre quatrième marché après l’Espagne, la France et l’Allemagne. De nombreuses entreprises portugaises du bâtiment ont également investi en Angola. Ce pays est très important pour notre économie à l'avenir, c’est l’un des plus riches d’Afrique », explique Ricardo Mourinho Félix, qui poursuit : « Certes, c’est un pays qui doit énormément progresser en termes d’allocation des ressources. Mais si les Angolais parviennent à stabiliser leur système politique et à créer une démocratie plus ouverte, ce peut être un marché gigantesque, avec lequel nous entretenons de bonnes relations. Conserver de bonnes relations avec nos anciennes colonies fait en effet partie de notre stratégie à moyen terme. Il y a un risque à investir en Angola aujourd'hui, mais c’est un débouché important pour nos exportations. 75 % de notre export va à l’Union européenne, mais pendant la crise, nous nous sommes diversifiés en direction de l’Angola, du Brésil, et de l’Afrique du Nord. Il faut poursuivre cette tendance. »

Il faut dire que les enjeux économiques sont de taille. Sans oublier qu’au sein du Parti socialiste et de la droite, nombre de politiciens ont par le passé siégé dans des conseils d’administration d’entreprises liées à des acteurs économiques angolais. Et que Luanda est très sensible à l’opinion qui s'exprime à Lisbonne… Le pouvoir angolais avait ainsi réagi très vivement après l’ouverture, au Portugal, en 2013, d’une enquête (la seule jusqu’à ce jour) contre le vice-président angolais de l’époque, Manuel Vicente. En retour, le ministre des affaires étrangères portugais Rui Machete était allé jusqu’à présenter des « excuses diplomatiques » à Luanda sur les ondes de la radio nationale d’Angola pour l’ouverture de cette enquête, ajoutant qu’il s’agissait de « simples formalités », qui seraient résolues « rapidement ».

Côté politique, en réalité, seul le Bloco de Esquerda se préoccupe des liens économiques et politiques entre les deux pays et de l’absence de respect des droits humains en Angola. À plusieurs reprises depuis son arrivée au parlement, le parti de gauche radicale a proposé au vote des motions de soutien aux opposants angolais. Mais il est bien seul. Même le Parti communiste n’a jamais émis la moindre critique envers l’exécutif angolais, en raison de liens historiques avec le parti au pouvoir, le Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA), qui était, à l'origine, un parti communiste.

Un statu quo qui révolte Joao Batalha. « Le Portugal devrait tendre la main à l’opposition, affirme-t-il. Sinon, il arrivera un jour où il faudra qu’on explique pourquoi nous avions tant de liens avec tous ces gens corrompus à la tête de l’Angola, pourquoi nous n’avons pas bâti de pont avec l’opposition, pourquoi la puissance coloniale s’est compromise avec ce régime qui l’a oppressée. Nous paierons le prix de cette relation. »

Lusotropicalisme

Député du Bloco de Esquerda et ancien journaliste, Jorge Costa a publié en 2014 un ouvrage sur les liens qu’entretiennent le Portugal et l’Angola, Os Donos Angolanos de Portugal (en français « Les propriétaires angolais du Portugal »). Pour lui aussi, Lisbonne a aujourd'hui une responsabilité. « En tant qu’ancienne puissance coloniale, nous avons une dette vis-à-vis de ce pays, mais aussi un passé commun, que constituent d’un côté, la sortie de la dictature et de l’autre, l’émancipation du colonialisme, dit-il. Or nous sommes face à un cas singulier de nos rapports avec nos anciennes colonies. Un clan au pouvoir à Luanda s’est approprié les ressources d’un pays et se voit autorisé par l’État portugais à faire du Portugal un élément essentiel de la structure économique du pays. La promiscuité entre les élites politiques et économiques portugaises et angolaises a fait que l’attitude, ici, a été de détourner le regard des investissements angolais. Et cette promiscuité se double d’une connivence sur la question des droits humains. »

À ce jour, aucune condamnation n’a été prononcée au Portugal autour de malversations ayant pu accompagner des investissements étrangers dans le pays. Seules deux affaires sont en cours d’examen et elles sont très révélatrices de la difficulté à instruire ce genre de dossier.

Le premier, évoqué plus haut, met en cause l’ancien vice-président angolais Manuel Vicente ainsi qu’un procureur portugais, Orlando Figueira, soupçonné d’avoir touché en 2012 des pots-de-vin de la part du dirigeant portugais afin de classer les deux enquêtes qui le visaient. Or, en Angola, quiconque a exercé une fonction politique bénéficie d’une immunité à vie. Luanda a donc contesté que son ancien vice-président soit poursuivi au Portugal. Mais la Cour suprême portugaise a tranché : le procès aura bien lieu et doit commencer en février prochain. Fin novembre, le ministre angolais des affaires étrangères a déclaré que toute coopération politique avec Lisbonne serait interrompue tant que ce procès serait ouvert…

Dans la seconde affaire, ce ne sont pas des capitaux angolais qui sont en cause, mais ceux d’une autre nation, de plus en plus présente dans l’économie portugaise : la Chine. L’ancien ministre de l’intérieur, Miguel Macedo, du parti de droite PSD, et l’ancien directeur des services portugais de migration sont accusés de favoritisme dans l’octroi d’un « visa doré » à un riche Chinois et de corruption pour avoir touché des pots-de-vin en échange. Le « visa doré » – dispositif créé en 2012 qui permet aux étrangers non européens d’obtenir la citoyenneté portugaise en échange d’un achat immobilier de 500 000 euros au Portugal – est un mécanisme « qui produit de la corruption et favorise le blanchiment d’argent sale », avertit Joao Batalha, de Transparency International. Or le gouvernement portugais reste extrêmement opaque sur ce dispositif. Aucune information n’est disponible sur le montant et l’origine des investissements donnant droit à ce type de visa. On sait juste qu'à ce jour, 3 500 « visas dorés » ont été accordés.

Avenida da Libertade. Ici travaillent, en tout discrétion, les gestionnaires des actifs d'Isabel dos Santos au Portugal. © AP

« Visas dorés », exemptions d’impôt pour les retraités européens, privatisations… À partir de 2012, sous l’impulsion de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, FMI), qui a signé 78 milliards d’euros de prêts avec le pays en échange de politiques d’austérité, de nouvelles législations sont mises en œuvre pour faciliter l’installation et les investissements d’étrangers au Portugal. À l’université des sciences humaines de Lisbonne, le sociologue Luis Baptista dénonce « une politique obsessionnelle de l’ancien gouvernement pour faire rentrer de l’argent au Portugal ». Mais si cette politique est critiquable, elle reflète aussi « la double appartenance du Portugal à l’Union européenne et au monde », pour reprendre les propos du chercheur. « Nous sommes un tout petit pays en Europe, situé à une extrémité, précise-t-il. Notre rapport à l’UE a donc toujours été un peu plus distant que les autres États membres. Parallèlement, nous avons une longue histoire coloniale, il y a 250 millions de lusophones dans le monde, et beaucoup de Portugais ont le sentiment que ce n’est pas l’Europe qui les a aidés pendant la crise mais davantage le Brésil et l’Angola à travers leurs investissements ici et la possibilité pour les Portugais de s’installer là-bas. La théorie du “lusotropicalisme” des années 1930 a tendance aujourd’hui à revenir à la mode. »

De fait, pendant la crise, de nombreux Portugais sont allés tenter leur chance au Brésil – avant que ce dernier ne sombre lui aussi dans une période de turbulences – et en Angola. Quelque 200 000 Portugais vivraient actuellement en Angola, estime la chercheuse Irène dos Santos, du CNRS, qui travaille précisément sur l’émigration des Portugais à travers le monde. Cela dit, l’émigration, pendant la crise, à destination des pays européens a été bien plus importante, ajoute-t-elle. À maintes reprises au cours de son histoire, l’exil a été un moyen pour la population portugaise de combler l’absence de perspectives économiques dans le pays.

La crise portugaise n’a-t-elle fait qu’exacerber un modèle économique postcolonial, avec toutes ses faiblesses et ses parts d’ombre ? « La crise économique portugaise n’a pas renversé les rapports coloniaux, comme on a pu le dire ici ou là, estime Joao Batalha. Le colonialisme consiste en effet en un pillage des ressources d’un pays pour les envoyer dans un autre. On en est toujours là : on assiste aujourd’hui à l’externalisation des richesses de l’Angola, lesquelles ne vont aucunement dans une redistribution au bénéfice de la population angolaise. Pour la majorité des Angolais, rien n’a changé : ils n’ont toujours pas accès aux opportunités économiques du pays ; leurs droits humains ne sont toujours pas respectés. »

Et même si, depuis l’élection en Angola, en septembre dernier, du nouveau président Joao Lourenço, qui remplace, après 38 ans de règne, José Eduardo dos Santos, Isabel dos Santos s’est vu retirer son siège au conseil d’administration de la Sonangol, la compagnie pétrolière d’État du pays, rien n’indique, pour l’heure, que l’accaparement des richesses par la minorité à la tête de l’État va cesser et que le rôle du marché portugais dans ce système va s’effacer. Entre un Portugal dirigé par les socialistes soutenus par la gauche radicale et les communistes et un Angola embarqué dans une transition politique, c’est business as usual.

Amélie Poinssot


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