Meurtre de l'avocat Tahir Elçi: le mensonge de l’Etat turc

Par Forensic Architecture

Abattu en novembre 2015 à Diyarbakir (sud-est de la Turquie), Tahir Elçi incarnait le combat du peuple kurde pour les droits humains. Le gouvernement turc avait accusé les rebelles du PKK d’être derrière ce meurtre. Une enquête vidéo du collectif Forensic Architecture, que Mediapart diffuse, révèle qu’il a en réalité été tué par la police.

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Le 28 novembre 2015, Tahir Elçi a été tué à Diyarbakir. Terrible ironie, l’avocat, figure de la cause kurde, a été abattu lors d’une conférence de presse dans laquelle il appelait à la fin du conflit armé entre les forces de sécurité turques et les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qui minait à l’époque cette grande ville du sud-est, considérée comme la capitale du Kurdistan turc.

La nouvelle avait ébranlé le pays. Des dizaines de milliers de personnes avaient assisté aux funérailles d’Elçi et le président Erdoğan lui-même s’était déclaré « attristé ». Le premier ministre de l’époque, Ahmet Davutoğlu, avait promis de faire « toute la lumière » sur l’affaire, qualifiant ce meurtre d’attaque « contre la paix en Turquie » et accusant le PKK d’être derrière ce crime.

Les funérailles de Tahir Elçi, le 29 novembre 2015 à Diyarbakir. © Reuters Les funérailles de Tahir Elçi, le 29 novembre 2015 à Diyarbakir. © Reuters

Depuis 2015, l’enquête n’a toutefois pas abouti. Les potentielles preuves ont été égarées et les policiers présents sur place ce jour-là n’ont jamais été interrogés en tant que suspects. L’affaire est passée entre les mains de plusieurs procureurs avant d’être enterrée.

Le barreau de Diyarbakir a chargé Forensic Architecture (voir en Boîte noire) d’enquêter sur le meurtre, à partir de documents audiovisuels et de dépositions de témoins. Il en ressort que la balle qui a tué Elçi provenait du pistolet d’un membre des forces de sécurité – et non de militants du PKK, comme l’a soutenu le gouvernement turc.

  • Voir l’enquête vidéo (les sous-titres peuvent gêner la consultation de certaines parties de l’écran, vous pouvez les déplacer en les saisissant à l’aide du curseur de la souris)

© Forensic Architecture

Bâtonnier de Diyarbakir, Tahir Elçi incarnait le combat pour la justice et les droits humains. Dans les années 1990, au plus fort du conflit kurde, il s’était illustré en défendant les droits de familles de victimes d’exécutions extrajudiciaires. Plus récemment, il avait représenté les familles des trente-quatre jeunes contrebandiers kurdes tués le 28 décembre 2011 dans un bombardement de l’aviation turque à Roboski, près de la frontière avec l’Irak.

Le 20 octobre 2015, soit cinq semaines avant sa mort, Tahir Elçi avait été arrêté sur ordre d’un procureur d’Istanbul. Il lui était reproché d’avoir dit, au cours d’un programme télévisé diffusé sur la chaîne CNN-Türk le 14 octobre : « Même si certaines de ses actions constituent des actes de terrorisme, le PKK est un mouvement politique armé. C’est un mouvement politique qui a des revendications politiques et dispose de soutiens très importants. »

Il avait été relâché après sa déposition, mais un procès avait été ouvert contre lui début novembre, le parquet réclamant sept ans et demi de prison à son encontre pour « propagande par voie de presse en faveur d’une organisation terroriste ». Ces propos lui avaient aussi valu d’être désigné comme une cible par la presse pro-gouvernementale et d’extrême droite.

Les événements qui ont précédé la mort de l’avocat ont été chaotiques. La conférence de presse a été interrompue lorsque deux membres d’une branche jeunesse du PKK, connue sous le nom de YDG-H, ont déboulé en courant. Quelques instants plus tôt, ceux-ci avaient tiré et tué deux policiers à proximité. En guise de riposte, la police turque a tiré plus de quarante coups de feu, mais le seul touché fut Tahir Elçi, atteint à l’arrière de la tête. Après la fusillade, l’avocat a en outre été laissé sans surveillance et sans assistance médicale pendant plus de dix minutes.

Transmis à la justice turque le 14 décembre 2018, les résultats de l’enquête de Forensic Architecture sont pour la première fois rendus publics. « Il appartient maintenant à l’État d’agir en conséquence », estime Eyal Weizman, directeur du laboratoire d’investigation, qui plaide pour la reprise d’une « enquête complète et indépendante ».

La commémoration des deux ans du meurtre de Tahir Elçi, le 28 novembre 2017 à Diyarbakir (Turquie). © Reuters La commémoration des deux ans du meurtre de Tahir Elçi, le 28 novembre 2017 à Diyarbakir (Turquie). © Reuters

Entamés à l’été 2015, les combats intenses entre les forces de sécurité et le PKK dans le quartier de Sur, le centre historique de Diyarbakir, qui mettaient fin à plus de deux ans de trêve, se sont poursuivis jusqu’en mars 2016

Le bilan officiel est lourd : 65 morts du côté des forces de sécurité, au moins autant dans les rangs de la rébellion. La Fondation des droits de l’homme de Turquie fait également état de dix civils tués, dont trois enfants. Quelque 40 000 habitants ont été contraints de fuir leur maison, dont 24 000 n’ont jamais pu regagner leur domicile dans la « zone interdite » de Sur.

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Forensic Architecture est à la fois le nom d’une nouvelle discipline située entre journalisme d’investigation et défense des droits humains, et celui d’une agence d’architecture de combat basée à Londres. Celle-ci regroupe des architectes, des cartographes, des ingénieurs, des juristes ou des réalisateurs, et développe des moyens inédits d’investigation sur les crimes et mensonges d’État, qu’elle met au service des ONG ou de l’ONU.

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La version française de la vidéo, et le texte d'accompagnement, ont été réalisés par Donatien Huet (Mediapart), avec l'aide de Nicolas Cheviron à Istanbul.