Ebranlé par une crise politique, Justin Trudeau tente de reprendre la main

Par Olivier Monnier

Le premier ministre Justin Trudeau et son entourage, accusés d’avoir fait pression sur une ancienne ministre de la justice pour qu’elle intervienne dans une procédure judiciaire impliquant une société d’ingénierie, ont tenté de reprendre la main cette semaine. L'affaire fragilise le premier ministre à quelques mois des élections fédérales.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Toronto (Canada), correspondance. – Un mois jour pour jour après le déclenchement d’une crise qui a ébranlé son gouvernement et mis à mal son image, le premier ministre canadien Justin Trudeau a tenté cette semaine d’éteindre l’incendie.

Jeudi matin à Ottawa, il a livré son récit le plus exhaustif depuis le début de l’affaire qui a causé la démission de deux ministres et de son plus proche conseiller. Sa ligne n’a pas bougé : il a nié toute intervention inappropriée auprès de Jody Wilson-Raybould, ex-ministre de la justice et procureure générale du Canada, qui accuse une dizaine de responsables du gouvernement d’avoir fait pression sur elle pour qu’elle intervienne dans une procédure judiciaire impliquant un géant des BTP basé à Montréal.

Justin Trudeau fait face à la plus grave crise politique de son mandat. © Reuters Justin Trudeau fait face à la plus grave crise politique de son mandat. © Reuters

Au cœur du scandale : SNC-Lavalin, une société d’ingénierie et de construction québécoise accusée par la police fédérale de fraude et de corruption pour des projets en Libye entre 2001 et 2011 – sous l’ancien dictateur Mouammar Kadhafi.

Début février, le quotidien The Globe and Mail révèle que le bureau du premier ministre a tenté, à l’automne dernier, d’exercer des pressions sur Wilson-Raybould pour qu’elle demande aux procureurs de négocier un accord à l’amiable avec SNC-Lavalin, évitant ainsi à la société un procès risqué et coûteux.

Quelques jours après les révélations du journal, Wilson-Raybould – passée ministre des anciens combattants lors d’un remaniement en janvier – démissionne, quittant un gouvernement dont elle faisait partie depuis la victoire des Libéraux de Justin Trudeau en 2015. Députée à Vancouver, Wilson-Raybould, 48 ans, était la première femme autochtone à devenir ministre de la justice.

La semaine dernière, devant un comité parlementaire, elle a livré, quatre heures durant, un récit détaillé de « menaces voilées » et de pressions « constantes et soutenues » qu’elle dit avoir subies entre septembre et décembre 2018 par onze membres du gouvernement, dont le premier ministre, pour « aider » SNC-Lavalin.

La firme québécoise avait cherché à obtenir un « accord de poursuite suspendue », une nouvelle disposition du code pénal canadien entrée en vigueur l’an passé. Un tel accord, qui permet à une société d’admettre les faits qu’on lui reproche et de payer une amende, aurait permis à SNC-Lavalin d’échapper à un long procès.

En septembre 2018, « le premier ministre m’a demandé d’aider – de trouver une solution pour SNC – disant que, s’il n’y avait pas d’accord de poursuite suspendue, il y aurait des pertes d’emplois, et que SNC déménagerait de Montréal », a affirmé Wilson-Raybould. Le même jour, Trudeau a mentionné la perspective d’élections provinciales au Québec en octobre 2018, ajoutant qu’il était élu de Montréal.

« J’étais abasourdie. Je lui ai demandé : “Êtes-vous en train de vous ingérer politiquement dans mon rôle, dans ma décision en tant que procureure générale ? Je vous déconseille fortement de le faire” », a-t-elle dit. « Le premier ministre a répondu : “Non, non, non – nous avons juste besoin de trouver une solution.” »

Pour Wilson-Raybould, ces remarques – ainsi qu’une vingtaine d’autres conversations, en personne et au téléphone, avec des membres du bureau de Trudeau et du ministère des finances – étaient « inappropriées » mais pas illégales.

Cette semaine, lors de deux interventions très attendues, Justin Trudeau et son ancien conseiller Gerald Butts ont donné leurs versions des faits : ils ont affirmé n’avoir donné aucune directive à Wilson-Raybould, et avoir cherché à défendre les milliers d’emplois menacés au Canada en cas de condamnation de SNC-Lavalin.

SNC-Lavalin est un symbole au Québec : elle emploie 50 000 personnes dans le monde entier dont 9 000 à travers le Canada. Si elle est condamnée, SNC-Lavalin pourrait être interdite de contrats publics pendant dix ans. C’est ce que le premier ministre et son entourage semblent avoir voulu éviter.

La société – qui, selon The Globe and Mail, a fait du lobbying auprès de responsables fédéraux une cinquantaine de fois depuis 2017 – s’attache à préparer son procès. « On joue avec nos employés comme avec des palets dans un match de hockey politique et franchement, ils ne le méritent pas. On en a assez », a déclaré fin février Neil Bruce, son PDG, lors d’une audioconférence rapportée par l’agence Bloomberg.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale