Etats-Unis: et si les «suburbs» étaient le problème?

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Les banlieues pavillonnaires qui entourent les centres-villes sont devenues la métaphore du mode de vie américain. Leur défense, endossée par les deux candidats à la présidentielle, entre en contradiction avec une politique écologique adaptée aux temps présents.

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Lors du débat télévisé du 29 septembre dernier, Donald Trump avertit les Américains : « Si jamais [Biden] avait l’occasion de diriger ce pays, et si on le gouvernait de la manière dont il le voudrait, on aurait… ce serait la fin de nos suburbs. » Tandis que Joe Biden lui réplique par l’ironie : « Il ne pourrait identifier un suburb que s’il prenait un mauvais tournant derrière le volant », le locataire actuel de la Maison Blanche s’obstine : « Oh moi, je connais les suburbs tellement mieux que vous. »

« J’ai été élevé dans les suburbs ! », rétorque alors Biden qui cherche à en défendre une vision éloignée du trumpisme : « Nous ne sommes pas en 1950. Ces chimères et ce racisme ne marchent plus. Les suburbs sont largement intégrés. Il y a plus de gens qui emmènent aujourd’hui leurs enfants à l’entraînement de foot, Noirs et Blancs et Hispaniques dans la même voiture, que par le passé. Ce qui représente vraiment une menace pour les suburbs et leur sécurité, c’est son incapacité [celle de Donald Trump – ndlr] à gérer le Covid. On meurt dans les suburbs. C’est son incapacité à gérer l’environnement. On est inondés dans les suburbs. On s’y fait brûler à cause de son refus de faire quoi que ce soit. C’est pour cela que les suburbs sont menacés. »

On savait d’avance que les débats télévisés entre les deux prétendants à la présidence ne seraient pas l’occasion d’échanges riches et nuancés sur les problèmes auxquels les États-Unis sont confrontés. Et qu’ils seraient encore moins une démonstration de leur maîtrise fine de la langue anglaise. 

Sur le fond, on pouvait également être certain d’y entendre les louanges de la classe moyenne américaine. Une maisonnette au milieu d’une parcelle de gazon, une voiture (ou deux) remplie d’essence à prix bas, un berceau familial à l’abri de l’instabilité morale et politique : en voilà le tableau archétypal. Protéger les suburbs, ces banlieues pavillonnaires qui entourent les centres-villes états-uniens, ce serait protéger le pays lui-même tant ils sont devenus la métaphore du mode de vie américain.

«Suburbs» au Colorado. © David Shankbone «Suburbs» au Colorado. © David Shankbone

Ce n’était pas la première fois que les deux candidats se disputaient le rôle de défenseur des suburbs. Cet été, les manifestations « Black Lives Matter » ont déferlé sur les villes américaines, à la suite de la mort de George Floyd et d’une pandémie disproportionnellement meurtrière pour les Afro-Américains. Cherchant à tourner la séquence à son avantage en se positionnant comme rempart de l’ordre public, Trump a évoqué les menaces posées aux banlieues états-uniennes.

Fin juillet, il a annoncé l’abrogation de certaines réformes de la politique du logement impulsées sous le mandat de Barack Obama. Ces mesures visaient au désenclavement et à la déségrégation des banlieues chics, en encourageant la construction de logements publics à prix modeste.

L’histoire du racisme aux États-Unis se lit sur la cartographie de l’espace urbain. C’est à partir des années 1950 que les suburbs connaissent un véritable essor, sous la conjonction de la croissance économique spectaculaire de l’après-guerre, d’une politique urbaine visant l’étalement des villes et d’une démocratisation de l’automobile. Pour une jeune classe moyenne souvent issue de la vague d’immigration de l’Europe de l’Est et du Sud, investir ce type d’habitat en dehors des villes-centres signifiait s’intégrer pleinement à la normalité américaine.

Cette « fuite blanche » était aussi l’une des conséquences de l’évolution des hiérarchies raciales à un moment où l’inégalité officielle du système de Jim Crow était battue en brèche par le mouvement des droits civiques des années 1950-1960. Les stratégies systématiques de redlining (discrimination bancaire) prises par des assureurs, des banques et des agences immobilières bloquaient l’installation de familles noires dans les banlieues réservées de facto à la classe moyenne blanche. La déségrégation étant devenue la loi dans l’enseignement public, seules les communes et les villes réservées implicitement aux Blancs étaient en mesure d’empêcher le brassage de la population étudiante.   

La propriété immobilière est le socle des fortunes familiales, ce qui explique en grande partie l’emprise des suburbs sur le vocabulaire politique américain. Pour certains intellectuels, dont l’essayiste afro-américain Ta-Nehisi Coates, les pratiques de discrimination bancaire sont à l’origine de l’inégalité énorme qui persiste entre les familles blanches et noires.

Sans même parler de l’héritage de l’esclavage, la ségrégation implicite des suburbs justifierait une politique de « réparations » envers les Afro-Américains, ainsi que Coates l’avait défendue dans un essai retentissant publié en 2014. D’après un rapport de 2016, l’inégalité patrimoniale se traduit par des chiffres hallucinants. La fortune médiane d’une famille blanche s’élevait à 171 000 dollars, contre 17 100 dollars pour une famille noire.  

L’esprit encore vivant de la « fuite blanche » anime la défense des suburbs par Donald Trump. « Je suis heureux d’annoncer à celles et ceux qui vivent le rêve d’un style de vie banlieusard que vous ne serez désormais plus dérangés ou financièrement heurtés par la construction d’un logement à prix modeste dans votre quartier », écrit le président sur Twitter le 19 juillet en annonçant les nouvelles mesures : « Les prix de votre logement augmenteront en fonction du marché, et la criminalité diminuera. J’ai abrogé la règle Obama-Biden AFFH [la provision du Fair Housing Act visé par le président – ndlr]. Profitez-en ! »

C’est en tant qu’icône de la famille banlieusarde que Patricia et Mark McCloskey étaient invités d’honneur à la convention du parti républicain cet été. Ce couple est devenu célèbre quand des manifestants Black Lives Matter se sont invités dans leur quartier cossu de Saint-Louis dans le Missouri le 28 juin dernier.

Dans la vidéo devenue instantanément virale, Mark McCloskey se tient dos raide sur le perron de sa maison somptueuse, fusil d’assaut à la main, visant par moments les manifestants qui frôlent le gazon. Sa femme, quant à elle, trace la frontière de leur propriété en hurlant et en brandissant un pistolet braqué sur les passants.

Dans leur appel en soutien à Trump diffusé lors de la convention républicaine, le couple est assis solennellement sur le fauteuil de leur salon, murs moulés en acajou en arrière-plan. Face aux caméras, Patricia McCloskey affirme : « Ils ne se contentent pas de semer le chaos et la violence dans nos communautés. Ils veulent complètement abolir les suburbs. Abroger l’aménagement résidentiel à famille unique… amènera de la criminalité, de l’anarchie et des logements à qualité modeste dans les quartiers banlieusards actuellement prospères. » 

St Louis couple who pointed weapons at protesters speak at Republican convention | RNC 2020 © The Telegraph

La scène fait penser à l’éloge mélancolique des derniers pionniers dans le tableau célèbre American Gothic par Grant Wood. Or, cette fois-ci, le fantasme de la fermeture de la frontière est caractéristique d’une époque rivée sur les angoisses d’une petite bourgeoisie blanche. Même le cadre de vie périurbain ne permettrait plus de fuir l’instabilité et la turbulence qui s’emparent du pays.

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Harrison Stetler est chercheur et journaliste indépendant. Il est déjà intervenudans notre Studio à propos du parti républicain. Mediapart publiera ses chroniques jusqu’au lendemain de l’élection présidentielle aux États-Unis.