En Allemagne, la greffe des «gilets jaunes» s’annonce difficile

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Des récupérations du mouvement des gilets jaunes français se sont multipliées en Allemagne, à gauche comme à l’extrême droite. Mais la solidité des syndicats et l’organisation fédérale du pays limitent les possibilités d’une véritable greffe du mouvement outre-Rhin.

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.– Le plus gros rassemblement de gilets jaunes d’Allemagne, en allemand Gelbwesten, a eu lieu samedi 2 février à Stuttgart. Près de 800 citoyens allemands ont manifesté, la plupart en gilets jaunes, pour protester contre « l’arrêt anti-diesel ». C’est-à-dire l’interdiction prononcée par la mairie de la capitale du Bade-Wurtemberg de circuler en centre-ville avec des voitures diesels trop anciennes. C’est la quatrième semaine que cette manifestation organisée par Jannis Sakkaros, un salarié du constructeur automobile Porsche, a lieu. Et aux dires de certains manifestants, si l’interdiction est maintenue, « nous continuerons jusqu’à la Saint-Glinglin ».

Jannis Sakkaros ne connaît pas en détail les revendications des gilets jaunes français mais se rappelle au moins que c’est une protestation contre une taxe sur le carburant qui a lancé le mouvement. Pour lui, la référence est donc évidente : « Nous nous sommes aussi inspirés du mouvement français des gilets jaunes parce que nous voulons montrer que nous sommes politiquement indépendants et que les protestations sont portées par des citoyens bien normaux. Si un politicien de l’AfD [Alternative für Deutschland, parti d’extrême droite – ndlr] avait voulu prendre la parole, j’aurais refusé. Ma réaction aurait été la même avec les autres partis », a-t-il précisé aux reporters du Bild Zeitung.

Comme ailleurs en Europe, le mouvement des gilets jaunes n’a pas laissé l’Allemagne indifférente. « Évidemment, l’intérêt est fort de savoir ce qui se passe chez nos voisins et de comprendre pourquoi cela “brûle”. Mais tout se passe beaucoup dans les médias, où les commentateurs se sont vite demandé si le mouvement allait s’étendre à l’Allemagne, plutôt que sur le terrain », explique le sociologue Dieter Rucht, qui travaille essentiellement sur les mouvements de protestation sociale au Centre de recherches en sciences sociales de Berlin (WZB).

Outre-Rhin, les gilets jaunes inquiètent, enthousiasment ou interpellent à dose plutôt homéopathique. Mais ils n’en font pas moins l’objet de toutes sortes de récupérations, y compris des plus douteuses. Depuis quelques semaines, un groupe hétéroclite d’environ deux cents personnes, réunissant des membres du NPD (parti néonazi), des négationnistes de la Shoah ainsi que des membres du « mouvement des citoyens du Reich » (le Reichsbürgerbewegung demande, selon ses membres, un retour aux frontières de 1937 ou de 1914), se réunit à intervalles irréguliers devant le Bundestag avec drapeau et gilets jaunes.  

Des syndicalistes allemands de Verdi vêtus de gilets jaunes, le 10 janvier 2019 à Düsseldorf. © Reuters/Wolfgang Rattay Des syndicalistes allemands de Verdi vêtus de gilets jaunes, le 10 janvier 2019 à Düsseldorf. © Reuters/Wolfgang Rattay

En fin de semaine dernière, dans la ville de Giessen au nord de Francfort-sur-le-Main, cinquante autres gilets jaunes se sont réunis devant la mairie pour manifester contre « l’injustice sociale généralisée », comme l’explique Ronny Böhm, initiateur de la manifestation et créateur du groupe des « Gilets jaunes de Giessen », qui prévoit des manifestations sur la place de la mairie tous les samedis jusqu’en mars.

La liste des doléances et récriminations publiée par Ronny Böhm sur sa page Facebook intègre pêle-mêle des loyers supportables, l’introduction d’un impôt sur la fortune, une augmentation du salaire minimum ou un allègement fiscal des retraites. Mais aussi la suppression de la redevance TV (la télévision publique étant vue comme un repère de « gauchistes »), le retrait de l’Allemagne du traité de Marrakech sur les migrations, la fermeture des frontières et l’expulsion immédiate des étrangers criminels.

Ces revendications, ajoutées aux slogans xénophobes entendus lors de la manifestation, rappellent de près le programme du parti d’extrême droite AfD. Ce que confirment les nombreux billets nationalistes et xénophobes que l’on trouve sur la page Facebook de Ronny Böhm.

À vrai dire, les instances dirigeantes de l’AfD ne soutiennent pas officiellement les gilets jaunes et déplorent en premier lieu les violences des manifestants français. Mais ce n’est que pour mieux rejeter toute la faute sur Emmanuel Macron, en particulier, et les dirigeants européens en général, accusés de mener une politique contre les citoyens : « On voit une classe politique débranchée et mue par l’idéologie, qui gouverne sans s’occuper de ceux qui travaillent », constate la coprésidente du parti Alice Weidel, pendant que son alter ego masculin Alexander Gauland estime à la tribune du Bundestag que si l’on doit condamner les violences, la politique de Macron les rend inévitables.

Le désir de bénéficier de la dynamique du mouvement français se retrouve aussi à gauche. Ainsi, l’une des figures les plus populaires de la gauche radicale, Sahra Wagenknecht, coprésidente du groupe parlementaire Die Linke au Bundestag, n’a pas hésité à enfiler une veste jaune pour les caméras, à Munich ou à Berlin devant la chancellerie fédérale : « Ils sortent dans les rues pour aller manifester contre un président des riches et ils ont tout de même réussi à lui arracher des concessions. Je pense que nous avons besoin d’exercer une telle pression aussi en Allemagne », expliquait Sahra Wagenknecht, quelques jours avant Noël. Wagenknecht, qui a fondé en septembre le mouvement transpartisan Aufstehen (« se lever »), pour refonder une union de la gauche, ne cache pas son admiration face aux gilets jaunes, alors que son mouvement peine à décoller.

Le sociologue Dieter Rucht n’exclut pas que le mouvement des gilets jaunes puisse s’imposer au-delà des frontières françaises, comme un symbole protestataire. Mais pas plus : « Trop de choses l’empêcheront de se reproduire en Allemagne. D’abord le niveau de colère et de misère, réelles et/ou ressenties, n’est pas du tout le même en Allemagne et en France. Certes, il y a de la pauvreté et des mini-jobs chez nous. Mais il semble que le filet social fonctionne mieux de notre côté du Rhin. Par ailleurs, la structure fédérale du pays et l’importance des corps intermédiaires rendent difficile la même mobilisation », explique-t-il.

Malgré la montée de l’extrême droite et le recul des partis classiques, le paysage politique allemand n’a pas connu l’implosion de son homologue français. Parallèlement, les syndicats allemands restent puissants et actifs, dans un système de « cogestion » du monde du travail qui facilite la défense d’une immense majorité des salariés. Quant au fédéralisme, il offre avec les Länder des espaces politiques intermédiaires où les idées et les frustrations peuvent aussi s’exprimer.

« En résumé, il est plus facile de mobiliser en France qu’en Allemagne. Chez vous, le président de la République peut être tenu responsable de tout ou presque et devenir une cible idéale et unique pour les protestations. En Allemagne, c’est plus difficile d’y parvenir. En 2004, après l’annonce des réformes de l’Agenda 2010 de [l'ancien chancelier SPD Gerhard] Schröder, nous avons connu plusieurs grandes manifestations sociales, et même un mouvement de protestations régulières organisées par des chômeurs. Mais rien de l’ampleur des gilets jaunes français », estime Dieter Rucht.

« De même, le mouvement Pegida, qui présente un caractère spontané et sans leader qui rappelle un peu les gilets jaunes, est la preuve de la présence de frustrations dans certaines couches de la population, poursuit le spécialiste des mouvements protestataires. Mais il n’est pas comparable au mouvement français. Il reste concentré à Dresde, en dépit d’une phase relativement courte où le mouvement a gagné d’autres villes allemandes. Par ailleurs, il est thématiquement limité à des revendications anti-immigrés et anti-islam. »

Dans un entretien au Monde, Annegret Kramp-Karrenbauer, la nouvelle patronne du parti conservateur et dauphine d’Angela Merkel, estime pour sa part que, certes, « une société n’est jamais immunisée contre quoi que ce soit, mais force est de le constater : jusqu’à maintenant, les populistes de droite et de gauche qui, chez nous en Allemagne, ont essayé d’importer le mouvement des “gilets jaunes” ont échoué ». Le vice-chancelier et ministre des finances social-démocrate Olaf Scholz ne partage pas cet avis : « Il y a aussi en Allemagne un potentiel “gilet jaune” qu’il ne faut pas sous-estimer. Il ne faut jamais ignorer de tels mouvements », estime-t-il.

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