L'Islande s'indigne, elle a raison!

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Frappés de plein fouet par la crise en 2008, des Islandais en colère ont décidé de réécrire leur constitution. Pasteur, mathématicien, ou agriculteur, 25 citoyens ont été élus pour tout réinventer, en quelques semaines. Au moment de se mettre au travail ces jours-ci, ils font face à la résistance des vieilles élites de l'île. Premier volet: comment cette «Assemblée du peuple» effraie les vieux partis: reportage.

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De notre envoyé spécial en Islande

Astros Gunnlaugsdóttir n'a pas hésité une seconde à se porter candidate. «Toute la société islandaise s'est effondrée lors du crash économique de 2008, et il est nécessaire aujourd'hui, de reconstruire un à un nos fondamentaux», explique cette étudiante blonde de 24 ans, originaire de Gardabær, une commune du grand Reykjavik.

Inconnue du grand public en fin d'année dernière, elle s'est lancée dans une campagne agressive grâce à «l'argent de poche accumulé depuis (ses) 12 ans». Elle a acheté des espaces de publicité dans les deux grands quotidiens de l'île et des spots à sa gloire à la télévision. Toujours le même message rudimentaire: votez Astros, suivi de son numéro de candidate, 5779.
Le 27 novembre 2010, jour du scrutin, la stratégie a payé. L'étudiante a obtenu 396 voix, accrochant une 23e position, un score suffisant pour intégrer l'Assemblée constituante d'Islande. Elle espère y porter la voix de la jeune génération et «rappeler à ceux qui sont au pouvoir qu'ils sont au service de la Nation, et pas au service de leurs propres intérêts». Astros est devenue l'un des visages d'une expérience historique, mais déjà menacée, au cœur d'une Islande en quête de nouveaux horizons: 25 citoyens ont été élus, parmi 525 candidats, pour repenser de fond en comble la vieille constitution de 1944.

Une assemblée du peuple, pour tout reprendre à zéro, après l'implosion d'un capitalisme financier hypertrophié, et le «sauvetage» de l'île par le Fonds monétaire international en 2008? «Cela rappelle un peu les nouvelles démocraties d'Europe de l'Est, dans la foulée de l'effondrement de l'URSS, qui se sont mises à réécrire leur constitution en tournant le dos aux anciens membres du Parti communiste», dit en souriant Thorvaldur Gylfason, un économiste respecté en Islande, notamment pour avoir dénoncé, dès le milieu des années 2000, la corruption au sein des élites politiques et économiques. Lui a été élu haut la main au sein de cette «Constituante», avec plus de 7000 voix, sans s'être donné la peine, dit-il, de faire campagne.

Le taux de participation s'est révélé très inférieur aux scrutins classiques – l'absence d'une véritable campagne électorale a sans doute pesé. En tout, quelque 84.000 personnes se sont déplacées aux urnes, soit 36% de l'électorat. Les 525 candidats représentaient à eux seuls 0,2% de l'électorat, sur cette île peuplée d'à peine 320.000 habitants. Des 25 élus, dix sont des femmes. Et s'il figure parmi les heureux élus un pasteur (806 voix) ou encore un agriculteur (1686 voix), la grande majorité d'entre eux sont des «têtes connues» à Reykjavik – fils de ministre, présentateur télé vedette ou encore universitaire renommé.

Pour la députée verte Lilja Mósesdóttir, cette expérience est tout simplement décisive pour l'avenir de l'Islande. «Il faut bien comprendre la situation. D'un côté, le FMI nous octroie des prêts gigantesques. De l'autre, on nous fait miroiter une adhésion à l'Union européenne. Mais ce n'est ni à Washington, ni à Bruxelles, de nous dire de quelle société nous avons besoin. Nous devons inventer un projet national, qui nous rassemble, et cette assemblée fait partie de cette dynamique», avance cette ancienne professeur d'économie, devenue, depuis la crise, l'une des nouvelles figures de la contestation de l'île. 

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Ce reportage lance une série d'articles sur Mediapart consacrés à l'«Islande indignée», pour décrire le bouillonnement de cette île, premier Etat d'Europe ravagé par la crise économique, dès 2008.