«La politique de la France en Libye pose beaucoup de problèmes»

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Que peut-on attendre des négociations inter-libyennes ? Quelles seront les répercussions de l’offensive menée contre l’État islamique ? Comment comprendre l’implication contradictoire de la France ? Entretien avec la chercheuse Virginie Collombier.

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Les membres du dialogue politique libyen, dont est issu le gouvernement d’union nationale (GNA), non reconnu par toutes les parties impliquées dans le conflit libyen, se sont à nouveau réunis début septembre à Tunis pour tenter de résoudre les crises politiques et sécuritaires du pays, après l'accord inter-libyen signé fin 2015 au Maroc.

Sous l’égide des Nations unies, cette rencontre a pour but, entre autres, d’« aboutir à des solutions urgentes au climat étouffant auquel le pays fait face », a indiqué à l’AFP l'un des participants, Jamel Achour, du parti Al-Watan. Dans les faits, quelles sont les chances de voir ces négociations aboutir ? Quelles répercussions l’offensive contre l’État islamique (EI) à Syrte aura-t-elle dans la région ? Quel est le rôle de l’Algérie, et celui de la France, qui soutient le gouvernement d’union nationale mais combat aux côtés du général Haftar, qui y est opposé, tout comme le Parlement de Tobrouk, à l’est du pays ? Entretien avec la chercheuse Virginie Collombier, du Middle East Directions Programme (voir ici le blog du programme et un travail de recherche sur les dynamiques locales en Libye et en Syrie) au sein du Robert Schuman Center for Advanced Studies.

Carte de la Libye, 2016. © Donatien Huet/Mediapart Carte de la Libye, 2016. © Donatien Huet/Mediapart

Quels sont les enjeux des négociations sur la Libye à Tunis ?

Virginie Collombier : L’enjeu principal est d’essayer de sortir de l’impasse politique dans laquelle se trouve la Libye, avec un gouvernement d’union nationale qui est né en début d’année, sous pression très forte des Occidentaux, qui voulaient un résultat après plus d’une année et demie de négociations sous l'égide de l’ONU. Pour des préoccupations sécuritaires, ils avaient également besoin d’avoir un interlocuteur en Libye qui apparaisse comme légitime. Et pour cela, il fallait sortir de la division entre le gouvernement de Tripoli, d’un côté, qui ne pesait plus grand-chose, et le gouvernement de Tobrouk. La formation du gouvernement d’union nationale est venue concrétiser l’accord intervenu à Skhirat (Maroc).

A suivi l’installation du gouvernement, au mois de mars. Mais dans les faits, cette naissance au forceps n’a pas produit les effets escomptés : au lieu de sortir de l'impasse, elle a ouvert un nouveau chapitre de la crise. L’accord a été concrétisé alors que subsistaient d’importantes oppositions de la part de dirigeants politiques et militaires, dans l’est du pays en particulier, où ces « leaders » sont soutenus par la population. Cet accord « forcé » a eu pour effet de faire passer les Nations unies et les Occidentaux comme des acteurs partiaux dans le conflit. En conséquence, il y a un durcissement de la polarisation, avec d'un côté le général Haftar, le gouvernement d’Abdallah al-Theni et les groupes importants qui les soutiennent dans l’est, et de l'autre le gouvernement de Fayez al-Sarraj.

Ce blocage dure maintenant depuis plusieurs mois, et tous les acteurs sentent la nécessité de relancer la discussion politique face à cette impasse. Nous n’en sommes pas encore à la remise en cause de l’accord de Skhirat, mais il est question de progresser sur de nouveaux points d’accord, notamment pour que les forces de l’est cessent leur boycott des réunions. Le but des nouvelles discussions est de réunir à nouveau toutes les parties. Et de fait, la chambre des représentants à Tobrouk a nommé une nouvelle délégation. L’idée c’est, au bout du compte, de pouvoir aboutir à un gouvernement qui soit accepté par les forces de l’est.

Un accord en ce sens est-il envisageable à court ou moyen terme ?

Ce n’est pas évident. Il y a des points dans l’accord de Skhirat qui ont trait notamment au contrôle de l’armée et des forces de sécurité et qui nécessitent des renégociations importantes. Elles prendront certainement du temps.

La situation libyenne est-elle comparable à celle de la Syrie, où l’on observe plusieurs caractéristiques similaires : une très forte polarisation des belligérants et des territoires, l'impossibilité jusqu’à aujourd’hui d’un règlement politique et l'échec des tentatives de médiation internationale, la présence sur le terrain de forces djihadistes ?

Non, il n’y a pas de parallèle à faire entre ces deux crises. On aurait pu le faire il y a trois, quatre années de cela, mais aujourd’hui, l’ampleur de l’affrontement militaire et des destructions à la fois humaines et matérielles en Syrie fait que les situations des deux pays sont absolument incomparables. En Libye, le processus de discussions est imparfait, souvent problématique, mais il y a tout de même des interlocuteurs qui se reconnaissent et acceptent ou ont accepté de se parler. Il n’y a donc pas de blocage et de refus de l’autre comme c’est le cas en Syrie.

En Libye, il y a aujourd’hui une volonté des acteurs de négocier. Et tous les développements militaires que l’on observe sur le terrain sont effectués dans le but d’affermir une position et de peser dans les négociations.

Pour ce qui est de la présence djihadiste, c’est aussi très différent. En Libye, cette présence est ancienne, mais il s’agit d’autres groupes que l’État islamique. On a beaucoup parlé de l’EI et de Syrte ces derniers mois, mais d’autres groupes ont un ancrage plus ou moins important dans d’autres régions libyennes depuis le début des années 1990. Outre la bataille de Syrte, il faut regarder ce qui se passe à Derna et à Sabratha, où les communautés locales interagissent avec ces groupes. C’est en observant le règlement de ces conflits que l’on peut observer la capacité des acteurs locaux à lutter contre ces groupes. Or ces règlements ont bien plus à voir avec le politique qu’avec des affrontements armés.

Ces exemples nous permettent d’affirmer, et nous sommes nombreux à le dire, que le traitement uniquement militaire de la menace djihadiste est contreproductif, y compris en Irak et en Syrie. Ce traitement militaire participe à alimenter des coalitions locales qui entretiennent le phénomène djihadiste. C’est en s’attaquant aux causes politiques qui ont permis à ces groupes de prendre racine que l’on résoudra le problème. Au contraire, lorsque l’on frappe des cellules djihadistes, on ne fait que provoquer leur éparpillement. C’est ce que l’on voit aujourd’hui sur différents terrains, au Mali notamment.

En Syrie, c’est la situation politique et son évolution qui font que le phénomène djihadiste peut muter et se développer encore davantage. En Libye, on se trouve face à un autre contexte.

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