«PetroCaribe», l’arnaque au développement qui révolte Haïti

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En Haïti, une campagne citoyenne s’est emparée de l’affaire des financements pétroliers offerts par le Venezuela à travers le contrat PetroCaribe et dilapidés, à hauteur d’un milliard de dollars, par des entrepreneurs fidèles au pouvoir et l’ancien président Michel Martelly. L’actuel président Jovenel Moïse est accusé de faire obstacle à l’enquête judiciaire.

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En Haïti, la rue a parlé. Durement. Entre le 6 et le 8 juillet, des émeutes, dont le bilan est de 20 morts, ont fait reculer le pouvoir, et démissionner le premier ministre qui prétendait augmenter le prix de l’essence de 38 % – ainsi que celui du diesel et du kérosène, de 47 % et de 51 %. Depuis lors, Haïti est resté sans gouvernement ou presque - désigné début août, le nouveau premier ministre Jean Henry Céant n'a présenté que ce jeudi 6 septembre la liste de ses ministres - et la mobilisation, désormais pacifique, s’amplifie autour du plus grand scandale politico-pétrolier de la région caraïbe : l’affaire des financements pétroliers vénézuéliens PetroCaribe.

À l’origine, c’est une bonne affaire, imaginée par le Venezuela pour donner corps à l’Alliance bolivarienne (ALBA). Haïti a signé en 2006 cet accord de type « pétrole contre nourriture » associant d’avantageuses facilités de paiement du pétrole à la mise en œuvre de projets de développement dans les pays acheteurs. La facture pétrolière est à régler pour 60 % sous 90 jours, et le reste sur 25 ans, avec deux ans de délai de grâce. Le pays s’endette, mais il encaisse, et peut investir… En principe.

Un manifestant à Port-au-Prince, dimanche 2 septembre. Sur sa pancarte : « Où est passé l’argent de PetroCaribe ? » © DR Un manifestant à Port-au-Prince, dimanche 2 septembre. Sur sa pancarte : « Où est passé l’argent de PetroCaribe ? » © DR

Dans la réalité, selon les documents réunis par deux commissions d’enquête sénatoriales haïtiennes, le fonds PetroCaribe a affecté, de 2008 à 2016, une somme de 1,7 milliard de dollars – sur un chiffre d’affaires de 3,8 milliards – à des projets de développement et des travaux de reconstruction qui, pour bon nombre d’entre eux, sont restés inachevés, quand ils n’ont tout simplement pas été entrepris – bien qu’en partie payés, comme ceux de la reconstruction du Parlement ou du ministère des affaires étrangères, détruits par le séisme de 2010. Mais il s’agit aussi d’infrastructures du quotidien : des routes à moitié reconstruites, des chantiers restés à l’abandon – un marché à poisson, un aéroport, un hôpital…

Rendu public en novembre 2017, le dernier rapport sénatorial a conclu à la nécessité de « mettre l’action publique en mouvement » contre les chefs d’entreprise et les décideurs publics incriminés, parmi lesquels les responsables du Bureau de monétisation et des programmes d’aide au développement (BMPAD), une dizaine d’anciens ministres et deux anciens premiers ministres, pour « forfaiture, concussion et détournement des deniers publics ». Listant, marché par marché, « les anomalies, les irrégularités, les actes de malversation et de prévarication », le rapport souligne qu’il « est apparu au fil de l’enquête que PetroCaribe a été l’objet d’une escroquerie à grande échelle ».

Affiche célébrant, en juin dernier, le 13e anniversaire de PetroCaribe : « PetroCaribe pour la croissance ». © DR Affiche célébrant, en juin dernier, le 13e anniversaire de PetroCaribe : « PetroCaribe pour la croissance ». © DR

Depuis le mois de janvier, la société civile a pris le relais avec le dépôt de 62 plaintes pénales avec constitution de partie civile, provoquant l’ouverture d’une enquête judiciaire. Et depuis le 14 août, des comptes Twitter et Facebook de personnalités – le cinéaste Gilbert Mirambeau Jr, le rappeur K-Lib – ont relayé le mot d’ordre « Kot kòb Petwo Karibe a ? » (« Où est passé l’argent de PetroCaribe ? »). Depuis, les manifestations se sont multipliées : le 24 août, à Port-au-Prince, devant la Cour des comptes, le 1er septembre, devant le consulat d’Haïti à Montréal, au Canada, et dimanche, dans les rues de Port-au-Prince.

« Nous sommes parvenus à mobiliser l’opinion publique, se félicite Me André Michel, l’avocat des parties civiles. Mais la partie s’annonce très difficile parce que le pouvoir est l’émanation de ceux qui ont dilapidé les fonds. » Le président haïtien Jovenel Moïse, patron d’une importante société bananière financée par son prédécesseur, Michel Martelly, l’un des plus impliqués dans PetroCaribe, a prévenu qu’il était opposé à la « chasse aux sorcières ». En décembre, il avait qualifié le rapport sénatorial « d'outil de persécution politique » destiné à le déstabiliser. 

« Si M. Moïse persiste à créer les conditions pour protéger les dilapidateurs du fonds PetroCaribe, il court le risque de voir cette affaire entraîner la fin prématurée de son quinquennat », a averti l'hebdomadaire Haïti-Observateur en mars, sous le titre « L'affaire PetroCaribe pourrait être le tombeau de Jovenel Moïse ».

En février, le pouvoir a obtenu un vote de la majorité sénatoriale actant la transmission du rapport PetroCaribe, non pas à la justice, mais à la Cour supérieure des comptes et des contentieux administratifs. Une pantalonnade, aux yeux de l’opposition. « La majorité, qui n’a pas ratifié le rapport, a préféré le transmettre à la Cour des comptes. Mais c’est précisément la Cour qui nous avait déjà transmis les données sur lesquelles nous nous sommes appuyés, explique à Mediapart le sénateur Youri Latortue, responsable de la commission anticorruption. L’exécutif ne veut pas la poursuite de l’enquête. » « Il y a un blocage politique, approuve Jean Gédéon, fondateur et directeur du Centre d’analyse et de recherche en droits de l’homme (CARDH). Le pouvoir ne veut pas que le dossier avance. Il faudra un puissant soutien international, parce qu’Haïti n’a pas la capacité de réaliser ce procès. »

Michel Martelly au moment de quitter le pouvoir, au Parlement, à Port-au-Prince, le 7 février 2016. © Reuters Michel Martelly au moment de quitter le pouvoir, au Parlement, à Port-au-Prince, le 7 février 2016. © Reuters

L’affaire PetroCaribe connaît déjà certains prolongements à l’étranger. En juin dernier, l’organisme de contrôle financier du département du Trésor américain, l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), a ordonné le gel des avoirs et des biens de l’un des acteurs de l’affaire, le sénateur et chef d’entreprise dominicain Félix Bautista, pour des « actes de corruption » qui lui ont permis d’obtenir des contrats publics en profitant des effort humanitaires déployés à l’occasion de la reconstruction d’Haïti, après le séisme de 2010. En mars 2012, un programme d’investigation dominicain, Nuria investigación, a révélé des documents bancaires prouvant la remise, en 2011, par Bautista et son équipe de 2,6 millions de dollars en espèces au candidat et futur président haïtien Michel Martelly. Une autre candidate, Mirlande Manigat, avait, quant à elle, reçu 500 000 euros.

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