Au Sahel, la France réduit et transforme l’opération Barkhane

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Emmanuel Macron a annoncé ce jeudi 10 juin la réduction progressive des effectifs de l’opération Barkhane, engagée depuis 2014 au Sahel. Cette décision confirme plusieurs axes de la politique française vis-à-vis du continent africain : sortir de bourbiers où l’armée française a plus à perdre qu’à gagner, mais aussi sanctionner symboliquement des régimes considérés comme peu « franco-compatibles » pour se recentrer sur les pôles de « stabilité », fussent-ils dirigés par des autocrates.

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S’agit-il d’un tournant ? À quelques semaines d’intervalle, deux piliers de la présence française sur le continent africain ont vacillé. En République centrafricaine, pays d’Afrique centrale aux dirigeants longtemps mis et démis au gré des intérêts de Paris, les coopérants militaires français ont plié bagage à la fin avril et l’appui budgétaire direct été gelé, comme l’a révélé Mediapart.

Quelques semaines plus tard, ce jeudi 10 juin, Emmanuel Macron a annoncé « la fin de l’opération Barkhane en tant qu’opération extérieure » et sa transformation en « opération d'appui, de soutien et de coopération aux armées des pays de la région qui le souhaitent ». Les modalités du retrait des 5 100 soldats français engagés au Sahel à travers l’opération Barkhane – la plus importante opération militaire de la France à l’étranger depuis la guerre d’Algérie – devraient être précisées avant la fin du mois de juin.

Aucune de ces deux annonces n’est une véritable surprise. Depuis la fin de l’opération Sangaris en République centrafricaine, en octobre 2016, Paris n’a jamais manifesté de volonté farouche de maintenir une présence forte dans ce pays marqué par des violences cycliques – la dernière coalition en date formée par des groupes armés, la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), a pris les armes en décembre 2020 pour renverser le président Faustin Archange Touadéra. Quant à la réduction progressive de l’opération Barkhane, elle a été maintes fois annoncée et tout aussi régulièrement repoussée.

Mais leur concomitance ainsi que les prises de parole qui ont accompagné ces décisions (des jugements sévères à propos des autorités maliennes et centrafricaines) en font des gestes forts, qui confirment plusieurs options prises par l’Élysée en matière de politique africaine.

Sortir des « guerres ingagnables »

Un « Afghanistan à la française », un bourbier, une guerre impossible à gagner… Les qualificatifs ne manquent pas, depuis quelques années, pour évoquer les difficultés de l’opération Barkhane, lancée en 2014 pour lutter contre les groupes djihadistes au Sahel. Dès décembre 2020, le chef d’état-major des armées François Lecointre évoquait un retrait partiel des troupes françaises sur place.

Encore fallait-il trouver un moyen de le faire sans donner l’impression de partir sur un échec – alors que les groupes armés djihadistes sont plus nombreux et puissants aujourd’hui qu’en 2014, et que les civils maliens, burkinabè ou nigériens sont plus que jamais victimes de violences, tant de la part des groupes djihadistes que des forces armées supposées les protéger.

Les autorités maliennes ont, sans le vouloir, fourni une bonne occasion à Paris d’annoncer le retrait tant attendu. En commettant un nouveau putsch le 24 mai, neuf mois après le coup d’État contre le président Ibrahim Boubakar Keïta, le colonel (et désormais nouveau président de transition) Assimi Goïta a ouvert la voie à une critique, par la diplomatie française, de ces manières bien peu constitutionnelles.

Emmanuel Macron a saisi la balle au bond, assurant quelques jours plus tard, dans une interview au Journal du dimanche : « Je leur ai passé [aux chefs d’État d’Afrique de l’Ouest – ndlr] le message que je ne resterai pas aux côtés d’un pays où il n’y a plus de légitimité démocratique ni de transition ».

Le ton s’était encore durci le 3 juin, avec l’annonce de la suspension de la coopération militaire bilatérale avec le Mali, officiellement afin d’exiger la nomination d’un premier ministre civil et un délai de dix-huit mois pour organiser de nouvelles élections.

Emmanuel Macron a eu beau assurer, ce 10 juin, que l’annonce de la fin progressive de Barkhane n’était « pas liée aux évolutions récentes, au Tchad comme au Mali », l’histoire retiendra que la France a annoncé ce retrait dans la foulée d’un coup d’État largement condamné. Les plus cyniques y verront, pas forcément à tort, une belle manière de transformer une décision prosaïque, conséquence d’un relatif échec militaire, en courageux acte de désaveu.

La fin de la coopération militaire bilatérale avec la République centrafricaine, bien que moins spectaculaire (seule une poignée de coopérants étaient encore détachés au ministère centrafricain de la défense) procède de la même logique : se désengager des « guerres ingagnables ». La Centrafrique n’est pas le Sahel ; les groupes armés qui y opèrent n’ont ni les mêmes agendas – ils ne sont pas djihadistes – ni les mêmes méthodes. Mais les troupes françaises y ont rencontré en partie les mêmes difficultés : une guerre asymétrique impossible à gagner face à des adversaires nombreux et fragmentés, bénéficiant d’un certain soutien populaire.

Pour justifier le retrait progressif de Barkhane, Emmanuel Macron a estimé ce 10 juin que « la forme de notre présence, celle d’opérations extérieures engageant plus de cinq mille hommes maintenant depuis plusieurs années, n’est plus adaptée à la réalité des combats ».

Comme au Sahel, la France avait militairement peu à gagner en Centrafrique mais beaucoup à perdre en termes d’image – la liesse des débuts des opérations Serval et Sangaris ayant laissé place, au fil des ans, à un certain ressentiment face à des soldats jugés impuissants, voire eux-mêmes coupables de violences (frappes sur des civils au Mali, exactions commises par des soldats de Sangaris en RCA).

Plus largement, cette prise de distance avec Bangui confirme une autre tendance de fond : le désinvestissement progressif de l’Afrique centrale de la part de la diplomatie française – à l’exception notable du Rwanda.

« Se dégage globalement, en dépit des visites successives à Bangui, en novembre et décembre 2018, des ministres français des affaires étrangères puis de la défense, une impression générale de benign neglect à la française, d’entrée dans une phase de “discrète indifférence” stratégique vis-à-vis de l’Afrique centrale » notait ainsi en 2019 l’historien et anthropologue François Gaulme, dans une note de l’Institut français des relations internationales (IFRI) consacrée à la politique africaine d’Emmanuel Macron.

Politique africaine franco-centrée

Le retrait progressif de l’opération Barkhane devrait se doubler d’un redéploiement des troupes restantes. Selon plusieurs sources, cette réorganisation passerait par une fermeture des bases militaires françaises du nord du Mali, et un redéploiement vers le Niger et le Tchad.

Si ce plan se confirme, il confirmerait une troisième option prise par la diplomatie française : réaffirmer sa coopération politique et militaire avec des chefs d’État et de gouvernement jugés suffisamment franco-compatibles et si besoin, condamner publiquement les autres.

Maliens et Centrafricains en ont fait les frais. Au-delà des raisons militaires qui ont présidé à la suspension de la coopération avec ces deux pays, ces prises de distance ont également des origines politiques. Elles tiennent en deux mots : « sentiment antifrançais » et « influence russe ». Le président centrafricain Faustin Archange Touadéra et son entourage ont été accusés publiquement par Emmanuel Macron d’avoir alimenté un sentiment antifrançais en RCA, et permis la « présence de mercenaires prédateurs russes au sommet de l’État » (voir notre article).

Au Mali, et plus généralement au Sahel, ce « sentiment antifrançais » (par nature difficile à objectiver) semble avoir plutôt pris les traits d’une critique de l’impérialisme et du néocolonialisme qu’incarnerait la présence militaire française. À Bamako ou Ouagadougou (Burkina Faso), quelques centaines, voire des milliers de manifestants, se réunissent régulièrement depuis 2019 aux cris de « À bas la France » ou « Barkhane dégage ».

Les chefs d’État de ces pays sont accusés par Paris de ne pas défendre avec beaucoup d’énergie leur partenaire français. Les demandes de « clarification » de leur position de la part d’Emmanuel Macron, à l’image de « l’invitation » virile (surtout perçue comme une convocation) en France fin 2019, n’ont pas arrangé les choses.

Par contraste, le Tchad semble moins ambivalent. Quelques drapeaux français y ont bien été brûlés ces derniers temps, mais les manifestations n’y ont pas eu la même ampleur qu’en Afrique de l’Ouest. Surtout, les autorités tchadiennes sont jugées plus « franco-compatibles » pour une autre raison : contrairement aux nouvelles autorités maliennes, elles ne sont pas suspectées de vouloir entamer des discussions avec des groupes djihadistes (une « ligne rouge », pour Emmanuel Macron) ou d’ouvrir la porte à des leaders religieux soupçonnés « d’islamisme radical », comme l’imam Dicko (voir notre article).

Cette convergence de vues avec N’Djamena, ainsi que l’importance de l’armée tchadienne dans les opérations conjointes contre les groupes djihadistes au Sahel, explique en partie pourquoi la France s’est empressée d’avaliser le coup d’État mené fin avril par le fils du défunt président Idriss Déby Itno.

Revenant jeudi 10 juin sur la suspension des opérations conjointes avec l’armée malienne, le chef d’État français a réaffirmé que la question du dialogue avec les djihadistes était une « ligne rouge » : « Je ne sais pas expliquer aux parents d'un soldat français que je renvoie ses frères d'armes, alors qu’il est tombé sur le champ d’honneur, aux côtés de l’armée qui décide de négocier avec leurs assaillants. Cette ambiguïté, elle existe en tant qu’elle n’est pas complètement levée, je ne peux pas reprendre des opérations communes et je ne le ferai pas. »

Ce faisant, le chef de l’État français confirme une dernière tendance lourde de sa politique africaine : elle reste, pour beaucoup, destinée à un public français.

Ainsi, le rejet de la figure de l’imam Mahmoud Dicko (considéré comme « la case intermédiaire avant les discussions avec les djihadistes » par un diplomate français) « reflète une vision française de la crise sahélienne, et, en filigrane du modèle d’État qui doit y prévaloir – laïc, cela va sans dire » estime le chercheur spécialiste du Sahel Yvan Guichaoua (Brussels School of International Studies, université de Kent). Ce dernier juge qu’il y a dans la politique africaine d’Emmanuel Macron « une sorte de recouvrement des questions de politique intérieure et de politique étrangère » du fait de « notre incapacité à penser qu’un État puisse être constitué différemment du nôtre ».

La référence du président français aux « parents d’un soldat français » tombé au champ d’honneur rappelle également qu’Emmanuel Macron, malgré des décisions qui ne plaisent pas toujours à l’état-major des armées, reste soucieux de ménager les sensibilités des hauts gradés.

Ce souci de ne pas braquer une armée avec laquelle il n’a pas toujours entretenu de bonnes relations (et qui s’est manifestée récemment à travers des tribunes enfiévrées sur le supposé « délitement » de la France) explique sans doute également pourquoi, très attendu sur la question des excuses aux rescapés du génocide des Tutsis au Rwanda, Emmanuel Macron est resté très prudent lorsqu’il s’est agi de parler du rôle de l’armée française.

Que celle-ci voie ou non d’un bon œil la transformation de son engagement sur le continent, il reste pour le chef de l’État à préciser l’ampleur et les modalités concrètes de ce retrait de Barkhane. Sans quoi, relève François Gaulme, ce « tournant » annoncé pourrait bien ne rester qu’un « tournant verbal ».

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