Genre Reportage

À Greenham Common, les pionnières de l’écoféminisme à la rencontre des jeunes activistes

Leur lutte est perçue comme un symbole de l’écoféminisme : 40 ans après le début du combat des femmes contre l’installation de missiles nucléaires sur la base de Greenham Common, en Angleterre, de jeunes activistes et d’anciennes militantes ont recréé la marche originelle. 

Sophie Boutboul

10 octobre 2021 à 10h10

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Entre Cardiff (pays de Galles) et Greenham Common (Angleterre).– Elle longe une route goudronnée bordée de champs de tournesols. Tee-shirt « Black Lives Matter » gris assorti à son legging, Xanthe Acquah Storey avance avec une banderole « Greenham Women 40 years » à la main. La lycéenne de 17 ans est activiste au sein d’Extinction Rebellion et d’All Black Lives UK. Poppy Stowell-Evans, 17 ans, est, elle, ambassadrice du pays de Galles pour le climat, et Evie Marshall, activiste de 20 ans pour les droits des animaux, étudie la géographie et la politique à l’université.

Quarante ans après leurs aînées, elles marchent, en ce début septembre 2021, 170 kilomètres depuis Cardiff (pays de Galles) et Greenham Common (Angleterre). Fin août 1981, en pleine guerre froide, trente-six « Women for Life on Earth » (femmes pour la vie sur Terre) ont parcouru le même chemin. Elles protestent alors contre l’installation sur la base militaire de Greenham Common de 96 missiles de croisière à tête nucléaire états-uniens. Elles veulent ouvrir un dialogue avec le gouvernement dirigé par Margaret Thatcher. Sans succès.

Certaines s’installent donc autour de la base et lancent des actions non violentes pour dire leur rejet des missiles nucléaires, et du patriarcat. Lors du jour de l’An 1982, elles escaladent la clôture surplombée de barbelés pour aller danser sur les silos à missiles et prouver le manque de sécurité de la base ; en 1983, elles se déguisent en nounours pour y pique-niquer ; elles occupent la tour de contrôle en chantant... Elles chantent encore et encore. « Nous sommes les sorcières qui ne seront jamais brûlées, nous avons appris ce qu’était la liberté. »

Malborough, le soir du 1er septembre 2021. Jane et Linda sont en tête de la marche célébrant le 40ème anniversaire du camps pour la paix de Greenham Common. © Photo Léonor Lumineau pour Mediapart

Malgré les attaques violentes de la presse tabloïd – « féministes hystériques », « harpies », « immondes lesbiennes » –, le démantèlement de la base est obtenu en 1992. En 2000, la terre revient à l’usage commun, en tant que zone de préservation de la faune sauvage. Le campement pour la paix est alors fermé par les femmes.

En ce mois de septembre, les plus jeunes qui prennent la relève découvrent la force des liens qui les relient à leurs aînées. « J’ai réalisé qu’à Extinction Rebellion, on faisait le même type d’actions non violentes qu’elles il y a 40 ans, des die-in, des chants… », remarque Xanthe, son visage encerclé de longs cheveux frisés et lâchés. La volubile Poppy, qui porte une colombe en papier mâché à bout de bras, déplore « le silence autour de l’histoire des femmes : ça m’a mise en colère de n’avoir jamais entendu parler avant des femmes de Greenham... ».

Greenham, c’est à la fois une pièce de l’histoire féministe, de l’histoire des occupations, des mouvements pour la paix, de l’histoire des lesbiennes, de leur visibilité.

Rebecca Mordan

Chaque jour, les marcheuses de 2021 (ré)apprennent les chansons de l’époque : « Ils peuvent m’interdire presque tout, mais ils ne peuvent pas m’empêcher de penser, ils ne peuvent pas me la fermer quand je chante... » Sue Lent, 69 ans, marcheuse en 1981 avec son bébé de 13 mois, donne de la voix aux côtés des plus jeunes. « C’était un accomplissement, cette marche, mais on ne se rendait pas compte qu’on aurait un impact historique. »

Cette transmission intergénérationnelle réjouit Rebecca Mordan, 44 ans, organisatrice de la commémoration. Elle avait 5 ans quand sa mère, militante dans la campagne pour le désarmement nucléaire, l’a emmenée à sa première action à Greenham : « Embrace the base ». En décembre 1982, elles se trouvent parmi les 30 000 à 50 000 femmes, mobilisées grâce à des chaînes téléphoniques, qui encerclent les 14 kilomètres de clôture de la base.

« Je n’ai jamais été entourée d’autant de femmes. À un moment, elles se sont serré les mains et se sont mises à crier, comprenant qu’elles avaient réussi à encercler la base. C’était formidable », se rappelle-t-elle dans un grand sourire. L’action était réservée aux femmes, le campement étant devenu non mixte en février 1982. Les hommes n’étaient les bienvenus qu’en journée pour s’occuper des enfants ou de tâches domestiques.

Newbury, 5 septembre 2021. Rebecca Mordan, 44 ans, est l’organisatrice des 40 ans de Greenham Common. Elle pose devant l'ancienne tour de contrôle du camp militaire qui est devenu aujourd'hui un parc ouvert au public © Photo Léonor Lumineau pour Mediapart

À la mort de sa mère il y a neuf ans, Rebecca Mordan redoute que l’histoire de ces femmes tombe dans l’oubli. « C’est la plus grande protestation de femmes depuis les suffragettes. Greenham, c’est à la fois une pièce de l’histoire féministe, de l’histoire des occupations, des mouvements pour la paix, de l’histoire des lesbiennes, de leur visibilité. Comme c’est la crise, avec beaucoup de femmes sans emploi, remettre sur le devant de la scène la force du réseau tissé par ces femmes [leur symbole était une toile d’araignée – ndlr] me semblait nécessaire », explique cette femme solaire, en tunique pailletée scintillante assortie à son rouge à lèvres doré.

Déjà à la tête d’une société de production féministe, Rebecca Mordan crée en 2018 l’entreprise sociale Greenham Women Everywhere, qui a recueilli une centaine de témoignages de militantes et les met à disposition sur son site Web. Elle décide également, avec l’appui d’anciennes, d’organiser cette marche, se terminant par un week-end de commémorations à Greenham et des webinaires.

Elle insiste sur l’impact de cette lutte sur sa vie : « Ça nous a déconstruits en tant que famille. Quand ma mère était convoquée au tribunal pour s’être allongée devant la voiture de Thatcher, mon père nous gardait. Et lorsqu’elle me lisait des histoires le soir, on se questionnait sur le sexisme dans Cendrillon et Blanche-Neige… Je n’ai donc pas adhéré au mythe pseudo-romantique du “bad boy”, et j’aurais aimé que toutes les femmes puissent grandir ainsi. »

Jane Evans, 60 ans, qui a vécu à Greenham de 1981 à 1984, éducatrice spécialisée, a aussi été marquée par cette lutte : « Greenham a fait de moi la femme que je suis. » Ses bâtons de marche à la main, elle se souvient des arrestations, des discours, des poèmes qui résonnaient dans les tribunaux. Elle est revenue aujourd’hui « pour signifier qu’il y a encore du travail à faire. L’Afghanistan nous le montre ».

Lors du week-end de commémorations à Greenham, sous une tonnelle décorée d’une guirlande de mains tricotées, Sasha Roseneil, qui a vécu sur le campement à partir de ses 16 ans, autrice d’une thèse sur l’impact de Greenham et sa sociologie, est invitée à prendre la parole : « C’est bizarre de faire un discours ici, alors qu’on n’en faisait jamais… À Greenham, on ne votait pas, chacune avait une chance de parler, on prenait les décisions par consensus. On avait beaucoup de discussions à propos des femmes de la classe moyenne qui occupaient trop de place. »

Entre Hungerford et Newbury, le 3 septembre 2021. Une jeune marcheuse porte un t-shirt avec une photo d'une protestation de femmes des années 1980. © Photo Léonor Lumineau pour Mediapart

La chercheuse en étude de genre insiste : « Avec Greenham, les femmes ont enfin été vues comme des actrices politiques. Greenham a changé le monde. Sans nous, y aurait-il eu un traité ? » Elle fait référence au traité sur les forces nucléaires de 1987 signé par les États-Unis et l’URSS, pour éliminer leurs missiles balistiques et de croisière.

Après son intervention, la jeune Xanthe Acquah Storey déclame un poème qu’elle a écrit sur les violences policières : « Ils ne nous croient que lorsqu’on est mort, et même là, ils nient notre parole... » Des mots qui résonnent avec le racisme subi par Sue Say, arrivée à Greenham à 18 ans. Elle a 57 ans aujourd’hui, de longues tresses blondes et un bagou sans pareil.

« En m’installant à Greenham, venant de mon village de Horsell, en tant que femme noire, j’ai pris conscience des discriminations raciales. J’ai été adoptée par des parents blancs pauvres et il y avait plein de choses que je n’avais pas réalisées. J’étais automatiquement fouillée quand j’étais arrêtée. Et pour le même délit, au tribunal, une femme blanche prenait 14 jours et moi le double. Greenham, ce n’était pas juste être antinucléaire, c’était aussi faire des liens entre les bombes et la violence masculine, ouvrir les yeux sur le patriarcat, l’apartheid… et malheureusement, 40 ans plus tard, on doit toujours combattre les violences des hommes ! »

Au quotidien, dans nos luttes, on vit des micro-agressions : des hommes nous coupent la parole, parlent plus fort que nous, nous appellent “sweety”...

Poppy

Lors d’un tour en bus dans Greenham, Sue Say se raconte : « Greenham m’a permis d’éclore en tant que femme, en tant que lesbienne. Tout cela, dans l’unité, la sororité. C’étaient aussi des soirées géniales où l’on ne pouvait rien dire sans en débattre. On s’est exploré soi-même, on a exploré les autres aussi ! », s’amuse-t-elle.

Son thermos de café à la main, deux de ses filles présentes non loin d’elle, elle regrette tout de même que « les Blanches qui n’étaient pas de la classe ouvrière aient été mises en avant pour donner des interviews à l’époque ». Le sourire lui revient quand elle évoque ses courses-poursuites avec la police alors qu’elle était déguisée en tigre. Elle se marre : « J’ai aimé notre créativité, on prenait même des serviettes hygiéniques pour protéger nos genoux dans les actions. »

A l'arrivée de la marche devant la porte de l'ancienne base militaire de Greenham Common, le 3 septembre 2021. © Photo Léonor Lumineau pour Mediapart

Dans le bus, deux camarades de Sue Say, Jodie Camp et Paula Peake, qui ont vécu quatre ans sur le campement, soulignent la portée de la non-mixité : « Tu arrivais ici et tu réalisais à quel point nous étions puissantes. » Paula acquiesce : « C’était une libération de vivre entre femmes. »

Xanthe, Poppy et Evie veulent bien les croire. C’est la première fois qu’elles participent à une action menée par des femmes (deux hommes seulement dans la marche de 2021, qui ont participé à celle de 1981, quand ils étaient enfants et accompagnaient leur mère).

« Ça fait du bien d’être entre femmes, sourit Poppy, car au quotidien, dans nos luttes, on vit des micro-agressions : des hommes nous coupent la parole, parlent plus fort que nous, nous appellent “sweety” [ma douce]. Ces comportements empêchent des femmes de se lancer dans l’activisme.

À Greenham, elles avaient besoin de se sentir en sécurité et nous aussi, abonde Xanthe. Une amie a arrêté d’aller aux manifestations, traumatisée par du harcèlement enduré alors. C’est systémique.

Il y a des hommes qui se disent féministes, mais qui vont prendre le lead, se désole Evie. Il s’agit de savoir faire de la place...

...et d’écouter, poursuit Xanthe. Si tu as un privilège sur les autres, tiens en compte. En tant que personne noire et femme, je suis éveillée là-dessus, mais si tu es un homme blanc, tu ne vas pas y penser. Certain.e.s ne réalisent pas les oppressions qu’il peut y avoir à l’intérieur d’un mouvement – racisme, sexisme, homophobie… Le cliché, c’est que ce sont des Blanc.he.s de la classe moyenne qui se battent pour l’environnement et ça freine l’entrée dans la lutte d’autres personnes. Comment on casse ce stéréotype ? Il faut prendre en compte chaque couche d’oppression. C’est l’intersectionnalité. »

Janice Acqua, la mère de Xanthe, psychothérapeute, est venue rejoindre sa fille à Greenham. Elle y avait passé une journée en 1984, mais ne l’avait jamais raconté à Xanthe. « C’est fantastique pour Xanthe, en tant que jeune activiste sur des questions de racisme et d’environnement, qu’elle s’enrichisse de cette lutte. Et cela fait une connexion avec mon activisme – on a manifesté ensemble contre la loi qui veut criminaliser l’homosexualité au Ghana, le pays où j’ai grandi. Cela fait aussi le lien avec le militantisme de sa grand-mère qui, en 1958, a marché de Londres à Aldermaston pour protester contre les armes nucléaires. »

La professeure de sociologie à l’Université Saint-Louis-Bruxelles, Bénédikte Zitouni (voir notre Boîte noire), insiste sur le retentissement de cette lutte qualifiée a posteriori d’écoféministe : « Greenham était la mère de tous les camps pour la paix tenus par des femmes, là où les Nouvelles-Zélandaises, Australiennes, Japonaises, États-Uniennes passaient pour s’inspirer. Les femmes de Greenham ont perturbé le gouvernement britannique, comme l’ont révélé des archives de 2013. C’est plus qu’une lutte symbolique. »

Et elle a essaimé. Rebecca Johnson, qui a passé cinq ans à Greenham, a participé en 1985 à la création du campement de femmes d’Aldermaston, voisin de Greenham. Les réunions mensuelles s’y poursuivent pour s’opposer aux armes nucléaires fabriquées en Grande-Bretagne. « On a bousillé la terre, on doit aider la prochaine génération de femmes », souligne la membre fondatrice de l’International Campaign to Abolish Nuclear Weapons, une union d’associations prix Nobel de la paix en 2017, son sac à dos couvert de bannières #BannirLeNucléaire.

Afin de remercier les anciennes, Xanthe, Poppy et Evie ont écrit une chanson : « Notre héritage vivra, l’esprit de Greenham restera, 40 ans et on est toujours là, criant pour la liberté... »

Rebecca Mordan, l’organisatrice, se réjouit : « Je suis heureuse que ces commémorations aient réuni des femmes de différents âges, milieux, classes, corps, sexualités... Cela reflète Greenham. C’est ce dont on a besoin dans le féminisme. Nous devons toujours faire face au patriarcat, aux armes nucléaires, il faut affronter nos ennemis communs ensemble. »

Sophie Boutboul


50 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne