Malgré les catastrophes, le lobbying du secteur minier dicte sa loi au Brésil

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Après la rupture du barrage de Mariana en 2015 au Brésil, des projets de loi avaient été présentés pour renforcer la régulation. Mais les lobbyistes de l’industrie minière avaient bloqué ces textes. La catastrophe de Brumadinho, qui a causé la mort d’au moins 142 personnes, relance le débat. La présidence Bolsonaro devrait toutefois renforcer la toute-puissance de l’industrie.

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Rio de Janeiro (Brésil), de notre correspondant.-  À Brumadinho, les secours ne cherchent même plus de survivants. Deux semaines après la rupture du barrage le 25 janvier dans cette localité du Minas Gerais (sud-est du Brésil), l’espoir n’est plus permis : 142 corps ont été retrouvés, restent 194 disparus. Chaque jour, le bilan peut s’alourdir : certains corps retrouvés n’étaient pas sur la liste des disparus. Au drame humain s’ajoute la catastrophe écologique avec la contamination des rivières et des sols par des métaux toxiques.

Après la rupture du barrage de Mariana en 2015, dans le même État du Minas Gerais, qui avait fait 19 morts et provoqué la plus grande catastrophe écologique du Brésil, l’entreprise Vale, en partie responsable de l’exploitation, avait promis de désactiver les 19 barrages construits sur le même modèle. Dix sont toujours actifs et aucun enseignement ne semble avoir été tiré de la catastrophe précédente.

Cette fois encore, la sirène n’a pas sonné et aucun plan d’évacuation d’urgence n’avait été préparé. Le réfectoire et l’administration de la mine étaient situés juste au pied du barrage. En moins d’une minute, en pleine pause déjeuner, tout était recouvert.

En décembre, Vale avait été autorisé à augmenter, à la suite d’un processus litigieux, les capacités de production d’une mine dont certains rejets s’accumulaient dans le lac formé par le barrage qui a cédé. Lors de la réunion de délibération, une seule voix s’était élevée contre : un membre du Forum national de la société civile (Fonasc).

« Il manquait des pièces importantes au dossier. Mais la mission de ces conseils a été vidée de son sens. Ce ne sont que de simples chambres d’enregistrement noyautées par les lobbys, dénonce aujourd’hui João Mendonça Filho, membre de la Fonasc. Ils ont changé la loi pour faciliter l’exploitation des barrages. Toute l’année a été marquée par des reculs de la législation. » Les leçons de Mariana n’ont servi à rien. Ni Dilma Rousseff ni Michel Temer n’ont fait quoi que ce soit. « Ce n’est pas un accident ponctuel. C’est un crime de col-blanc », insiste João Mendonça Filho.

Loin de la boue toxique et des cadavres, c’est dans les bâtiments climatisés que le lobby du secteur minier s’active pour éviter toute réglementation jugée contraire aux intérêts des entreprises minières. Après le choc de Mariana, certains parlementaires ont présenté des projets de loi, notamment pour renforcer les contrôles. Chico Alencar, député du PSOL à l’Assemblée nationale lors de la dernière législature, est de ceux-là : « Depuis Mariana, j’ai vu bien plus de batailles menées par des lobbys que par des partis. Ils sont très puissants et organisés : les grandes entreprises ont des équipes qui surveillent l’activité parlementaire. »

Ce politique du PSOL, parti issu d’une scission de l’aile gauche du Parti des travailleurs, insiste : « Au-delà de l’argent, il existe bien d’autres possibilités de s’attirer les grâces d’un parlementaire. L'entreprise Vale compte sur une armée d’avocats qui peuvent venir les aider sur toutes sortes de questions. » Depuis 2015, le financement de campagne par des entreprises est interdit, « mais les caisses noires existent toujours », souligne Cleyton Monte, professeur à l’université fédérale du Ceará (UFC).

Après l'effondrement du barrage, la coulée de boue sur le site minier de Brumadinho a fait au moins 142 morts. © Reuters Après l'effondrement du barrage, la coulée de boue sur le site minier de Brumadinho a fait au moins 142 morts. © Reuters

Leonardo Quintão (MDB, le parti de droite de l’ancien président Michel Temer) est la figure emblématique de ce lobby. Sa campagne de 2014 a été financée à 40 % par des compagnies minières. Son frère travaille dans le secteur minier. Non réélu cette année, il a rejoint le gouvernement de Bolsonaro, qui l’a chargé de forger des alliances au Congrès. Lors de la création de l’Agence nationale des mines (ANM) en 2016, le député avait retiré deux amendements visant à pallier le manque d’inspecteurs chargés de surveiller les barrages.

L’ex-député Chico Alencar poursuit : « Les lobbyistes ne laissent jamais rien passer. J’ai fait partie d’une commission pour créer un nouveau code minier : 20 des 27 députés étaient liés aux entreprises minières. » Chico Alencar a bien tenté de manœuvrer pour désigner un autre rapporteur que Leonardo Quintão, « mais le président de la commission était aussi lié au secteur minier ».

La BBC Brasil a par la suite révélé que le rapport de Leonardo Quintão avait été rédigé dans un bureau d’avocats lié à Vale et à la compagnie minière BHP. Face à l’indignation populaire, le projet de ce nouveau code minier a été gelé. Mais l’élection de Jair Bolsonaro a renforcé encore un peu plus l’emprise des lobbyistes.

Deux ans après la catastrophe du barrage de Mariana, la boue continue de revenir à Paracatu. © JMA © Jean-Mathieu Albertini Deux ans après la catastrophe du barrage de Mariana, la boue continue de revenir à Paracatu. © JMA © Jean-Mathieu Albertini

Chico Alencar raconte que les lobbyistes en question sont venus le narguer au cours des derniers mois de son mandat, fin 2018 : « Très enthousiastes, ils venaient me voir en riant, disant que toutes les “entraves” environnementales allaient disparaître. Avec la rupture du barrage, ils se sont faits plus discrets et ont changé de discours, comme le gouvernement. »

« Jamais un président n’avait autant critiqué les politiques environnementales et leurs mécanismes de contrôle », rappelle l’universitaire Cleyton Monte (lire notre enquête). Le ministre de l’environnement, Ricardo Salles, souhaite même punir les inspecteurs trop zélés. Mais au contraire de Dilma Rousseff qui avait attendu une semaine avant de se rendre à Mariana, Jair Bolsonaro a tenu à montrer sa solidarité aux victimes dès le lendemain du drame.

Le gouvernement a depuis, sans rien détailler, annoncé une série de mesures. Il avait par exemple promis 200 millions d’euros à la municipalité de Brumadinho juste après la catastrophe, mais son maire assure n’avoir rien reçu à ce stade. Chico Alencar parle d’un simple « recul tactique ».

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