La destitution de Park Geun-hye, un tournant historique pour la démocratie sud-coréenne

En Corée du Sud, la destitution de la présidente Park Geun-hye a été validée vendredi 11 mars par la Cour constitutionnelle. Une décision historique : avec la chute de Park Geun-hye, la démocratie sud-coréenne se débarrasse de ses vieux démons.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Séoul (Corée du Sud), de notre correspondant.-  À l’image de l’histoire tumultueuse de son pays, la vie de Park Geun-hye aura été, jusqu’au bout, placée sous le signe de la tragédie. Elle avait consacré son existence à un seul un but : se faire élire, retourner dans le palais présidentiel de son enfance et honorer la mémoire de son père. Elle restera dans les manuels scolaires comme la première présidente destituée de l’histoire de son pays.

Park Geun-hye est la fille aînée du dictateur et général Park Chung-hee (1917-1979). À l’âge de 22 ans, elle perd sa mère, tuée d’une balle tirée par un sympathisant nord-coréen qui visait son père. Elle interrompt ses études en France (à Grenoble) et revient à Séoul pour assumer le rôle de Première dame aux côtés de son père. Très affectée, la jeune Park tombe sous la coupe d’un gourou, Choi Tae-min, un prédicateur évangélique anticommuniste qui prétend pouvoir communiquer avec sa mère assassinée… et qui utilise ses liens avec la fille du président pour amasser une fortune considérable.

C’est l’époque de l’industrialisation au pas de course de la Corée du Sud, croissance spectaculaire bientôt connue sous le nom de « Miracle de la rivière Han » – du nom du fleuve qui traverse Séoul. Son père décide de s’appuyer sur une poignée d’entreprises familiales – les « chaebols » – en leur accordant divers avantages (accès privilégié à des prêts, main-d’œuvre éduquée et matée, marché intérieur protégé) et d’en faire des géants exportateurs qui sortiront le pays de la misère. Une mission que Samsung, Hyundai et autres Daewoo rempliront au-delà de toute espérance.

Des manifestants célèbrent la destitution de la présidente Park Geun-hye à Séoul, le 11 mars 2017 © Reuters

Sous la dictature de Park Chung-hee, les opposants sont arrêtés et torturés, les artistes censurés. En 1979, l’homme est assassiné par son propre chef des services secrets – qui assure avoir voulu restaurer la démocratie. Sa fille quitte alors la Maison Bleue (le palais présidentiel) où elle a grandi et entame une existence recluse, évitant toute apparition publique. Elle ne se marie pas et se brouille avec ses frères et sœurs.

Puis, en 1997, elle retourne sur la scène politique. Elle bénéficie du soutien très large des générations les plus âgées, touchées par son histoire tragique et reconnaissantes envers son père, associé au décollage économique. Devenue chef du parti conservateur, remportant élection sur élection, elle est élue présidente fin 2012. Pendant toute cette période, ses liens troubles avec le gourou Choi Tae-min, puis avec sa fille, une certaine Choi Soon-sil (née Choi Pil-nyeo, elle a changé de nom deux fois : Choi Soon-sil en 1979, puis Choi Seo-won en 2014), devenue sa confidente, ne semblent guère intéresser. « En tant que journaliste, j’ai vraiment honte de la façon dont nous avons couvert Park Geun-hye dans le passé », reconnaît Choi Seung-ho, 55 ans, célèbre journaliste d’investigation pour le site Newstapa.

Pour beaucoup de Sud-Coréens, le scandale qui a éclaté en octobre 2016 et qui a fini par provoquer la chute de Park a mis en évidence de nombreux maux associés au passé et devenus intolérables : la proximité entre les chaebols et le pouvoir, source de corruption endémique ; une dirigeante enfermée dans une tour d’argent, coupée de tout ; les dérives autoritaires ; les atteintes au droit de manifester ; les artistes censurés et mis à l’index (près de 10 000 artistes jugés contestataires placés sur liste noire et interdits de subventions publiques) ; l’ennemi nord-coréen brandi comme épouvantail pour resserrer les rangs.

Park Geun-hye s’est entourée d’un cercle de caciques à la mentalité sclérosée, incapables de comprendre que la Corée du Sud était entrée dans un nouveau siècle. Son gouvernement a ainsi tenté d’imposer de nouveaux livres scolaires d’histoire, réécrits pour mieux glorifier les succès paternels.

Avec la destitution de Park Geun-hye, c’est toute cette vieille Corée qui s’effondre avec fracas. À l’unanimité, les huit juges de la Cour constitutionnelle ont décidé qu’elle avait violé lois et Constitution en laissant Choi Soon-sil – surnommée Raspoutine – s’immiscer dans les affaires de l’État. La confidente avait quotidiennement accès à des dossiers confidentiels et avait établi deux fondations qui ont servi à attirer des dizaines de millions d’euros de « donations » de la part des chaebols, avec le soutien actif de la présidente. La presse, frileuse pendant 20 ans face à l’icône nationaliste, s’est largement rattrapée et a publié révélation sur révélation. Environ 80 % des Coréens se disaient en faveur de sa destitution.

« Nous avons crié, chanté, dansé ensemble »

Pourtant, à aucun moment du scandale, alors que chaque samedi les veillées aux chandelles de protestation se faisaient plus massives à travers tout le pays, Park Geun-hye n’a semblé comprendre les enjeux, son pays et sa propre société. Murée dans le silence, retranchée dans son palais, entourée de sa vieille garde, elle a refusé obstinément de répondre aux convocations des enquêteurs et de la Cour constitutionnelle – après avoir pourtant promis de coopérer lors d’excuses télévisées et larmoyantes qui n’ont servi qu’à aggraver le problème. Dernier acte d’une tragédie qui se termine en vaudeville : obligée de quitter immédiatement la Maison Bleue dès l’annonce du jugement vendredi 11 mars, elle refuse toujours d’en partir. Ses conseillers ont argué du fait que sa résidence privée avait besoin de « rénovations »…

Lors de l’annonce de la destitution, des centaines de ses partisans, qui accusent leurs adversaires d’être instrumentalisés par la Corée du Nord, ont laissé éclater leur colère. Réunis près de la Cour constitutionnelle, ils ont attaqué la police et des journalistes. Étonnantes images que celles de ces personnes souvent âgées prenant d’assaut les cars de police, incendiant l’un d’entre eux et frappant des CRS de l’âge de leurs petits-fils. Trois de ces loyalistes, âgés de 74, 72 et 66 ans, sont morts dans ces affrontements.

Cette flambée de violences offre un contraste saisissant avec le calme et la retenue des manifestations qui, pendant quatre mois, ont réuni des millions d’opposants en colère. Pas une seule violence, pas une seule arrestation n’a eu lieu. Avec leur « révolution des bougies », les Coréens peuvent être légitimement fiers d’avoir offert aux yeux du monde un modèle de démocratie.

Et vendredi soir, à l’annonce de la destitution, c’était la fête à Séoul. Chacun savait qu’il vivait un moment historique. « Nous avons crié, chanté, dansé ensemble. La destitution de Park Geun-hye est un premier pas pour nous débarrasser des vieux fantômes du passé », s’enthousiasme Lee Hae-sung, metteur en scène et porte-parole de Black Tent, un collectif d’artistes mis sur liste noire. Des clubs offraient des entrées gratuites. Un cinéma de Daegu – la région natale de Park Geun-hye – montrait tous ses films gratuitement. Sur Internet, on tweetait des photos de poulet frit – référence à un jeu de mot moqueur sur le nom de l’ex-présidente.

Visiblement inquiet des flambées de violences et des divisions qui s’aggravent entre loyalistes et opposants à Park, le premier ministre et président par intérim Hwang Kyo-ahn (un ultra-conservateur) a lancé un appel à la réconciliation quelques heures après l’annonce de la décision : « Il reste des gens qui trouvent cette décision complètement inacceptable et qui ont du mal à la reconnaître. Mais maintenant l’heure est à l’acceptation, à la fin de la discorde et des frictions qui n’ont fait que s’approfondir. » Hwang Kyo-ahn assumera encore les fonctions de président pendant deux mois, délai légal prévu pour organiser de nouvelles élections présidentielles.

Le grand favori de ce scrutin est Moon Jae-in, 64 ans, progressiste, ancien avocat des droits de l’homme et ancien chef de l’opposition. Moon Jae-in s’est exprimé en faveur d’une réforme des chaebols. Il a déclaré que son pays devait apprendre « à dire non aux Américains ». Il s’est montré critique vis-à-vis du déploiement sur le territoire sud-coréen du bouclier antimissile américain THAAD, un déploiement qui provoque la fureur du voisin chinois. L’homme est aussi partisan d’une politique de diplomatie et d’engagement à l’égard du régime nord-coréen. Son arrivée à la Maison bleue pourrait donc marquer pour la Corée du Sud un nouveau départ en termes de politique intérieure comme de diplomatie régionale.

Frederic Ojardias

Mediapart est actuellement en accès libre : profitez-en et faites-le savoir ! Découvrez tous nos contenus gratuitement C’est l’occasion pour celles et ceux qui ne nous connaissent pas de découvrir un journal totalement indépendant et sans publicité qui ne vit que de l’abonnement de ses lecteurs.
L’information est la première force sur laquelle nous devons compter. Une information de qualité, au service du public, soucieuse de l’intérêt général.
Articles, contenus vidéos, podcasts, enquêtes, dossiers... : découvrez-les et jugez par vous-même.
Si vous souhaitez nous soutenir et prolonger votre lecture après la période d’accès-libre abonnez-vous !

Soutenez-nous