International

Enquête sur une crise alimentaire qui déstabilise la planète

La Banque mondiale a lancé, dimanche 13 avril, un appel au secours face à l'envolée des prix alimentaires et à la multiplication d'«émeutes de la faim» dans plusieurs pays. Cent millions de personnes sont directement menacées par ces hausses de prix (180% pour le blé ces trois dernières années). Lors d'une réunion à Washington, les ministres des pays en développement ont reproché aux pays occidentaux d'accorder plus d'intérêt à la crise financière qu'à cette flambée des cours mondiaux qui a d'ores et déjà déstabilisé plusieurs régimes. Robert Zoellick, président de la Banque mondiale, a débloqué 10 millions de dollars en urgence pour Haïti, tandis qu'un programme mondial de 500 millions de dollars est mis sur pied.Mediapart vous propose un dossier spécial: l'actualité de ce week-end. Notre enquête sur cette crise et son impact dans cinq pays. Un entretien exclusif avec Pascal Lamy, directeur général de l'OMC.

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« Les pauvres souffrent quotidiennement de l'impact des prix élevés de la nourriture, spécialement dans les zones urbaines et dans les pays à faibles revenus. Dans certains pays, les durs progrès dans la lutte contre la pauvreté risquent de partir en fumée. » Ce constat dramatique est dressé par Robert Zoellick, le directeur de la Banque mondiale, face à la crise alimentaire qui se fait jour depuis plusieurs mois dans plusieurs régions de la planète.

Selon l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), les prix alimentaires ont dans l'ensemble augmenté de 35% entre janvier 2007 et janvier 2008. Depuis 2002, les prix se sont envolés de 65%. De son côté, la Banque mondiale dit à peu près la même chose : au cours des trois dernières années, les prix alimentaires ont, selon elle, grimpé de 83%.

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L'accélération de la hausse des prix alimentaires, à partir de 2002, selon la Banque mondiale

En début de semaine, l'Union européenne s'est inquiétée d'un « tsunami économique et humanitaire » par la voix de son commissaire en charge du développement, Louis Michel. Quant à Robert Zoellick, il ne cesse de multiplier les appels à la mobilisation en direction de l'Europe et des Etats-Unis pour éviter un désastre humanitaire.

Quelles sont les raisons de cette flambée ?

1 - Une demande en hausse
La démographie galopante de certains pays du Sud entraîne une hausse de la demande de la plupart des matières premières agricoles.

De nouvelles bulles spéculatives

2 - La diminution du volume des productions destinées à l'alimentation
Des sécheresses à répétition en Australie et de mauvaises récoltes en Europe – en France et en Ukraine notamment – ont fortement réduit le volume de la production en 2006 et 2007. En Afrique, la dégradation de la qualité de certaines terres et l'intensification de l'urbanisation restreignent la surface des terres cultivables.


Pour autant, d'après la Banque mondiale, le principal coupable est ailleurs : il s'agit de l'engouement pour les agro-carburants, comme l'éthanol et le biogazole. Car les terres utilisées pour la fabrication de ces combustibles de substitution sont autant de terrains délaissés pour la production d'aliments.

Le volume d'éthanol produit a plus que doublé depuis 2000, une production portée par le Brésil et les Etats-Unis. Washington n'a d'ailleurs pas hésité à fortement subventionner la production d'éthanol à partir de maïs pour se préparer à l'après-pétrole, comme l'indique la Banque mondiale dans une note d'orientation publiée le 10 avril : « La quasi-totalité de l'augmentation de la production mondiale de maïs, de 2004 à 2007, a été absorbée par la production de biocarburants aux Etats-Unis. Au même moment, l'augmentation de la consommation de maïs dans le monde asséchait les réserves existantes. »

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Source : FAO

3 - Des coûts de production en forte augmentation
Des prix de l'énergie plus élevés, des engrais plus chers : les coûts de production ont grimpé au cours des derniers mois et se répercutent directement sur les prix de vente. Ils expliquent 15% environ de la hausse actuelle des prix alimentaires, selon la Banque mondiale. Les niveaux records de pétrole ces dernières semaines, au-delà de cent dollars le baril, laissent penser que la hausse des prix des commodities sera bien un phénomène durable.

4 - De nouvelles bulles spéculatives
Le négoce des matières premières agricoles connaît une période euphorique. En pleine crise immobilière et bancaire aux Etats-Unis, la flambée des cours des commodities sur les marchés attire les investisseurs et autres fonds d'investissement, déçus des rendements trop modestes d'actifs plus classiques, comme les actions et obligations.

Cette stratégie soutient artificiellement le cours de certains actifs, désormais considérés comme des valeurs refuges. La dernière cible en date des spéculateurs est le riz thaïlandais, dont les cours ont pratiquement doublé sur le marché à terme du Chicago Board of Trade en l'espace de quelques mois.

37 pays confrontés à la crise


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Contrairement à un certain nombre de phénomènes économiques, cette flambée des prix a des répercussions directes dans les pays les plus pauvres. Depuis 2007, trente-sept pays du globe sont confrontés à cette crise et, dans certains, cela a donné lieu à des manifestations et des "émeutes de la faim".

Panorama de cette crise dans les cinq pays les plus touchés :

Egypte. La pénurie de pain subventionné par l'Etat, selon un système hérité de Nasser, a provoqué d'importants troubles dans le pays. Un adolescent a été tué dans des affrontements avec la police égyptienne et plus de 80 manifestants ont été blessés à Mahalla al-Kobra, dans le nord du pays. 331 personnes ont été arrêtées et placées en garde à vue pour deux semaines, selon les autorités. Dimanche 6 avril, le déploiement massif de forces de police au Caire a stoppé net une tentative de convertir ces manifestations monstres en grève générale dans la capitale.

Mardi, les Egyptiens votaient pour des élections municipales boycottées par les Frères musulmans, principale force d'opposition. 40% des Egyptiens vivent sous le seuil de pauvreté et souffrent de la hausse du prix du blé, qui dope désormais le trafic illégal de farine, sans que le gouvernement ne parvienne à endiguer pour l'heure aucun de ces deux phénomènes.

La hausse du prix des matières premières n'est pas seule en cause dans la crise égyptienne qui tient aussi à la stratégie agricole du pays, poussée par les programmes d'ajustements structurels de la Banque mondiale. Après avoir favorisé la culture du riz aux dépens de celle du blé, Le Caire est aujourd'hui contraint d'importer 55 % des 14 millions de tonnes consommées chaque année par 80 millions d'Egyptiens.


Grève au Cameroun, crise de la tortilla au Mexique

Cameroun. En février 2008, une hausse du prix du carburant de 16 francs CFA par litre entraîne une grève des transporteurs, qui tourne en manifestations monstres contre la hausse des prix, continue depuis le début des années 2000. Depuis 2003, «les prix du riz et de l'huile de palme, le sucre, la farine, ont augmenté de 30 à 100% », selon Roger Nfomeng, président du groupement des commerçants à Douala. Et, ces cinq derniers mois, le prix de la farine de blé s'est accru de 45 % dans le pays. « Maïs, haricots, banane, patates... Tout a augmenté sur le marché », précise en outre le président national des vendeurs et exportateurs des produits alimentaires au Cameroun, Nkouandou Issa.

Selon la FAO, les prix des produits alimentaires sont influencés par l'évolution du marché international (+83% pour le blé en 2007) et la très grande dépendance des pays de la région envers les importations. Le changement climatique pourrait accroître le phénomène et ainsi gravement compromettre la sécurité alimentaire en Afrique, en réduisant de moitié sa production alimentaire à l'horizon de l'an 2020, selon des spécialistes du changement climatique, tel le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GEIC).

Mexique. « Sans maïs, pas de pays. » Début janvier 2007, des milliers de personnes descendent dans la rue pour protester contre la hausse de la tortilla, cette fameuse galette de maïs qui est un aliment de base et dont le prix a augmenté en deux mois de 40 à 100% selon la région et le coût du transport. L'agriculture sous-équipée et déficiente ne permet pas au pays de lutter contre les firmes nord-américaines et la pression à l'importation de denrées dont le prix explose.

Les mois qui suivent demeurent pourtant relativement calmes, le gouvernement mexicain réussissant à maintenir l'inflation à un rythme annuel de 4%. Faisant fi de son orientation libérale, le gouvernement Calderon a pris une série de mesures économiques pour assurer la maîtrise du marché intérieur mexicain des produits alimentaires. Accords avec les entreprises, baisse du prix des engrais, programme spécial pour le maïs et le haricot...

Cette tendance ne s'est pas démentie en 2008. Et, avec 5 milliards de dollars par an, le Mexique est aujourd'hui le pays qui subventionne le plus son agriculture selon l'Organisation mondiale du commerce, juste derrière la Corée.

Pénurie de riz en Asie

Haïti. Pays phare de la crise alimentaire mondiale, Haïti a de nouveau été secoué cette semaine par de violentes manifestations. Depuis le début de la crise, au moins cinq personnes ont été tuées, et une quarantaine blessées. En cause, la brusque augmentation des denrées de bases, sans aucune tentative de prévention de la part du gouvernement. En une semaine, le prix d'un sac de 120 livres de riz a doublé, pour atteindre le montant prohibitif de 70 dollars. Le coût de l'essence a en outre été revu à la hausse pour la troisième fois en deux mois.

Sorti de sa réserve ce mercredi, le président René Préval a lancé un appel au calme et a promis de faire pression sur les importateurs de produits alimentaires pour tenter de faire baisser les prix.

Indonésie. Moins touchés que l'Afrique, les pays asiatiques souffrent néanmoins de la hausse du marché mondial du riz, au premier rang desquels l'Indonésie. Pris dans une spirale inflationniste qui a conduit l'Inde et l'Egypte à réduire fortement leurs exportations de riz pour contenir leur marché local, Djakarta a augmenté ses subventions pour l'huile de cuisson et annoncé son intention de procéder à des distributions massives de riz. Des mesures insuffisantes selon l'économiste Hendri Saparini, du centre de réflexion Tim Indonesia Bangkit, qui redoute « des troubles sociaux si aucune mesure n'est prise dans les trois mois par le gouvernement ».

À un an de l'élection présidentielle, le climat est particulièrement tendu en Indonésie, où les manifestations contre la hausse des produits alimentaires se sont par ailleurs multipliées depuis la fin des années 1990 et l'effondrement de la croissance du pays indonésien, brusquement passée de 8,2 % en 1996 à -14, 2 en 1998.

La Chine, où par ricochet le prix de la viande a augmenté de 60%, est de son côté le deuxième pays parmi les plus touchés sur le continent asiatique.

Ludovic Lamant, Pierre Puchot et Thomas Cantaloube

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