Catalogne: la honte de l’Espagne, le déshonneur de l’Europe

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On peut être pour ou contre l’indépendance de la Catalogne. Mais on ne peut que s’indigner du procès qui s’ouvre à Madrid contre douze responsables indépendantistes catalans. Les accusés risquent de sept à vingt-cinq ans de prison. Non pas pour des faits de terrorisme ou de tentative de putsch. Mais pour avoir conduit un processus politique face à des institutions héritées du franquisme.

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C'est le premier grand procès politique jamais organisé dans l'Union européenne. Et personne, ou presque, ne s'en émeut. Espace de libertés, espace de démocratie, l'Union européenne accepte sans rien trouver à y redire l'ouverture d'un procès inique organisé par l'État espagnol contre douze opposants politiques catalans. Cette nouvelle abdication européenne, qui tolère une extrême droite au pouvoir en Autriche, une droite extrême aux commandes en Italie, une ultradroite nationaliste en Hongrie et en Pologne, est un déshonneur de plus. À trois mois des élections européennes, ce procès qui s'ouvre devant le tribunal suprême à Madrid est un signal d'alarme sur la dégénérescence démocratique de l'Europe des 28.

« Nous n'unissons pas des États, nous unissons des hommes », écrivait il y a soixante-dix ans Jean Monnet en présentant l'ambition du projet européen. Les États ? Ils venaient de précipiter le continent dans deux guerres mondiales et une barbarie sans précédent. Il fallait unir les hommes, c'est-à-dire les citoyens, dotés de libertés individuelles et de droits politiques garantis : droit de manifester, droit d'association, droit d'être candidat, d'être élu, droit de mettre en œuvre le mandat confié par les électeurs et les engagements de campagne électorale.

Les accusés face au tribunal suprême, mardi 12 février. © (capture d'écran) Les accusés face au tribunal suprême, mardi 12 février. © (capture d'écran)

Ce sont ces droits fondamentaux, socle du modèle démocratique européen, que les accusés de Madrid ont exercés. Ils sont douze à être jugés, neuf d'entre eux sont emprisonnés depuis déjà dix ou quinze mois. Ils sont des élus de premier plan, comme l’ancien vice-président du gouvernement catalan Oriol Junqueras, plusieurs ex-ministres régionaux catalans, députés européens ou l’ex-présidente du parlement régional, Carme Forcadell. Ils sont des responsables de puissants mouvements indépendantistes pacifistes, comme Jordi Sànchez ou Jordi Cuixart, que Ludovic Lamant avait interviewé le mois dernier dans sa prison de Lledoners.

Accusés de rébellion, de sédition, de malversation de fonds publics, d'appartenance à une organisation criminelle, de désobéissance à l’autorité, ils risquent de sept à vingt-cinq ans de prison. Tous ces chefs d'accusation prétendent qualifier ce qui fut un long processus politique entamé dès la fin des années 2000, rythmé par des élections successives. Ce processus a conduit à un référendum d'autodétermination le 1er octobre 2017, que les responsables catalans s’étaient engagés à mettre en place pendant leur campagne électorale régionale en 2015.

Ce 1er octobre 2017, les violences (près de mille blessés) furent d'abord le fait des forces de police dépêchées par le gouvernement de droite de Mariano Rajoy pour empêcher la tenue du référendum, déclaré illégal par le tribunal constitutionnel. Le procès qui s'est ouvert à Madrid devant le tribunal suprême n'est pas celui de rebelles, de factieux ou de putschistes. Il n'est pas celui d'indépendantistes qui « reçoivent l’appui des partis xénophobes, des personnes condamnées pour des actes terroristes et de l’extrême droite de toute l’Europe », comme croit le savoir Manuel Valls, qui a défilé dimanche à Madrid aux côtés de la droite et de l'extrême droite.

Il ne peut pas plus être comparé à ceux des indépendantistes basques de l'ETA, ou aux procès des membres d'Action directe ou de la Fraction armée rouge qui voulaient en finir avec les États français ou allemand. Il est le scandaleux procès de militants politiques pacifistes ayant voulu, avec le soutien des électeurs, redéfinir le pacte constitutionnel espagnol directement hérité du franquisme.

Aussi, la question soulevée par ce procès prévu pour durer au moins trois mois n'est pas d'être pour ou contre l'indépendance de la Catalogne. Elle est celle du respect ou non d'un certain nombre de droits politiques fondamentaux. En refusant l'extradition de Carles Puigdemont, ancien président de la région aujourd'hui en exil et également poursuivi, les justices belge et allemande ont estimé que ses actes ne pouvaient être qualifiés de « rébellion ».

Y a-t-il eu appel à des violences, à un soulèvement, à une insurrection ? Jamais. Tout au long de ce qui fut appelé le « proces », il n'y eut qu'une épreuve de force politique avec Madrid, parfois accompagnée de ce qui pourrait être qualifié de désobéissance civile.

« Pour nous, le dialogue et la négociation, et non l’emprisonnement et les poursuites pénales, auraient dû être la voie à suivre pour que les habitants de la Catalogne puissent se prononcer sur leur avenir au sein de l’État espagnol et de l'Union européenne », écrit José Bové qui, avec d'autres eurodéputés (des groupes des Verts et de la GUE), demande la libération des accusés catalans. « L'Union européenne ne peut rester silencieuse, leur liberté est notre liberté », a estimé l’eurodéputée communiste Marie-Pierre Vieu lors d'un point de presse, le 11 février.

« La relation entre la Catalogne et l’Espagne se résoudra dans les urnes, pas en prison », déclarait Ada Colau au lendemain des arrestations de dirigeants catalans, évoquant « une mesure sans précédent dans l’histoire récente des démocraties européennes ». La maire « indignée » de Barcelone, qui n’est pas indépendantiste mais défend le « droit à décider » des Catalans, a elle aussi saisi les dirigeants de l'Union européenne, samedi 9 février, pour dire son « inquiétude » et dénoncer « une situation anormale en Europe ».

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