Les responsables de la débâcle islandaise finiront-ils en prison?

Par
Un an après la publication du monumental «rapport Vérité», qui a agi comme un révélateur de la corruption sur l'île, les Islandais attendent toujours les procès des «néo-Vikings», ces banquiers bling-bling à l'origine de la crise.

La lecture des articles est réservée aux abonnés.

De notre envoyé spécial à Reykjavik.
«Mon voisin est un éco-criminel», sourit Jakobina Ingunn Olafsdottir. Lorsqu'elle a appris mercredi l'arrestation d'une poignée d'anciens banquiers de l'île, cette habitante des beaux quartiers de Reykjavik, 55 ans, a reconnu dans la liste l'un des habitants les plus riches de sa rue. Et n'a pas boudé son plaisir: «Enfin, les choses avancent un peu...»
Une action coordonnée entre Londres et Reykjavik, à l'initiative du bureau britannique des fraudes, a abouti le 9 mars à la détention provisoire de neuf hommes, dans le cadre d'une enquête sur la faillite de la banque islandaise Kauthing. Des actionnaires de l'établissement défunt sont suspectés d'avoir profité de leur position pour obtenir des prêts gigantesques, auxquels ils n'auraient jamais dû pouvoir prétendre en temps normal. Dans une Islande rongée par l'entre-soi, où tout le monde «connaît quelqu'un qui connaît» les ministres ou les banquiers d'alors, le coup de filet britannique n'est pas passé inaperçu.
Jakobina fut l'une des héroïnes de la mobilisation citoyenne de la fin 2008, lorsque plusieurs milliers d'Islandais se retrouvaient, chaque samedi devant le Parlement, pour crier leur colère face à la crise et exiger le départ du gouvernement et des banquiers. Après cette «révolution des ustensiles de cuisine», qui a chassé le premier ministre du pouvoir, elle a lancé, avec d'autres, un «anti-parti» contestataire baptisé «Le mouvement», qui a obtenu trois députés (sur 63) aux élections de 2009. «Il n'y a toujours pas eu de justice en Islande. Les banquiers criminels vivent presque tous en liberté. Rien n'a vraiment changé depuis 2008», s'impatiente-t-elle aujourd'hui, deux ans et demi après l'effondrement, dans la même semaine, des trois principales banques du pays, et leur nationalisation forcée.
Si la justice ne va pas assez vite aux yeux de bon nombre de citoyens, elle continue, en tout cas, d'avancer. L'enjeu est de taille. Cette île d'à peine 320.000 habitants pourrait devenir l'un des rares pays frappés par la crise à sanctionner pénalement, lors d'un procès encore très hypothétique, des hommes politiques et d'anciens hauts dirigeants du secteur financier. Les banksters islandais, ces «néo-Vikings» des années 2000 qui furent un temps les héros de la presse locale, vont-ils finir en prison?

L'«extrême négligence» du premier ministre

Un texte fondateur ouvre en tout cas la voie à de lourdes sanctions. En avril 2010, après 15 mois de travail, un groupe d'une vingtaine d'experts a livré, à la demande du Parlement, un rapport monumental, de plus de 2400 pages, intitulé «le rapport Vérité». Il décrit les techniques de corruption et de manipulation pratiquées par de jeunes banquiers rois du monde, par leurs actionnaires cupides, mais aussi par une partie de la classe politique, qui n'a rien voulu voir. L'Islande, qui s'est longtemps rêvée en social-démocratie scandinave, a soudainement découvert qu'elle tenait plus de la sulfureuse Sicile que de la paisible Norvège. Un choc.

Pour Róbert Ragnar Spanó, recteur de la faculté de droit à l'université d'Islande, qui a suivi de près l'écriture du rapport, cette démarche a participé du «réveil» de l'île après la crise: «L'effondrement financier de l'Islande fin 2008 a transformé notre pays, d'un point de vue économique, mais aussi sur un plan culturel. Nous nous sommes réveillés, et des récriminations se sont fait entendre. Les gens voulaient connaître les responsables» (écouter le son ci-dessous).


«Le rapport a eu un effet euphorisant auprès du grand public, parce que, pour la première fois dans l'Histoire de notre république, nous avons écrit la vérité sur tout un tas de scandales», confirme Thorvaldur Gylfason, professeur d'économie. Malgré son épaisseur, le texte est devenu le best-seller des librairies de Reykjavik l'an dernier. Au moment de sa publication, des comédiens l'ont lu, pendant cinq jours, nuit et jour, dans l'un des théâtres de la capitale, devant un public qui n'a, dit-on, jamais désempli. Aujourd'hui encore, un peu à la manière des câbles américains de Wikileaks, qui n'en finissent pas d'être étudiés tellement la matière est immense, une partie de la presse islandaise, et notamment le tabloïd DV, continue d'en décortiquer certains passages.

Qu'y apprend-on? «Le récit d'une série d'impasses et d'échecs», résume avec dépit Gylfi Magnusson, un universitaire qui fut propulsé ministre de l'économie peu après l'effondrement du pays, début 2009. Le rapport revient sur la croissance insensée du système bancaire, dont le poids a décuplé en trois ans seulement, jusqu'à représenter dix fois le PIB de l'île en 2007. Une expansion exubérante, sans fondement macroéconomique, qui explique à elle seule la violence du crash.

Il accuse également les banques de manipulations de marché, et leurs actionnaires de s'être fait accorder des prêts disproportionnés par rapport à leur fortune: «Dans toutes les banques, les principaux propriétaires figuraient aussi parmi les principaux emprunteurs.» Enfin, il dresse une liste de ministres, d'anciens gouverneurs de la banque centrale et du patron de l'Autorité de surveillance, jugés coupables d'«extrême négligence» dans les mois précédant la faillite.

Rien d'ici 2014?

Le retentissement du rapport fut d'autant plus grand qu'en Islande, la presse écrite ne brille pas par ses enquêtes, quasi inexistantes. Le paysage est dominé par deux titres, l'un gratuit (Frettabladid), l'autre payant (Morgunbladid). Ce dernier, aux mains de grandes familles d'armateurs islandais, est aujourd'hui dirigé par David Oddsson, ex-premier ministre et ex-patron de la Banque centrale, l'un de ceux précisément pointés du doigt pour son laxisme et son incompétence par le «rapport Vérité»... Dans un pays où les affaires ont toujours été tues, le rapport a donc tout bousculé. La population islandaise a découvert les yeux ébahis la corruption de ses élites. «La fin de l'innocence», résume un professeur à l'université du Québec, Daniel Chartier, dans son livre La Spectaculaire Déroute de l'Islande (Presses de l'université du Québec, 2010).

Près d'un an après l'électrochoc, alors que les banques islandaises ont renoué avec bénéfices et bonus comme ailleurs dans le monde, l'île attend toujours de savoir si des coupables seront punis. Certains banquiers, notamment l'ancien patron de la Kaupthing, l'une des trois grandes islandaises à avoir fait défaut, ont déjà été placés en détention provisoire quelques jours, en mai dernier. Surtout, deux procédures sont en cours. A la lecture du rapport, le Parlement a décidé de poursuivre le premier ministre d'alors, Geir Haarde, devant une juridiction spéciale – une première dans l'Histoire islandaise.

Parallèlement, un procureur spécial, un temps assisté par la Franco-Norvégienne Eva Joly, mène une enquête au long cours circonscrite au volet financier. Cette seconde manœuvre pourrait ne pas aboutir avant 2014. «Je serais surpris qu'il n'y ait pas de sanctions pour certains d'entre eux», assure l'ex-ministre de l'économie Gylfi Magnusson. A titre d'exemple, les peines pour «manipulation des marchés» peuvent aller jusqu'à six ans de prison en Islande.

Alors que l'assemblée des citoyens patine, et que les vieux partis ont repris la main sur le jeu politique, la «révolution islandaise» pourrait donc venir de là, de ce procès de banquiers hors la loi. Ce n'est qu'une fois passée cette phase de désignation des coupables que l'Islande pourra se reconstruire – «une fois que les poussières de l'explosion seront retombées», pronostique l'universitaire Róbert Ragnar Spanó.