Moon Jae-in, une bouffée d’oxygène démocratique pour la Corée du Sud

La Corée du Sud a élu mardi 9 mai un président au profil atypique, plébiscité pour ses promesses de transparence et de lutte contre la corruption. Face à la question nord-coréenne, Moon Jae-in prône la négociation et la coopération économique.

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Séoul (Corée du Sud), de notre correspondant. « Pour obtenir la paix sur la péninsule coréenne, je quadrillerai le globe. Si nécessaire, je m’envolerai immédiatement pour Washington, je visiterai Pékin, Tokyo, et même Pyongyang, une fois les conditions réunies. » Moon Jae-in n’a pas attendu une seule seconde : à peine entré en fonctions, le nouveau président sud-coréen a déjà tendu la main à la Corée du Nord.

Il a aussi procédé à une série de nominations qui attestent du séisme politique que représente son élection. Le progressiste Moon Jae-in (Parti démocrate) est très attendu sur de nombreux dossiers brûlants : la lutte contre la corruption, la fin des pratiques autoritaires de la précédente présidente, la réduction des inégalités et du chômage, et la réforme des chaebols, ces conglomérats familiaux qui verrouillent l’économie nationale.

D’énormes responsabilités pour ce fils de réfugiés nord-coréens, ancien avocat des droits humains entré en politique sur le tard. Moon Jae-in est né en 1953 sur l’île méridionale de Gojae, quelques mois avant la fin de la guerre de Corée. Ses parents avaient fui en 1950 la ville nord-coréenne de Hungnam assiégée par les forces communistes, avec 14 000 autres réfugiés embarqués en catastrophe à bord du navire américain USS Meredith – l’un des épisodes les plus dramatiques du conflit.

Moon Jae-in (à droite) a fait son service militaire dans les Forces spéciales. © Reuters

Moon Jae-in grandit dans la misère noire de l’après-guerre. Élève brillant, il obtient en 1972 une bourse pour étudier le droit à la prestigieuse université Kyunghee à Séoul. Il participe aux luttes contre le régime dictatorial du général Park Chung-hee (père de Park Geun-hye, la présidente destituée en mars). Ce combat lui vaut la prison et la suspension de ses études en 1975. Il est envoyé faire son service militaire obligatoire dans la section particulièrement dure des Forces spéciales. En 1976, il fait même partie du commando qui part abattre un arbre sur la zone « démilitarisée » entre les deux Corées, à la suite d’un accrochage au cours duquel deux GI américains sont tués à la hache par des soldats nord-coréens.

Moon Jae-in retourne à l’université en 1980 ; mais son opposition au successeur de Park, le dictateur Chun Doo-hwan, l’envoie une fois de plus en prison et lui interdit la carrière de juge. Il devient avocat et défend les droits syndicaux et les droits humains, aux côtés de son ami et associé Roh Moo-hyun… qui sera élu président en 2002. Roh convainc alors Moon Jae-in de devenir son secrétaire aux affaires civiles, puis son chef de cabinet.

C’est l’époque de la « politique du rayon de soleil », la politique de la main tendue à la Corée du Nord lancée par le président Kim Dae-jong dans la foulée de son sommet historique avec Kim Jong-il en juin 2000 à Pyongyang. Les échanges individuels, économiques, touristiques, humanitaires entre les deux Corées se multiplient. En dépit du premier essai nucléaire nord-coréen de 2006, Roh Moo-hyun se rend à son tour dans le Nord en octobre 2007 pour un deuxième sommet.

En 2008, les conservateurs retournent aux affaires à Séoul. Partisans d’une ligne dure face au Nord, ils font le pari (raté) d’un effondrement du régime. La politique de la main tendue est enterrée. Les relations avec le régime se dégradent vite. En 2010, Pyongyang torpille une corvette sud-coréenne et bombarde une île du Sud. Son programme nucléaire s’accélère avec l’arrivée au pouvoir de Kim Jong-un en 2011.

En 2012, Moon Jae-in perd de peu l’élection présidentielle face à Park Geun-hye – dans un scrutin entaché par une opération d’influence de l’opinion publique en ligne menée par les services secrets sud-coréens. Quatre ans et demi plus tard, prise dans un tentaculaire scandale de corruption, Park est destituée. Moon est facilement élu le 9 mai 2017, avec une avance considérable sur ses adversaires.

Dès ses premiers jours au pouvoir, il tient à afficher sa différence. Il promet de quitter la « Maison Bleue », le palais présidentiel devenu symbole de la bunkérisation du pouvoir sous Park. Décidé à rompre avec quatre ans d’une gouvernance de plus en plus autoritaire, il s’affiche en bras de chemise avec ses conseillers et organise des conférences de presse où les journalistes ont enfin le droit de poser des questions non préparées à l’avance… Il enterre le projet de manuels d’histoire écrits par l’État, une initiative décriée de Park, vue comme une tentative de glorifier le passé dictatorial de son père.

«La Corée du Sud pourrait endosser le rôle du bon flic et les États-Unis celui du mauvais flic»

« Je prends mes fonctions les mains vides, et je repartirai les mains vides », déclare-t-il, en référence à ses promesses de lutte contre la corruption et de réforme des chaebols, accusés de collusion avec le pouvoir. S’il bénéficie du soutien d’une opinion publique excédée par des pratiques mises en évidence par le scandale qui a emporté Park Geun-hye, ce chantier s’annonce difficile : Moon Jae-in devra renforcer le pouvoir des autorités de contrôle et promulguer des lois plus sévères, alors que son parti ne bénéficie pas d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale.

Moon Jae-in à la sortie de son domicile à Séoul, au lendemain de son élection. © Reuters

Mais ses premières nominations témoignent déjà d’une volonté de rupture. Cho Kuk, son secrétaire chargé de la justice, est par exemple un professeur militant connu pour sa volonté de rendre leur indépendance aux procureurs et de mettre fin à l’instrumentalisation politique du parquet sous les précédents présidents conservateurs.

Seule ombre au tableau : une déclaration très controversée pendant la campagne. Lors d'un débat télévisé, poussé par son opposant ultraconservateur Hong Joon-pyo, Moon Jae-in se dit « opposé » à l'homosexualité. Il voulait alors probablement éviter de s'aliéner les voix d'une immense majorité d'un électorat encore très traditionaliste sur la question : le maire de Séoul, Park Won-soon, a ruiné ses chances de briguer la présidence le jour où il a dit vouloir que la Corée du Sud soit le premier pays asiatique à autoriser le mariage homosexuel ; depuis, des évangéliques intégristes en colère campent devant sa mairie. La déclaration de Moon a provoqué la fureur des organisations de défense des droits LGBT et lui a coûté des voix chez les plus progressistes, même si, comme le souligne le quotidien JoongAng Ilbo, Moon a ensuite précisé que s'il était opposé au mariage homosexuel, il l'était aussi aux discriminations dont sont victimes les communautés LGBT.

Une volonté de dialogue avec le Nord

Moon Jae-in s’est choisi comme chef de cabinet Im Jong-seok, 51 ans, ancien militant pro-réunification qui a passé trois ans en prison à la fin des années 80 pour avoir organisé des visites – illégales – d’étudiants sud-coréens dans le Nord. Cette nomination risque d’ailleurs de donner du grain à moudre à une opposition conservatrice qui n’a pas hésité à qualifier Moon de sympathisant nord-coréen pendant la campagne.

Autre nomination significative : le prochain directeur de la très puissante agence d’espionnage sera Suh Hoon, 63 ans, qui avait préparé dans l’ombre les deux sommets de juin 2000 et d’octobre 2007. Suh Hoon a passé deux ans en Corée du Nord à la fin des années 90 en tant que directeur du projet – avorté – de construction de deux réacteurs à eau légère, il connaît bien les négociateurs nord-coréens et il a rencontré le défunt dirigeant Kim Jong-il, père du « Leader suprême » actuel, à de nombreuses reprises.

Moon Jae-in « va sans doute tout d’abord initier un dialogue non officiel avec la Corée du Nord pour évaluer ses intentions, avant de lancer des pourparlers officiels et d’envoyer un émissaire à Pyongyang »explique à l’agence Yonhap Moon Chung-in, ancien conseiller diplomatique de Roh Moo-hyun. Si l’Amérique de Donald Trump semble décidée à renforcer la pression – y compris militaire – sur le régime de Kim Jong-un, cela n’empêchera pas nécessairement le président sud-coréen de proposer au Nord la reprise des projets de coopération, assure Moon Chung-in : « La Corée du Sud pourrait endosser le rôle du bon flic et les États-Unis celui du mauvais flic. »

Des discussions avec le régime ne seront pas nécessairement mal perçues à Washington : Donald Trump s’est lui-même récemment déclaré « honoré » de rencontrer Kim Jong-un « si les conditions sont réunies ». Moon Jae-in défend une approche faite à la fois de sanctions et de dialogue pour résoudre la crise nucléaire ; une approche confirmée lors ses premières conversations avec ses homologues américain et chinois, et qui n’est guère éloignée de la position de Pékin.

Quelles sont les chances de réussite d’une négociation ? « La Corée du Nord n’abandonnera jamais ses armes nucléaires », précise d’emblée Cheong Seong-chang, chercheur à l’Institut Sejong à Séoul. L’atome est en effet vu par le régime comme sa meilleure chance de survie. « Mais le Nord pourrait néanmoins accepter l’arrêt des essais nucléaires souterrains et des tirs de missiles intercontinentaux ; il est de plus en plus isolé, et il fait face à des États-Unis qui menacent d’utiliser la force militaire. Même la Chine mentionne cette possibilité. Le Nord est à court d’options. »

Cheong Seong-chang estime qu’un tel moratoire pourrait être annoncé à l’occasion d’un sommet intercoréen. « La Corée du Sud pourrait ensuite proposer la réouverture de projets tels que le complexe industriel conjoint de Kaesong », fermé par Park début 2016. 50 000 ouvriers nord-coréens travaillaient dans cette zone située dans le Nord, où s’étaient implantées 120 entreprises du Sud.

La défunte « politique du rayon de soleil » avait pour objectif d’instaurer des relations de confiance avec le Nord à travers la multiplication des échanges… et de transformer à long terme le régime de l’intérieur. La ressusciter, une décennie plus tard, semble difficile en raison des progrès considérables du programme nucléaire et des sanctions internationales accrues.

Séoul peut cependant déjà relancer les échanges de personnes, l’aide humanitaire, et « encourager les investissements à petite échelle d’entreprises sud-coréennes au Nord »écrit Andray Abrahamian, de l’ONG Choson Exchange, qui forme des entrepreneurs nord-coréens à l’économie de marché. « Cette approche plus modeste de coopération économique intercoréenne permettrait de mettre à l’essai la volonté de Pyongyang d’améliorer les relations Nord-Sud (…) et de faire concurrence à l’influence de la Chine sur l’économie nord-coréenne. »

Une telle reprise des échanges diplomatiques, individuels et économiques avec le Nord prendra du temps, exigera de convaincre Washington, et surtout dépendra de la volonté de Kim Jong-un de ne pas aggraver les tensions. Mais l’élection de Moon Jae-in représente une opportunité historique, après dix ans de pouvoir conservateur qui semblait avoir pour seule politique l’attente d’un effondrement nord-coréen qui n’est jamais arrivé. Cheong Seong-chang, comme beaucoup de spécialistes favorables à la reprise des échanges avec le Nord, est convaincu « qu’instaurer la paix sur la péninsule coréenne peut se faire par le dialogue et la négociation ».

Frederic Ojardias

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