En Afghanistan, l’opium, une question de vie ou de mort

Suite de notre carnet de bord à travers l’Afghanistan. Où il est question des ravages des traumas de guerre mais aussi de l’opium. Impliqués dans toutes les chaînes de production, les talibans peuvent difficilement interdire la culture de cette drogue comme il y a 20 ans, alors ils répriment les toxicomanes en les jetant en prison. 

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Bazar de Yakawlang, vallée de Bamyan (Afghanistan)

« Un homme, ça ne pleure pas. » Saïd a grandi avec cette injonction. Alors il se cache pour pleurer. Les larmes sont montées d’un coup, comme chaque fois que le 8 janvier 2001 remonte à la surface. Quand, sous ses yeux, des talibans ont mitraillé son père à bout portant, devant la maison, une case en pisé aux fenêtres en papier plastique, la première à l’entrée du hameau. 

Saïd avait 11 ans. C’était l’hiver, l’heure d’aller chercher l’eau à la rivière, le début du massacre des chiites hazaras par les radicaux sunnites, une tragédie de plus en Afghanistan, des centaines de morts, beaucoup d’hommes, mais aussi des femmes et des enfants. 

Saïd (à gauche) et Moubarak (au centre) se remémorent le massacre des leurs par les talibans en 2001 (Yakawlang, Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Deux décennies plus tard, Saïd est hanté par « des cris » et « une rivière de sang » : « Ils nous ont interdit de ramasser le corps. On a veillé pour que les chiens ne le dévorent pas. » Il est celui qui ressemble le plus à son père, grand, massif, le nez aquilin. Au bazar de Yakawlang, on le lui rappelle toujours.

Ce matin, c’est Moubarak, un paysan rescapé de la tuerie, mangé par les rides et le trauma, qui l’interpelle à la cantonade en égrenant son chapelet vert, en face du garagiste qui vend des chaînes à neige pas chères. 

En chemin vers Dare Ali, un village reculé dans la vallée de Bamyan où les talibans ont exécuté plusieurs Hazaras en 2001 (Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Lorsque Kaboul est tombé en août, Saïd a cru que son tour était venu, que le pire allait encore survenir dans la vallée martyre. Il a 32 ans, cinq enfants, « pas de haine » en lui mais une douleur : « Il n’y a pas de justice dans mon pays. Les bourreaux – les talibans, Daech, mais aussi l’armée, les Américains – n’ont jamais payé pour leurs crimes. » 

Dès qu’il peut, même quand l’hiver rend la route impraticable, qu’il faut marcher des heures dans la neige, il rejoint le cimetière des martyrs, niché entre deux crêtes qui touchent le ciel, au bout d’un lacet de virages en côte.

Il s’agenouille au pied de la plaque sur laquelle sont gravés les noms des victimes, celles qu’on a réussi à identifier : son père, oncle Moussa, le mari, le fils des voisins… Et il pleure. 

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Une mère et sa fille reviennent de la rivière où elles ont lavé le linge (vallée de Bamyan, Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Bamyan-Kaboul

Avant chaque check-point, Ahmed Shakeeb coupe l’autoradio, la musique. Pour éviter les foudres d’un milicien zélé. Jusqu’ici, les soldats sont plutôt conciliants. La présence d’une femme à bord est un passeport. 

Parfois, ils demandent un service, un partage de connexion internet, de l’argent pour payer le gasoil de leur pick-up. « C’est la crise, on n’a ni salaire ni moyens pour patrouiller », se lamente un chef avant de nous saluer d’un « You are safe in Afghanistan » (« Vous êtes en sécurité en Afghanistan »).

L’unique sueur froide du périple aura été un bandit, mal déguisé en taliban. Surgi d’un pli de la vallée dans la nuit noire, il voulait ouvrir la portière arrière, tenait des propos confus. Rompu à la conduite de sécurité pour avoir été le chauffeur d’une députée menacée aujourd’hui exilée, Ahmed Shakeeb a fait une embardée…

Des déplacés internes à cause des guerres ont trouvé refuge près d'un cimetière de Kaboul et cohabitent avec les morts (Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Un détail l’a fait tiquer : l’homme pointait un pistolet, pas les armes d’usage, la kalachnikov, le M16, le AK47. Il était seul aussi et ne portait pas la tenue talibane, ni les uniformes raflés à l’armée, ni le traditionnel perahan tunban, une tunique sur un pantalon bouffant, que les moudjahidin surmontent d’une veste militaire.

Tout à son sang-froid et à sa mission, Ahmed Shakeeb n’avouera que plusieurs jours après, autour d’un kabuli palaw, le plat national à base de riz, avoir eu « très peur ». Il a deux filles en bas âge. Elles rient aux éclats sur l’écran d’accueil de son téléphone. « Personne ne les empêchera d’étudier », promet-il. Il a déposé une demande de passeport, « fait tout pour fuir l’enfer »

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Un toxicomane erre le long de la rivière de détritus près du pont Pul-e-Sukhta à Kaboul (Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Pont Pul-e-Sukhta, Kaboul

La capitale apparaît dans un brouillard de pollution, en même temps qu’un embouteillage monstre, haut lieu de mendicité. Des femmes en burqa, des enfants en haillons, des estropiés enroulés dans des patous, des longs châles en laine, tambourinent aux vitres des voitures, se faufilent entre les charrettes, réclament de quoi manger, se chauffer, se soigner. 

La neige a disparu, pas le froid ; il fait – 5 degrés. Un taliban, en treillis et baskets Nike, s’époumone à fluidifier la circulation. Il contrôle au faciès les véhicules, arrache la cigarette de la bouche d’un automobiliste, l’écrase au sol avec ses rangers, puis s’éloigne dans un éclat de rire sardonique.

Quelques kilomètres plus loin, à l’ouest, sous le pont Pul-e-Sukhta, littéralement « le pont brûlé », sous lequel coule une rivière de détritus, des centaines de toxicomanes, des hommes de tous âges, s’enfoncent dans la vase, les excréments, une odeur putride. 

Des centaines de toxicomanes vivent jour et nuit sous le pont Pul-e-Sukhta à Kaboul, réputé pour être « le pont des drogués » (Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Accroupis dans la boue ou affalés dans des brouettes, ils fument, sniffent, s’injectent des opiacés, tous les dérivés possibles de l’opium, du cannabis, de la méthamphétamine, en s’échangeant les seringues, les pipes, les feuilles d’aluminium. Plusieurs ne sont plus que des zombies, inconscients, certains sont morts depuis des jours. Personne ne s’en soucie, à part une meute de chiens faméliques.

À l’entrée du souterrain damné, une mère en panique, intégralement voilée, suivie de son fils tétanisé, cherche son mari, disparu depuis deux semaines. Elle montre sa photo à la police talibane occupée à frapper un drogué avec le canon d’une mitraillette, implore de le chercher.

Elle est sûre qu’il est là, « avec les démons », il a sombré dans l’héroïne en quelques mois « à cause de la guerre ». Les policiers ricanent qu’ils ne peuvent rien faire et lui conseillent de détaler si elle ne veut pas « attraper le sida ». 

Des talibans frappent un toximane sous le pont Pul-e-Sukhta à Kaboul (Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

La drogue fait des ravages en Afghanistan. Plus de 10 % de la population, dont des centaines de milliers d’enfants, serait dépendante, un record mondial selon plusieurs enquêtes internationales. Le pays, si pauvre, est un narco-État, le premier producteur au monde d’opium, la résine extraite du pavot dont on tire l’héroïne (plus de 80 % de l’opium et de l’héroïne mondiaux sont afghans).

À l’été 2000, sous leur premier règne, les talibans avaient interdit la culture du pavot. Vingt ans d’insurrection sous occupation américaine ont changé la donne. Les fondamentalistes islamistes sont aujourd’hui de puissants trafiquants, des barons en barbe et turban, la main sur le Coran.

L’opium, principalement produit dans leurs bastions historiques de Kandahar et Helmand dans le sud et l’ouest du pays, est devenu une manne financière considérable pour le mouvement.

Sous le pont Pul-e-Sukhta, de nombreux toxicomanes meurent dans l'indifférence sans que personne ne relève leurs cadavres (Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Sa production a été dopée en deux décennies sous l’effet de la catastrophe sécuritaire mais aussi climatique : le cycle ininterrompu de conflits a déstructuré le monde rural, anéanti les systèmes d’irrigation, les vagues de sécheresse ont fauché les récoltes et les maigres moyens de subsistance. 

En 2020, la pandémie de coronavirus a enfoncé le clou. Selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, rien que cette année-là, la superficie des terres affectées au pavot a bondi de 37 %. La plante est devenue un palliatif, une garantie de survie et de rentabilité.

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Vue sur Kandahar depuis le dôme de la mosquée Mollah Omar (du nom du fondateur du mouvement taliban). En travaux depuis 25 ans, elle n'a jamais été achevée. © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Daman, province de Kandahar.

« Il est facile à cultiver, à stocker si jamais on se retrouve sous les bombes. Il nécessite de l’eau mais pas autant que le blé, il résiste aux sécheresses et il rapporte : je vends jusqu’à 300 dollars le kilo d’opium. » 

Replié dans son champ, baigné de soleil, au pied des montagnes arides, une calotte sur la tête, Mohamed liste en pachto les avantages du pavot en taillant les jeunes pousses. Ses filles et celles de l’imam qui habitent la maison voisine en terre séchée l’entourent. La benjamine, qui marche à peine, veut l’aider, saisit une faucille.

Mohamed, ici avec l'une de ses filles, cultive le pavot « pour survivre » (région de Kandahar, Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Mohamed s’était juré de ne jamais y toucher, de ne pas alimenter l’économie de la drogue qui détruit tant de cerveaux, de familles. Et puis, il a changé d’avis, acculé à son tour par les pénuries d’eau, la terre qui se craquelle, les puits creusés vainement, l’insécurité alimentaire. « Cultiver l’oignon et le blé ne me rapportait plus rien. » Il s’est mis au pavot, « une question de vie ou de mort », comme la majorité des fermiers du coin. 

« Je le vends soit au marché de l’opium soit directement aux trafiquants. Ils viennent le chercher ici et l’emmènent à Helmand, où l’opium subit un processus de transformation. Dans trois mois, le pavot aura poussé. Avec un couteau spécial, on le récoltera et j’embaucherai de la main-d’œuvre, une dizaine de personnes. »

Dans une madrasa (école coranique) en banlieue de Kandahar, un élève surveille ses camarades avec un fouet à la main (Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Mohamed est un paysan sans terre, il laboure une dizaine d’hectares qui ne lui appartiennent pas, partage une partie de ses recettes avec le propriétaire et aussi avec les talibans. « Ils n’oublient jamais de nous taxer, une à plusieurs fois par an. Ils demandent qu’on les paie en nature. Un taliban peut me demander cinq kilos d’opium, un autre, dix. Je n’ai pas le choix, je m’exécute. » 

Il est « content » de leur retour au pouvoir, même s’il les craint : « Ils nous apportent le plus important : la paix, l’ordre, la sécurité qu’on a jamais connues. Leur projet politique me convient. Ils n’auraient pas gagné le pays aussi facilement et rapidement si on ne voulait pas d’eux. On a grandi avec eux, avec la charia, la loi islamique. J’espère juste qu’ils ne vont pas nous interdire de cultiver le pavot, mais ce n’est pas dans leur intérêt. »

Un paysan prépare son champ pour y planter du pavot (région de Kandahar, Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Ses filles ne sont pas scolarisées, « l’école est trop loin », à une bonne heure de piste défoncée, et il n’y tient pas. Lui-même n’a jamais étudié, est analphabète. Elles fréquentent seulement la madrasa du village, l’école coranique, tôt le matin, entassées avec plus d’une centaine d’enfants dans deux pièces en sous-sol, une pour les filles, une autre pour les garçons, puis elles rentrent s’occuper des frères et sœurs, des tâches ménagères, du foyer. 

« C’est important de connaître la religion, d’apprendre la charia, insiste Mohamed. Notre région est renommée pour ses madrasas, des écoles de la discipline, très abordables. Je paie 50 centimes d’euro par mois. Avant, c’était un euro, ils ont baissé les prix avec la crise. » 

Dans les madrasas, les filles, lorsqu'elles sont tolérées (seulement de 6 à 10 ans), sont toujours séparées des garçons (Kandahar, Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Une moto 125 arrive en toussotant. C’est l’imam, barbe drue teintée au henné et turban blanc. Il a fini de donner ses cours à la madrasa, blague : « Vous avez vu, j’ai autorisé la culture du pavot, ce n’est plus haram [interdit par l’islam – ndlr]. Je viendrai faire la récolte car je n’ai pas d’argent, je ne suis plus payé depuis des mois. » 

Mohamed lui annonce qu’il veut quitter l’Afghanistan, ne blague pas : « Il n’y a plus d’espoir. » Il nous demande si on peut « l’aider à immigrer en France ». L’imam s’étouffe : « Tu veux aller dans ce pays d’infidèles qui caricaturent, insultent notre Prophète ? »

À Kandahar, la burqa est de rigueur pour les femmes qui voyagent dans les coffres des taxis. © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

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Sarposa, prison centrale de Kandahar.

« Ici, en vingt et un jours, on guérit de la drogue. » Molavi Mansour est « fier » de ce qu’il accomplit avec son équipe derrière les barreaux de Sarposa, la prison de Kandahar.

Une prison fameuse, épinglée à plusieurs reprises par les Nations unies et les organisations de défense de droits humains pour la torture à coups de tuyaux en plastique, de chocs électriques, de violences sexuelles qui y fut pratiquée par les anciennes autorités afghanes, mais aussi par l’occupant américain et ses alliés

Les talibans ne sont pas en reste. Sarposa, avec ses hauts murs de béton frangés de barbelés, figure au panthéon de leur mythologie. Les islamistes radicaux y ont été jetés sous Karzaï, Ghani, avec tout un tas de paysans inoffensifs aussi, pris pour des fous de Dieu. Non sans coup d’éclat et sang versé. 

Des toxicomanes derrière les barreaux de la prison centrale de Kandahar (Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

En 2010, 500 talibans, dont une centaine de hauts commandants, s’évadaient grâce à un tunnel long de plusieurs centaines de mètres, creusé pendant des mois. Deux ans plus tôt, en 2008, le mouvement signait une autre évasion commando. Cette fois, ses membres soufflaient carrément l’entrée de l’établissement avec un camion-suicide, un lance-roquettes et des fusils d’assaut. Bilan : plus d’un millier d’évadés, dont plus d’un tiers de talibans.

Aujourd’hui, les fondamentalistes sont aux manettes de Sarposa. Après l’avoir vidée en août à l’heure de leur consécration, relâchant nombre des leurs, ils ont rempli la prison ces derniers mois… de toxicomanes et petits trafiquants. 

« Actuellement, nous avons 1 700 détenus, 1 500 sont des drogués ou des dealers et 200 des criminels qui ont commis des vols, des violences », annonce Molawi Mansour, barbe noire et turban blanc, emmitouflé dans un immense châle marron, sous les bouquets de fleurs artificielles encore emballés, reçus pour sa nomination. 

Molavi Mansour, sous-directeur de la prison de Kandahar. © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Il est sous-directeur depuis cet été, pressé d’en finir avec l’interview. Il n’apprécie pas les journalistes, surtout quand ce sont des femmes, répond à nos questions sans jamais nous regarder dans les yeux. 

Sur les murs, placardée un peu partout à l’intérieur et à l’extérieur de la centrale, une affiche met en scène deux photos : un jeune drogué avant/après son séjour dans les geôles. Sur la première, l’homme est au seuil de la mort, sur la seconde, il resplendit, sourire aux lèvres. 

Molavi Mansour ne s’attarde pas sur la méthode, assure qu’elle respecte les droits humains, pas comme Bagram, « le Guantanamo afghan », près de Kaboul, qui était tenu par la CIA, où il a été prisonnier pendant cinq ans.

Mais même au pas de charge, même quadrillée pour que nos yeux et nos oreilles ne traînent pas, la visite des lieux qu’il nous concède révèle la terreur et l’arbitraire qui sévissent dans cette prison d’un autre âge où la désintoxication par l’internement se fait par la force, le fouet, le bâton, dans des conditions inhumaines et des cellules surpeuplées. 

Mohamed (au centre) et Nazar (à droite) sont détenus arbitrairement par les talibans pour « guérir » leur toxicomanie (Kandahar, Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Même lui, qui commence ses interviews comme tout chef taliban par une incantation divine, « Bismillah ir bismillahi ar rahmani ar rahim » (« Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux »), fouette les prisonniers avec un câble électrique dans le dédale de cachots où l’on distingue des corps enchaînés. 

Il répète plusieurs fois que ce ne sont « pas des criminels mais des malades » : « Ils sont en cure. À l’hôpital, cela ne marche pas, car ils sont en liberté. Ici, cela marche, car ils sont enfermés. Ils viennent de leur plein gré, conduits par leur famille. On prend soin d’eux, même si on n’est pas formés pour ça. Ils voient des médecins, mangent trois repas par jour. »

Il improvise une rencontre avec trois « repentis » triés sur le volet qui prennent l’air sur des chaises en plastique blanches autour d’une table bricolée avec des planches dans un des rares coins de verdure. Ils sont tous là depuis bien plus de 21 jours et ne mangent pas à leur faim : « La nourriture manque. »

Un toxicomane nous demande à travers les barreaux de le sortir de prison pour être soigné à l'hôpital (prison de Kandahar, Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Mohamed, teint cireux, yeux rougis maquillés de khôl, est arrivé il y a trois mois. Il a cinq enfants, dix ans de cannabis derrière lui. « J’étais devenu violent à la maison, quand je rentrais ! Car souvent je dormais dans la rue. C’est dur mais je vais mieux grâce aux talibans, merci à Dieu de les avoir fait revenir, ils ont raison : l’Afghanistan dépend de sa jeunesse. Nous sommes l’avenir et nous devons être sobres si on veut sauver notre pays. » 

Mohamed s’est fait « des amis qui veulent s’en sortir comme lui », Nazar par exemple. Ce quadra, père de huit enfants, qui a connu « trop de combats, trop de morts », s’est mis « à chasser le dragon », à inhaler de l’héroïne. Il a plongé. Il dit que l’enfermement lui « fait du bien », « Dieu surtout » : « Tous les jours, on a des cours de religion avec des mollahs et obligation de les suivre. » 

La désintoxication selon les talibans passe par le Coran : Nazar ne pratiquait pas ; aujourd’hui, il ne rate pas une prière et ne quitte plus son chapelet. Sali, lui, visage suant, corps émacié, est toxico depuis ses vingt ans. Douze ans. Il est là depuis deux mois, tremble sous l’effet du manque. Ses yeux exorbités appellent à l’aide, disent la souffrance. Comme tous les regards croisés derrière les barreaux rouges rouillés. 

Les toxicomanes sont détenus jusqu’à ce que les autorités talibanes les considèrent comme « guéris » (prison de Kandahar, Afghanistan, janvier 2022). © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Molavi Mansour refuse de nous détailler le sort judiciaire réservé à ces toxicomanes comme aux autres détenus de droit commun, « les criminels ». Il certifie que les tribunaux tournent malgré de nombreux témoignages démontrant le contraire, que la justice, au cœur de leur projet politique, est bien rendue « par des juges compétents », qu’elle l’est selon les normes talibanes, la charia.

Il affirme aussi que certains châtiments sont « nécessaires », comme ces quatre hommes accusés de rapt pendus à un bulldozer il y a six mois à Herat, à l’ouest du pays, sur la place publique, sous les vivats, « pour donner une leçon, décourager les criminels ». 

Il jure encore que les talibans ne coupent plus de doigts, de mains et ne trempent pas dans la drogue, « contrairement aux anciens gouvernements corrompus » : « Il est interdit de consommer mais pas de produire. Les Afghans cultivent l’opium pour survivre, nourrir leur famille. On ne va pas le leur interdire. On le leur demandera quand l’Occident cessera de les affamer, qu’il débloquera l’aide humanitaire et notre argent. »

Lors de la toute première conférence de presse, en août 2021, consacrant leur triomphe, le porte-parole des talibans, Zabihullah Mujahid, avait promis que « l’Afghanistan ne produir[ait] plus d’opium et ne ser[ait] plus un carrefour mondial du trafic de drogue » : « Avec notre arrivée, notre pays sera libéré des stupéfiants. » 

Rachida El Azzouzi et Mortaza Behboudi

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