Vaccins : une course sans fin Analyse

Vaccin Covid-19: l’Europe au cœur de la guerre mondiale des doses

Les tensions entre l’Europe et le Royaume-Uni illustrent le retour du protectionnisme tant chaque État est pressé de vacciner sa population. Mais les nations sont interdépendantes pour la fabrication des sérums et, pour stopper la pandémie, les pays pauvres doivent y avoir accès.

Rozenn Le Saint

13 avril 2021 à 08h06

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L’Europe est devenue un champ de bataille. Stocks camouflés, interdictions d’exportation… Chaque territoire s’arme avec un maître mot : chacun pour soi. Or la pandémie, par définition, ne s’arrêtera que quand tous les pays où le virus circule auront des vaccins.

29 millions de doses d’AstraZeneca clandestines ont été retrouvées dans l’usine d’Anagni, en Italie, alors que le laboratoire britannico-suédois cumule les retards de livraison de vaccin en Europe, révèle le quotidien italien La Stampa le 24 mars. Les politiques du Vieux Continent soupçonnent le laboratoire britannico-suédois d’avoir gardé des doses pour la Grande-Bretagne.

En cette fin de premier trimestre 2021, le fabricant devait le double à la Commission européenne. Ce sacré butin correspond au nombre de doses que le laboratoire a livrées à l’Europe en tout, alors qu’il aurait dû lui en fournir 90 millions.

AstraZeneca argue dans un communiqué de presse le 24 mars que ces vaccins étaient entreposés pour être distribués en Europe ou exportés dans le cadre du dispositif Covax auquel adhère l’Union européenne. Il vise à fournir les pays les plus pauvres. La firme précise que « le vaccin a été fabriqué en dehors de l’Union européenne et amené à l’usine d’Anagni pour y être mis en flacons ».

Pas de quoi calmer les parlementaires européens comme Pascal Canfin, membre du groupe Renew. « Les Indiens ne vont plus exporter de doses d’AstraZeneca en Grande-Bretagne. Dans quinze jours, le Royaume-Uni va se retrouver à sec », se réjouissait presque l’eurodéputé au lendemain de cette révélation, le 25 mars, à l’occasion d’une visioconférence de presse.

Deux semaines plus tard, pour l’heure, le Royaume-Uni n’a pas signifié de difficultés d’approvisionnement. Les usines d’AstraZeneca de l’autre côté de la Manche ont toujours fourni le marché intérieur sans aucun retard de livraison. Pour compléter, le Royaume-Uni a reçu 5 millions de doses d’AstraZeneca venant d’Inde et il en attend encore cinq autres.

Une majorité des sérums d’AstraZeneca sont fabriqués en Inde, premier producteur au monde de vaccins. Le laboratoire britannico-suédois a cédé une licence volontaire au Serum Institute of India, le plus grand producteur de vaccins de la planète.

Ce partage de la recette secrète de la fabrication du vaccin a un but : tenter d’atteindre l’objectif de départ, ambitieux. AstraZeneca s’est dit capable de fabriquer 3 milliards de doses en 2021. C’est le laboratoire avec lequel l’Europe a fait affaire qui en fait miroiter le plus… Et le seul, pour l’heure, qui n’est pas capable d’honorer sa promesse.

AstraZeneca est un nouveau venu sur le marché mondial du vaccin et son partenaire, l’université d’Oxford, n’a aucune expérience dans la production de masse. Le recours à la sous-traitance en Inde est un classique dans le secteur du médicament. Sauf que l’Inde est aussi le quatrième pays au monde où l’on meurt le plus du Covid-19 et la deuxième nation la plus peuplée du globe, avec 1,3 milliard d’habitants à vacciner.

Alors le 18 mars, l’Inde a suspendu les exportations de vaccins pour accélérer sa propre campagne en urgence. Les retards de livraison de doses d’AstraZeneca ailleurs dans le monde ne sont pas près de s’arrêter.

La Grande-Bretagne devrait avoir moins besoin de doses d’AstraZeneca puisque, entre-temps, elle a finalement décidé de restreindre l’utilisation de ce vaccin aux plus de 30 ans, compte tenu de la survenue possible de cas de thromboses rares. Pour les plus jeunes, sans comorbidité, les autorités sanitaires outre-Manche considèrent que le rapport bénéfice-risque n’est plus positif.

D’autres vaccins seront proposés aux 18-29 ans. En l’occurrence, Boris Johnson, premier ministre du Royaume-Uni, mise sur les sérums de Pfizer-BioNTech surtout et de Moderna qui ne sont pas produits localement.

Le Royaume-Uni est le premier pays au monde à avoir autorisé un vaccin contre le Covid-19, en l’occurrence celui de Pfizer-BioNTech. Depuis, la moitié des Britanniques a déjà reçu une première dose de vaccins et 8,5 % de la population, deux doses, contre respectivement 15,7 % et 5,4 % en France. « Si nous avons réussi avec les vaccins, c’est grâce au capitalisme, grâce à la cupidité », s’est vanté Boris Johnson.

L’ode au Brexit et la comparaison peu flatteuse irritent à Bruxelles. Thierry Breton, commissaire européen chargé de la politique industrielle, a affirmé devant les sénateurs français, le 31 mars, que « si jamais ce qui avait été prévu [dans le contrat avec AstraZeneca – ndlr] avait été livré, on serait dans une situation vaccinale exactement similaire à celle de la Grande-Bretagne ».

Surtout, sur les plus de 37 millions de doses injectées au Royaume-Uni, 21 millions ont été importées d’Europe, principalement des doses de Pfizer-BioNTech. « Les Britanniques ont remporté la première manche en partant plus tôt mais je pense que c’est en train de leur revenir dans la figure. Cet effet boomerang va leur faire très mal », prédit alors Pascal Canfin.

Quels sont les moyens d’action pour accélérer les livraisons d’AstraZeneca ? « Le levier juridique est une des options mais cela ne nous donne pas des doses supplémentaires, or c’est ce dont nous avons besoin », admet un haut fonctionnaire de la Commission européenne.

Celle-ci a néanmoins actionné la procédure de règlement des différends du contrat d’achat de vaccins passé avec le laboratoire britannico-suédois le 19 mars : la tension est encore montée d’un cran. « La prochaine étape est une rencontre formelle à haut niveau entre la Commission et AstraZeneca pour identifier comment résoudre le différend », détaille un porte-parole de l’exécutif européen.

Surtout, la Commission européenne a dégainé son arme de dernier recours en actionnant le levier d’interdiction des exportations, le 29 janvier. Pourtant, l’Europe reproche aussi aux États-Unis leur nationalisme vaccinal : les Américains bloquent les exportations de doses d’AstraZeneca produites sur leur sol alors que le sérum n’y est même pas encore autorisé.

La Commission européenne en veut aussi à AstraZeneca d’avoir exporté des doses de vaccins en janvier en Grande-Bretagne, alors que la firme n’avait pas encore obtenu le feu vert sur le Vieux Continent. Elle blâme le Royaume-Uni d’avoir prévu dans son contrat d’empêcher les exportations de son vaccin produit localement tant que le marché britannique ne serait pas intégralement approvisionné.

« Forcément, on va au clash. AstraZeneca fait à peu près n’importe quoi. La Grande-Bretagne a signé un contrat qui exige que les 100 millions de premières doses produites soit distribuées en priorité chez elle, ce qui prive inévitablement les Européens de vaccins », dénonce l’eurodéputé Pascal Canfin.

C’est d’ailleurs ce qui a poussé la Commission européenne à adopter cette solution de dernier recours d’interdiction d’exportation, n’ayant pas été capable de négocier une obligation de résultat de la part des laboratoires. Depuis la mise en place de ce mécanisme, elle l’a utilisé une seule fois sur près de 400 demandes déposées, pour l’exemple. 250 000 doses de vaccins AstraZeneca destinées à l’Australie, où le virus circule peu, sont restées en Italie début mars.

« On est en train d’endommager le système multilatéral alors que nous sommes censés être les grands partisans du libre-échange », constate pour sa part Jaume Vidal, conseiller politique de Health Action International (HAI). L’ONG, basée aux Pays-Bas, lutte pour l’accès de tous aux médicaments.

« Il y a eu une grande naïveté de la part des dirigeants de penser qu’il y a une sorte de fair-play sur un marché qui accepte tout de l’industrie pharmaceutique », note aussi Els Torreele, ancienne directrice de la campagne d’accès aux médicaments de Médecins sans frontières (MSF).

« Aucun vaccin n’est 100 % européen de bout en bout »

À la Commission européenne, on met en avant que l’Europe a exporté 41 millions de doses à l’étranger depuis février et que, de ce fait, 20 millions d’habitants du continent supplémentaires auraient pu être vaccinés si elles étaient restées à l’intérieur des frontières.

Sauf que le protectionnisme vaccinal a ses limites, puisque chaque État est dépendant des autres dans le processus de fabrication du médicament. D’ici à la fin de l’année, le Royaume-Uni compte sur les vaccins de Novavax et de la start-up française Valneva. Il a déjà signé pour produire les doses de ce Petit Poucet de la biotechnologie nantaise dans une usine écossaise, afin d’assurer sa distribution intérieure.

La Commission européenne, elle, est toujours en cours de négociation avec ces fabricants dans l’optique de conclure avec eux de nouveaux contrats de précommandes et ainsi d’élargir son portefeuille vaccinal. Elle pourrait donc avoir besoin des capacités de production britanniques demain. La mise en application d’un principe de rétorsion est vite arrivée.

« La chaîne de production des vaccins contre le Covid-19 est mondiale, reconnaît le ministère français délégué à l’industrie. Des États situés en dehors de l’Union européenne, à l’instar des États-Unis ou du Royaume-Uni, y contribuent. Les principaux contributeurs hors Europe sont les États-Unis et l’Inde. »

D’ailleurs, après la Chine, qui produit ses propres vaccins non autorisés par l’Agence européenne du médicament, les Américains sont ceux qui produisent le plus de vaccins contre le Covid-19, selon une étude produite par le cabinet Airfinity en mars 2021.

Les principaux pays producteurs de vaccins contre le Covid-19 dans le monde. © Airfinity

Viennent ensuite l’Allemagne et la Belgique, où sont fabriqués des éléments essentiels à l’élaboration des vaccins AstraZeneca et Pfizer-BioNTech notamment. L’Inde et la Grande-Bretagne arrivent après.

À titre d’exemple, parmi les doses d’AstraZeneca retrouvées dans l’usine d’Anagni, « au moins une partie de la substance active embouteillée en Italie vient de Corée du Sud et de Chine », précise la Commission européenne. « Aucun vaccin n’est 100 % européen de bout en bout, tout comme aucun vaccin n’est 100 % américain ou indien. La fabrication de vaccins n’est pas autarcique », constate le cabinet de la ministre chargée de l’industrie, Agnès Pannier-Runacher.

Alors pourquoi jouer avec le feu du protectionnisme vaccinal ? Son cabinet répond à Mediapart que « personne n’a intérêt à une “guerre des vaccins”, pas plus l’Union européenne que le Royaume-Uni. Mais l’Union européenne doit se doter des outils qui protègent ses citoyens de décisions de ses partenaires qui entraveraient la circulation des composants nécessaires la fabrication des vaccins et qui mettraient en cause la campagne vaccinale européenne ».

La Grande-Bretagne et le Vieux Continent cristallisent les tensions de cette guerre bel et bien déclarée. Alors que les pro-Europe auraient rêvé de faire de l’achat groupé des vaccins le symbole du succès d’une Europe unie, celui-ci est devenu plutôt le symbole d’une « lenteur inacceptable » de la vaccination en Europe, dénoncée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) le 1er avril. 

« On ne va pas faire du Boris Johnson et déclencher une guerre vaccinale mais si vous voulez négocier, il faut construire un rapport de force. C’est ce que nous faisons avec l’interdiction d’exportation. L’objectif est de trouver un accord avec les Britanniques mais cela se fera seulement quand on sera capables d’aller au bout de la tension. C’est une leçon que l’on peut tirer d’un certain nombre d’expériences avec Boris Johnson », assure le parlementaire européen Pascal Canfin.

La Grande-Bretagne a misé sur une stratégie : donner une première dose de vaccin au plus grand nombre de Britanniques. L’Europe, elle, a préféré sécuriser la deuxième dose pour coller aux protocoles des fabricants de vaccins actuellement distribués sur le Vieux Continent, qui assurent une immunité en deux injections. 

En cas de difficultés d’approvisionnement, le Royaume-Uni pourrait se trouver incapable d’assurer la deuxième piqûre à sa population dans les délais conseillés par les firmes. « Je ne fais pas partie de ceux qui se réjouissent que les citoyens britanniques manquent de doses pour la deuxième injection. En revanche, je note que le rapport de force s’inverse du côté de l’Union européenne », croit savoir Véronique Trillet-Lenoir, une autre eurodéputée Renew.

Consciente de l’interdépendance dans la chaîne de production des vaccins, l’Europe met en avant un principe : le jeu du libre-échange doit fonctionner dans les deux sens. « Nous travaillons avec les Britanniques pour trouver un accord permettant d’assurer la réciprocité sur les échanges de vaccins et de matières premières, et permettant de sécuriser les approvisionnements des deux côtés », affirme un porte-parole de la Commission européenne.

« C’est un peu mesquin de se réjouir que nos voisins puissent avoir des problèmes d’approvisionnement, juge quant à lui Jaume Vidal, de l’ONG HAI. Ce que l’on doit souhaiter, c’est que le plus de monde soit vacciné, en France, au Royaume-Uni, mais aussi au Laos ou au Cameroun, sinon on ne sortira pas de cette pandémie ! »

« Tous les gouvernants sont dans cette logique de course et de comparaison. Gagner, c’est bien, mais pas si cela empêche les autres de se faire vacciner », plaide une autre militante de l’accès à tous à la santé, Els Torreele. « La société civile a échoué à faire passer un message primordial : il faut un accès équitable aux vaccins », regrette Jaume Vidal. 

Quelles seraient les solutions alternatives pour augmenter les capacités de production et ainsi abreuver le monde entier en vaccins ? Une première option envisageable serait l’utilisation de la licence d’office par les États. Ils pourraient ainsi obliger les firmes pharmaceutiques à livrer les secrets de fabrication de leur vaccin contre le Covid-19 dans le but de multiplier les producteurs. 

Plus largement, en cette période de pandémie, la levée automatique des brevets, qui régissent le secteur pharmaceutique mondial en octroyant un monopole au fabricant pendant 20 ans, aiderait à augmenter la production industrielle. Le vaccin Covid-19 deviendrait ainsi réellement un « bien public mondial », et pas seulement une formule incantatoire d’Emmanuel Macron, prononcée le 16 juin 2020. La Commission européenne ne soutient pas l’idée.

Thierry Breton, à la tête de la task force sur la production de vaccins contre le Covid-19, se présente comme l’homme qui demande des comptes à l’industrie pharmaceutique, et notamment à AstraZeneca, compte tenu de ses retards de livraison.

Pour autant, il rejette en bloc le partage des licences des vaccins. « Le problème, c’est d’augmenter très significativement la production industrielle. Vous avez un temps incompressible de l’ordre, au plus court, de 10 à 12 mois et plutôt de 24 mois », a-t-il expliqué aux sénateurs français.

Si une licence était donnée à l’Inde, par exemple, illustre-t-il, « il lui faudra le même temps pour avoir une chaîne de production qui pourra fabriquer le vaccin. Cela arriverait en 2022. Or on aura déjà produit en Europe plus de 2 milliards de doses et on sera déjà en train de vacciner les pays qui auront besoin de nous, comme la Grande-Bretagne ou l’Afrique ». 

« Si on avait partagé les licences il y a quelques mois déjà, on aurait déjà avancé. Oui, cela prend du temps, mais vacciner le monde entier aussi, d’autant plus qu’il est probable que nous ayons besoin d’être vaccinés tous les ans contre le Covid-19 », réagit Els Torreele, chercheuse en innovation médicale et biologiste de formation. 

« Chaque jour sans démarrer l’élargissement des capacités de production est un jour de perdu. Le business model de l’industrie pharmaceutique, c’est de conserver le monopole et de faire des profits. Elle est visiblement entendue », déplore-t-elle.

Devant la Chambre haute, Thierry Breton lui donne raison malgré lui : « La propriété intellectuelle est un sujet important, on pourra en parler peut-être après la crise mais certainement pas maintenant, ça déstabiliserait tout le processus. » 

« La propriété intellectuelle est un des enjeux majeurs de compétitivité qui permet à la recherche de se dérouler, à l’innovation de pouvoir fonctionner », estime-t-il. Or les producteurs de sérums anti-Covid-19 ont largement bénéficié de subventions publiques pour l’aide à la recherche et au développement. Juste avant, le commissaire européen avait souligné : « Sur les vaccins en fonctionnement dans le monde et qui marchent, plus de la moitié ont été développés par des fonds européens. » 

Et de citer Pfizer-BioNTech, le premier vaccin autorisé au monde ; Janssen, la filiale européenne de Johnson & Johnson dont les premières doses sont attendues pour le 19 avril sur le continent ; CureVac, le prochain sérum qui devrait obtenir le feu vert des autorités sanitaires européennes… Et même l’université d’Oxford, partenaire du mauvais élève AstraZeneca.

Rozenn Le Saint


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