Les tergiversations américaines sur la Syrie

Alors qu'Obama a annoncé que la « ligne rouge » de l'utilisation des armes chimiques avait été franchie par Bachar al-Assad, son engagement à fournir davantage d'aide aux rebelles syriens reste flou.

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Il y a dix mois, Barack Obama avait commis une bévue de débutant : brandir une menace qu’il n’avait pas l’intention d’exécuter. En août 2012, il avait averti le régime syrien de Bachar al-Assad de ne pas franchir la « ligne rouge » de l’utilisation des armes chimiques contre la rébellion s’il ne voulait pas voir les États-Unis intervenir contre lui. Or, depuis quelques mois, le faisceau de preuves concernant l’utilisation d’armes chimiques par les forces loyales s’est affiné et, depuis trois semaines, grâce à l’analyse d’échantillons ramenés par deux journalistes du Monde, il est devenu une évidence.

Le président des États-Unis s’est donc retrouvé acculé : par ses propres mots, mais aussi par une classe politique américaine, de droite à gauche, qui accepte de plus en plus mal l’immobilisme américain face à une situation qui se détériore. Jeudi soir, la Maison Blanche a donc enfin réagi en publiant, par la voix de Ben Rhodes, le conseiller à la sécurité nationale adjoint, un long communiqué tortueux duquel il ressort : « À la suite d’un examen attentif, nos services de renseignements ont conclu que le régime d’Assad a utilisé des arme chimiques, dont du gaz sarin, à petite échelle contre l’opposition à plusieurs reprises l’an passé. (…) Les services de renseignements estiment qu’entre 100 et 150 personnes sont décédées en raison d’attaques aux armes chimiques identifiées comme telles, ces statistiques étant certainement incomplètes. Bien que la mortalité de ces attaques ne représente qu’une faible portion des pertes catastrophiques en Syrie qui se montent à 90 000 morts, l’utilisation d’armes chimiques viole les normes internationales et franchit les lignes rouges qui existent dans la communauté internationale depuis des décennies. (…) Le président a dit que l’utilisation d’armes chimiques changerait son approche, et cela est le cas. (…) Le régime d’Assad doit savoir que ces actions nous conduisent à accroître l’ampleur de l’aide que nous fournissons à l’opposition, incluant le soutien direct au Conseil militaire suprême. »

Ce communiqué, et une téléconférence qui l’a suivi, restent pourtant assez peu clairs sur le type d’aide que les Américains entendent fournir à l’opposition syrienne. Le New York Times croit savoir que cette assistance, qui sera coordonnée par la CIA, comprendra des armes légères et des missiles sol-sol (contre les tanks), mais pas les missiles sol-air que les rebelles réclament pourtant depuis de longs mois (pour lutter contre les avions et les hélicoptères). Le Wall Street Journal avance de son côté que les États-Unis pourraient aussi appliquer une zone d’exclusion aérienne limitée du côté de la frontière avec la Jordanie, afin de protéger les réfugiés et permettre l’entraînement des rebelles.

Pourquoi Barack Obama a-t-il fini par prendre cette décision, et s’agit-il d’un tournant dans le conflit syrien ?

Quand le président des États-Unis avait tracé sa « ligne rouge » voilà dix mois, les rebelles syriens, après 18 mois de combats, continuaient de gagner du terrain et semblaient toujours en position de pouvoir emporter le conflit. Surtout, nul n’imaginait que Bachar al-Assad prendrait le risque de recourir à des armes chimiques, qui n’ont plus été employées par un État depuis la guerre Iran-Irak des années 1980. Maintenant que les preuves de leur utilisation sont là, Obama a été contraint de bouger, sauf à considérer qu’il brandit des menaces en l’air – la Maison Blanche explique qu’elle a ses propres sources de renseignements et d’analyses qui recoupent celles des médias sociaux et du Monde.

Il semble également que l’administration américaine a été influencée par les pressions exercées par les Français et les Britanniques qui, depuis plusieurs semaines, essaient de faire bouger leur allié transatlantique sans qui rien de sérieux ne peut être entrepris. « Nous avons eu de nombreux contacts avec le département d’État et nous leur avons fait part, à plusieurs reprises, de notre position », bétonne un porte-parole du Quai d’Orsay. En « off », il est plus loquace, racontant que Paris et Londres ont transmis un certain nombre de renseignements à Washington dans le but d’infléchir la position de la Maison Blanche vers plus d’interventionnisme. Les trois puissances occidentales doivent également rencontrer Vladimir Poutine, principal soutien des Syriens, la semaine prochaine dans le cadre du G8. Il est tout à leur avantage de faire front commun face au Russe.

L’autre élément qui est entré dans cette décision, ce sont les pertes récentes de l’opposition syrienne. La bataille de Qousseir, cette ville clé entre la capitale Damas et le littoral regroupant la minorité alaouite, a tourné à l’avantage des forces du régime syrien. Cette défaite des rebelles a souligné la résilience de Bachar al-Assad et « l’internationalisation » du conflit puisque des soldats du Hezbollah et des conseillers militaires iraniens ont appuyé Damas. Face au risque de voir l’opposition perdre trop de terrain (après Qousseir, ce pourrait être au tour d’Alep) et donc de voir Assad reprendre pied, les États-Unis ont donc décidé de soutenir les rebelles de manière plus importante.

Eviter les écueils du «trop et n’importe comment» et du «circulez, y a rien à voir»

Un ancien diplomate américain qui travaille désormais dans le privé, mais toujours pour le gouvernement de son pays, estime qu’il faut soutenir militairement l’opposition si l’on veut donner une chance à la diplomatie : « Dans la perspective de la conférence de Genève (qui devait se tenir en juin mais qui semble repoussée à juillet - ndlr), il vaudrait mieux que l’opposition n’arrive pas en position de faiblesse après de graves défaites. De plus, un des meilleurs moyens de surmonter les divisions perpétuelles de l’opposition est peut être d’agiter la carotte d’une aide américaine. »

Le fait que l’opposition syrienne soit de plus en plus menée sur le terrain par des combattants islamistes radicaux qui voient dans le conflit syrien une nouvelle terre de djihad est également une source d’appréhension pour Washington. De nombreux analystes avertissent depuis longtemps que l’absence de soutien militaire aux instances de l’opposition (même si elles sont bancales et déchirées) fait le lit des militants islamistes sunnites, qui viennent se battre à la fois contre les chiites mais aussi contre un régime laïque. Mais cette ascension des « islamos » est un argument à double tranchant pour les États-Unis, qui craignent que l’aide fournie n’aboutisse, bon gré mal gré, entre les mains de ceux qui détestent autant Bachar al-Assad que l’Oncle Sam.

Barack Obama a depuis longtemps la réputation d’être un politicien cérébral, mesuré et hésitant. Arrivé au pouvoir en dénonçant les guerres américaines au Proche-Orient, il est « allergique » à toute nouvelle intervention américaine dans les pays arabes. Alors qu’une partie de son entourage durant son premier mandat (les secrétaires d’État et à la Défense Hillary Clinton et Bob Gates), ainsi que des voix influentes de l’opposition républicaine comme celle du sénateur John McCain, l’avaient encouragé à armer les rebelles, il a refusé de les suivre. Aujourd’hui, la donne a (un peu) changé. Outre les arguments précédents liés au contexte syrien et international, il y a de plus en plus de républicains et de démocrates qui s’inquiètent du chaos en train de se développer et de l’inaction américaine. John Kerry, le successeur d’Hillary Clinton, est favorable à un appui militaire aux rebelles et, depuis dix jours, deux nouvelles têtes l’ont rejoint sur cette position : la nouvelle conseillère à la sécurité nationale Susan Rice et la nouvelle ambassadrice à l’ONU Samantha Power.

Depuis près de vingt ans, lorsqu’ils sont confrontés à des interventions qui ne menacent pas leurs intérêts vitaux (ou estimés comme tels), les États-Unis sont hantés par deux échecs. Celui de l’Afghanistan dans les années 1980 lorsque, au nom de la lutte contre le communisme, ils ont armé les moudjahidines : une situation qui, des années plus tard, a favorisé la naissance d’Al-Qaïda, l’essor des talibans et la dissémination de centaines de missiles sol-air Stinger. À l’opposé, il y a eu le génocide rwandais de 1994 : en refusant d’intervenir, ils ont regardé ailleurs pendant que près d’un million de personnes se faisaient massacrer. La plupart des responsables de l’administration Clinton de cette époque, dont l’ex-président lui-même, citent cet exemple comme leur pire regret. Pour l’anecdote, une des conseillères diplomatiques de la Maison Blanche en 1994 était Susan Rice ; et la journaliste qui a obtenu le prix Pulitzer en 2003 pour un livre sur l’attitude américaine face aux grands génocides du XXe siècle n’est autre que Samantha Power.

Influencé par ces deux contre-exemples, Barack Obama veut éviter les écueils du « trop et n’importe comment » de l’Afghanistan des années 1980, et du « circulez, y a rien à voir » du Rwanda de 1994. Mais, à trop tergiverser depuis deux ans, il est possible qu’Obama se retrouve avec le pire des deux : une petite dose d’interventionnisme qui ne change rien à la situation. Selon l’analyste de politique étrangère Anthony Cordesman du Center for strategic and international studies, cité par Politico, « il y a un an, des mortiers, des lance-grenades, de l’artillerie légère et suffisamment de munitions pour compenser le manque d’entraînement des rebelles auraient pu faire une différence décisive. Aujourd’hui, cela servira juste à gagner du temps. (…) Le problème de l’administration Bush était sa précipitation, alors que le problème de celle-ci est son hésitation ».

La décision annoncée par Obama – et encore faudrait-il qu’elle soit vraiment éclaircie – ressemble davantage à une manière de sauver la face qu’à un tournant dans l’appui aux rebelles syriens.

Thomas Cantaloube

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