Des élus français interdits de se rendre en Israël pour délit d'opinion

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Sept responsables politiques français appartenant au Parti communiste, à La France insoumise et aux Verts n'auront pas de visa pour une mission auprès des prisonniers politiques palestiniens en Israël prévue en novembre. La raison : ils veulent rencontrer les détenus et ils ont parfois appelé au boycott d'Israël.

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Sept responsables politiques français appartenant au Parti communiste, à La France insoumise et aux Verts seront empêchés de se rendre en Israël comme ils l’avaient prévu du 18 au 23 novembre 2017, à la demande expresse du gouvernement de Benjamin Netanyahou. Ils font partie d’un groupe de vingt élus français qui souhaitaient aller dans les territoires palestiniens pour un voyage d’étude, de rencontre et de soutien aux prisonniers politiques palestiniens, à l’initiative de l’Association pour le jumelage entre les camps de réfugiés palestiniens et les villes françaises (AJPF).

Les autorités israéliennes ont motivé leur refus au nom de la volonté de la délégation de s’entretenir avec deux détenus connus (Marwan Barghouti et Salah Hamouri), mais aussi en raison du soutien supposé de ces sept personnalités au mouvement de boycott des produits israéliens fabriqués dans les colonies. Une loi votée en mars 2017 interdit en effet d’octroyer des visas aux étrangers qui appelleraient au boycott culturel, économique ou académique d’Israël ou de ses implantations dans les territoires palestiniens.

Les sept personnalités françaises (le secrétaire national du PCF Pierre Laurent, la députée Clémentine Autain (LFI), les députés européens Pascal Durand (EELV) et Patrick Le Hyaric (PCF) et les maires communistes Azzédine Taïbi de Stains, Patrice Leclerc de Gennevilliers et Éric Roulot de Limay) ont appris cette interdiction par la presse israélienne, qui a relayé le ministre de la sécurité publique Gilad Erdan. Selon ce dernier, « ces personnalités politiques soutiennent constamment et promeuvent le boycott à l’encontre d’Israël. Nous n’autoriserons pas l’entrée de ceux qui appellent activement à s’en prendre à Israël, en particulier à la lumière de leur demande de rencontrer et de soutenir le super-terroriste Marwan Barghouti ».

Peinture de Marwan Barghouti sur le mur séparant Israël des territoires palestiniens, en 2011. © Reuters Peinture de Marwan Barghouti sur le mur séparant Israël des territoires palestiniens, en 2011. © Reuters

Selon le quotidien israélien Haaretz, qui s’est procuré un document émanant du ministère des affaires stratégiques, voici les justifications retenues pour l’interdiction de visa : « La question des visites aux prisonniers n’est pas de la responsabilité du ministère des affaires stratégiques, mais la question des prisonniers palestiniens et des efforts de délégitimation d’Israël sont imbriquées. (…) Une visite avec Marwan Barghouti est susceptible de lui donner de l’importance. » Barghouti est devenu une « cause célèbre » en Palestine et à l’étranger depuis qu’il a été arrêté en 2001, puis condamné à la prison à vie pour son rôle dans l’organisation d’attentats pendant la seconde intifada, alors qu’il clame son innocence.

Quant à Salah Hamouri, il s’agit d’un avocat et activiste franco-palestinien placé en détention administrative en Israël depuis le 23 août, qui n’est pour l’instant pas inculpé. Selon le ministère des affaires stratégiques, « il est devenu en France le symbole du combat des prisonniers palestiniens. (…) Lui rendre visite reviendrait à célébrer un activiste extrémiste qui cherche à délégitimer Israël ».

Au-delà de ce refus des autorités israéliennes de laisser des membres de la délégation française rendre visite à des prisonniers emblématiques, c’est la question du BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) que l’on retrouve autour de l’enquête menée par le ministère des affaires stratégiques, qui a épluché les déclarations publiques et les messages sur les réseaux sociaux des élus tricolores. Patrice Leclerc par exemple, qui a pris l’initiative d’informer les Israéliens de la visite de la délégation, est accusé d’avoir participé à des manifestations appelant au boycott d’Israël et d’avoir fait de Hamouri un citoyen honoraire de sa ville. Azzédine Taïbi aurait été photographié lors d’un événement qui comprenait des affiches demandant le boycott d’Israël et figurerait sur une vidéo YouTube réclamant le boycott de produits israéliens. Pierre Laurent, lui, serait coupable d’avoir appelé le secrétaire général des Nations unies à suspendre un accord commercial entre Israël et l’Union européenne. Quant à Pascal Durand, il aurait partagé sur Facebook un rapport sur les liens des banques françaises avec la colonisation israélienne. Et ainsi de suite pour les autres membres de la délégation… Ce document du ministère des affaires stratégiques avertit également que l’ambassade d’Israël en France « est prête à gérer les retombées médiatiques négatives liées à l’interdiction d’entrer sur le territoire de ces provocateurs ».

À Paris, le Quai d’Orsay a réagi très mollement face à ce qui n’est rien de moins qu’une interdiction d’entrée sur le territoire israélien pour délit d’opinion : « De manière générale, nous souhaitons que les parlementaires français aient accès à l'ensemble des interlocuteurs qu'ils veulent rencontrer pour remplir leur mission d'information. Nous y sommes attentifs s'agissant d'Israël comme de tous les pays où les élus français se rendent. »

En contraste, l’Association des libertés civiques d’Israël a protesté contre cette décision : « Les personnes désirant venir en Israël ne devraient pas avoir à s’aligner sur la position du gouvernement actuel concernant la colonisation. » La directrice de l’association, Sharon Abraham-Weiss, a renchéri en rappelant que « la liberté d’expression ne garantit pas juste la liberté de s’exprimer soi-même, mais aussi le droit d’exprimer des opinions, y compris des opinions qui dérangent et irritent la majorité des citoyens d’Israël ».

La France insoumise a publié un communiqué dénonçant « un déni de démocratie et de liberté aussi consternant qu’inacceptable. (…) Agir pour l’application des résolutions de l’ONU et contre la colonisation constituerait-il désormais un engagement si insupportable qu’il légitimerait, aux yeux des autorités israéliennes, l’interdiction de venir sur leur territoire, y compris pour des élus français ? (…) Ces déclarations constituent une escalade dangereuse que la France ne peut accepter ».

Pascal Durand, le seul élu écologiste parmi les sept interdits de territoire, estime qu’il s’agit « d’un signal du durcissement de la droite et de l’extrême droite israéliennes vis-à-vis des revendications contre les atteintes aux libertés commises en Israël ». « C’est la première fois que des députés européens sont interdits de séjour en Israël et j’espère qu’il y aura une protestation officielle du président du Parlement européen », explique-t-il à Mediapart. « Par ailleurs, c’est une décision complètement arbitraire puisque mon collègue Édouard Martin (PS) n’a pas été interdit alors qu’il est beaucoup plus impliqué que moi dans le soutien à la campagne BDS. Mais au-delà de nos cas individuels, ce qui m’attriste, c’est la situation des ONG israéliennes et internationales qui militent pour une solution pacifique au conflit israélo-palestinien et qui se voient privées de soutiens. Le gouvernement israélien fait tout pour couper les liens de ces ONG avec le reste du monde. »

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