Aux Etats-Unis, le «New Deal» redevient une idée d’avenir

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Avec Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez, les États-Unis redécouvrent à toute vitesse les vertus de l’intervention publique massive dans l’économie, en particulier pour lutter contre l’urgence climatique. Une théorie économique hétérodoxe y est même de plus en plus en vogue : la MMT, pour « modern monetary theory », fait fi de la dette.

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« Nous avons le courage de le faire, c’est ce que le moment exige de nous. Cela sera notre Grande Société, notre pas sur la lune, le mouvement des droits civiques de notre génération. Voilà l’échelle de l’ambition que ce mouvement va nécessiter. » Début décembre, quelques jours à peine après son élection au Congrès, la nouvelle représentante démocrate du Bronx, Alexandria Ocasio-Cortez, devenue en moins d'un an le nouveau visage de la gauche américaine, présentait en ces termes le « Green New Deal » (« New Deal vert »), une des propositions clés de sa campagne législative.

Alexandria Ocasio-Cortez en une de Bloomberg Businessweek. © DR Alexandria Ocasio-Cortez en une de Bloomberg Businessweek. © DR
Deux mois plus tard, le Green New Deal existe, en tout cas sur le papier. Associée à un sénateur démocrate impliqué de longue date dans ce combat, « AOC » a présenté jeudi 7 février une « résolution » « reconnaissant le devoir du gouvernement fédéral à créer un Green New Deal », concept qui fait évidemment référence à la politique d'investissements publics, de programmes sociaux et de régulation du secteur financier lancée aux États-Unis entre 1933 et 1936 par le président démocrate Franklin Delano Roosevelt, et qui permit au pays de sortir de la Grande Dépression.

« Les solutions qu’on nous a présentées jusqu’à présent comme ambitieuses ne sont pas à la hauteur du problème que le changement climatique représente », a-t-elle dit à la radio publique NPR.

« Une nouvelle mobilisation nationale, sociale, industrielle, économique jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale et le New Deal est une opportunité historique », assure ce texte de quatorze pages, de « créer des millions d’emplois bien payés » et de « contrer les injustices systémiques ». Il proclame un objectif de réduction totale des émissions de gaz à effet de serre aux États-Unis en dix ans (via des énergies renouvelables, et sans nucléaire), un investissement historique dans les infrastructures (croulantes, dont beaucoup datent précisément du New Deal de Roosevelt), un plan massif de rénovation des bâtiments et une « garantie d’emploi » pour tous ceux qui le souhaitent.

Le tout mené à travers des procédures de consultation « transparentes et inclusives », en partenariat avec les communautés les plus exposées au changement climatique, souvent pauvres, et plus souvent indigènes ou noires.

En creux, le texte appelle de ses vœux le retour massif de l'intervention de la puissance publique dans l'économie, vilipendée depuis des décennies par la droite et une grande partie des démocrates, considérablement affaiblie par une dérégulation quasi totale de l'économie, des décennies de cadeaux fiscaux aux plus riches et des politiques austéritaires menées dans de nombreux États.

Ce genre de texte, qui n'a pas valeur de loi, n'est pas contraignant. Il ne sera d'ailleurs sans doute pas voté par le Congrès. La patronne des démocrates à la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, liée aux puissants donateurs, a même ironisé, exprimant le scepticisme, voire l'opposition de l'establishment du parti démocrate.

Le plus frappant est pourtant le contraste entre le caractère symbolique, voire le flou du Green New Deal (après tout, il ne s'agit que de déclarations d'intentions, sans beaucoup de détails) et son effet politique : en quelques heures, la proposition d’Ocasio-Cortez est devenue un sujet national. Donald Trump, qui passe sa vie devant la télévision, s'est senti obligé de le dénoncer sur Twitter (en termes évidemment caricaturaux). Les médias et amuseurs pro-Trump ont hurlé au complot « antiaméricain ».

Non sans idées derrière la tête, la totalité des candidats démocrates à la présidentielle déjà déclarés, même les plus modérés, se sont convertis à l'initiative. Voilà qui constitue déjà une victoire sémantique, dans un pays dont l'imaginaire collectif a été lessivé par quarante ans de politiques néolibérales ayant créé une société aux inégalités effarantes, où le droit du travail est en pièces et la santé un luxe.

Franklin Delano Roosevelt, en 1932. © DR Franklin Delano Roosevelt, en 1932. © DR

Professeur associé à l'université californienne de Berkeley, Gray Brechin se bat depuis des années pour que les États-Unis se remémorent les bienfaits du « New Deal » de Roosevelt. Il a même lancé un site recensant les 15 000 grands travaux du New Deal (bâtiments publics, bureaux de poste, routes, écoles, parcs, barrages, piscines), ou encore les trois milliards d'arbres alors plantés par le Civilian Conservation Corps.

« Cette mémoire avait été oubliée, nous dit-il. Aux États-Unis, nous avons des musées militaires partout mais pas un seul n’est dédié à cette période de notre histoire. » Le géographe s'attelle d'ailleurs à collecter des fonds pour ouvrir un tel musée à San Francisco. « Alors que l’existence même de la civilisation est menacée avec le changement climatique, Ocasio-Cortez propose un plan ambitieux et inspirant, ce que les démocrates ont échoué à faire depuis des années. »

En novembre 2015, le sénateur du Vermont Bernie Sanders, alors candidat indépendant à la primaire démocrate, avait revendiqué l'héritage du New Deal lors d'un discours à l'université Georgetown de Washington, où il avait revendiqué d'être un « democrat socialist ».

« Contre l’opposition féroce de la classe dirigeante de son époque, ceux qu’il appelait les royalistes économiques, Roosevelt lança une série de programmes qui mirent des millions de gens au travail, les fit sortir de la pauvreté et restaura la confiance dans le gouvernement, avait-il lancé ce jour-là. Il combattit le cynisme, la peur et le désespoir. Il revigora la démocratie. Il transforma le pays. Et c’est ce que nous devons faire aujourd'hui. »

On connaît la suite : Sanders réussit une belle campagne, mais perdit face à Hillary Clinton, à son tour défaite par Donald Trump.

Quatre ans plus tard, le paysage est différent. Se revendiquer « socialiste » n'est plus un gros mot et la présidence Trump a suscité une vague historique d'activisme. Le Green New Deal, défendu depuis longtemps par le petit parti vert américain, s'impose désormais dans la discussion aux côtés d'autres propositions jadis jugées irréalistes.

Parmi elles, l'idée d'une « garantie d’emploi », articulée au Green New Deal par Ocasio-Cortez, ou bien le retour à une taxation juste des plus riches, défendue par Ocasio-Cortez, Bernie Sanders, et la sénatrice sociale-démocrate Elizabeth Warren, qui vient d'officialiser sa candidature à la primaire démocrate.

L'idée dégoûte Wall Street, mais elle fait son chemin : d'après une étude récente de l'économiste français Gabriel Zucman, professeur à Berkeley (et souvent cité par Bernie Sanders), les 400 Américains les plus riches, soit 0,00025 % de la population, détiennent à eux seuls une richesse égale à celle des 150 millions d'Américains les plus pauvres. Des chiffres jamais vus depuis le « Guilded Age »… qui précéda, justement, le New Deal de Roosevelt.

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