La France et le Yémen: cartographie d’un mensonge d’Etat

Par Disclose

Une fuite inédite de documents classés « secret défense » révèle l’usage massif d’armes françaises dans la guerre au Yémen. Et un mensonge d’État à leur propos.

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«Madame la ministre, j’ai une question qui va vous agacer… » Nous sommes le 20 janvier 2019, sur France Inter. L’animateur Ali Baddou reçoit la ministre des armées, Florence Parly. Soudain, il la fixe dans les yeux et parle fort : « Faut-il cesser de vendre des armes à l’Arabie saoudite ? »

Cela fait des mois que la question est dans l’air mais reste sans réponse. Or, les contrats entre la France et l’Arabie saoudite alimentent un débat moral, politique et juridique exigeant. La France peut-elle fournir des armes à un client qui s’en sert pour bombarder des civils au Yémen depuis quatre ans ?

Le 26 mars 2015, aux côtés des Émirats arabes unis et de huit pays à majorité sunnite, le prince Mohammed ben Salmane ordonne une série de raids aériens et maritimes contre son voisin du Golfe. L’objectif : défendre le régime face aux conquêtes militaires des houthis, une minorité chiite soutenue par l’Iran.

Aujourd’hui, le Yémen fait face, selon l’ONU, à « l’une des plus graves crises humanitaires au monde ». 28 millions de Yéménites vivent toujours sous les bombardements et plus de 68.000 Yéménites ont perdu la vie dont une écrasante majorité de civils, selon l'ONG ACLED, qui note une augmentation importante des victimes entre 2017 et 2018.

© Mediapart

Le 26 mars 2015, l’Arabie saoudite, à la tête d’une coalition de dix pays arabes, conduit une opération militaire au Yémen. L’offensive doit permettre de détruire la rébellion des houthis.

Aujourd’hui, cette coalition ne compte plus que quatre pays : l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Soudan et Bahreïn.

Le présentateur insiste : « Pouvez-vous nous dire, Florence Parly, si des armes françaises ont été utilisées contre des civils au Yémen ? »

La ministre pose ses mains bien à plat sur la table et enterre le débat en une phrase : « Je n’ai pas connaissance du fait que des armes [françaises] soient utilisées directement dans ce conflit. »

Le nouveau média Disclose a été destinataire d’une fuite inédite de documents portant la classification « Confidentiel défense » – le premier niveau du « secret défense ». Un rapport de quinze pages que des officiers de la Direction du renseignement militaire (DRM) ont rédigé le 25 septembre 2018. Intitulé men – situation sécuritaire, ce document confidentiel a été transmis à Emmanuel Macron et Florence Parly. Mais aussi à Matignon et au ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, lors du conseil de défense restreint consacré à la guerre au Yémen qui s’est tenu le 3 octobre 2018, à l’Élysée.

Tableaux et cartes de la région à l’appui, la note de la DRM révèle pour la première fois ce que le gouvernement français s’efforce de dissimuler : la liste détaillée des armes françaises impliquées dans la guerre au Yémen.

Chars Leclerc, obus flèches, Mirage 2000-9, radar Cobra, blindés Aravis, hélicoptères Cougar et Dauphin, canons Caesar… Les auteurs du rapport ont scrupuleusement noté chaque modèle, spécifiant s’il s’agit de matériel vendu à l’armée saoudienne ou à son puissant voisin émirien. Mais, surtout, ils dévoilent que plusieurs armements made in France font feu sur le Yémen, y compris sur des zones civiles.

Extrait du tableau complet des armes françaises, mais aussi américaines, anglaises, britanniques ou allemandes, figurant dans la note "Confidentiel défense". © Disclose Extrait du tableau complet des armes françaises, mais aussi américaines, anglaises, britanniques ou allemandes, figurant dans la note "Confidentiel défense". © Disclose

Prenons le canon Caesar. Fleuron de l’industrie de l’armement tricolore, ce puissant canon est fabriqué à Roanne (Loire) par Nexter, une entreprise détenue à 100 % par l’État français. Monté sur un châssis de camion tout-terrain, il peut tirer six obus par minute sur une cible située à 42 kilomètres. Une « puissance de feu amplifiée par sa rapidité de mise en œuvre, sa portée allongée et sa grande précision », promet la plaquette de présentation de Nexter.

Depuis 2010, la France en a livré pas moins de 132 à l’Arabie saoudite, selon le Sipri, un institut suédois spécialisé dans les transferts d’armements. D’autres livraisons sont prévues dans les prochains mois (lire notre article : Itinéraire d’une livraison secret défense).

Des canons Caesar en Arabie saoudite. © DR Des canons Caesar en Arabie saoudite. © DR
La carte de la DRM intitulée « Population sous la menace des bombes » précise de quoi l’on parle : 48 canons Caesar saoudiens pointent leurs bouches sur trois zones du Yémen parsemées de villages, de fermes, de villes et de hameaux paysans.

Autour des Caesar, la DRM trace de larges cercles, striés de rouge, qui délimitent la portée de leurs obus. Ces cercles mordent, au Yémen, sur des territoires habités. Les canons français bombardent-ils effectivement ces territoires ?

La réponse figure en page 4 des documents transmis au président de la République. Les Caesar « appuient les troupes loyalistes et les forces armées saoudiennes dans leur progression en territoire yéménite ». En mots simples, ils bombardent le Yémen pour dégager le terrain aux blindés et aux chars qui envahissent le pays.

  • Les zones du Yémen à portée des canons Caesar

La note de la DRM est précise : « Population concernée par de possibles frappes d’artillerie : 436 370 personnes ». © Mediapart

Nous avons croisé les données de l’Acled (Armed Conflict Location and Event Data Project) sur les morts civiles par tirs d’artillerie avec leur géolocalisation, ou non, dans les zones de tir des canons Caesar. Résultat : entre mars 2016 et décembre 2018, 35 civils sont morts au cours de 52 bombardements localisés dans le champ d’action de ces canons.

© Mediapart

Depuis quatre ans, différentes ONG humanitaires surveillent de près le déroulé de la guerre, et en particulier ses retombées sur les civils. Les chercheurs de l’organisation d’analyse des conflits basée aux États-Unis Acled, par exemple, épluchent et recoupent les informations de la presse yéménite et les sites web qui rapportent des bombardements.

Utilisation des canons Caesar © Disclose

La principale agence de presse yéménite, Yemen News Agency, rapporte ainsi le 14 juin 2018 qu’« un tir d’artillerie saoudien » tue deux enfants et blesse plusieurs adultes dans le nord du pays. Une information recoupée par les analystes de l’Acled. Le village bombardé, Bani Faid, situé dans le district de Midi, est dans la zone de tir des canons français Caesar. Des canons de fabrication américaine, britannique ou chinoise tirent eux aussi sur le nord du Yémen mais, d’après la carte de la DRM, leur portée n’atteint pas le village en question.

Le 25 août 2018, un autre « tir d’artillerie de la coalition » vise une localité voisine de la ville de Harad (22 000 habitants). Une maison s’écroule. Les habitants ramassent un mort et trois blessés. Positionnons ce bombardement sur la carte dessinée par la DRM. Le voilà pile dans la zone de tir des canons Caesar postés de l’autre côté de la frontière.

Civils blessés, encore, et bâtiments endommagés le 28 avril 2018 quand des obus pilonnent la localité d’Al-Mazraq et le village d’Al-Atn, près de la frontière saoudienne. Et toujours dans cette zone du nord du Yémen, où seuls des canons Caesar, selon le dessin de la DRM, tiennent les populations sous la menace des tirs.

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Disclose est un nouveau média et une ONG de journalisme d’investigation, à but non lucratif, entièrement financé par le don. Des équipes de journalistes mènent des enquêtes pendant plusieurs mois, puis publient leurs sujets sur un site en accès libre et avec des médias partenaires. Objectif : maximiser l’impact des révélations et soutenir le droit à l’information des citoyens. 

Mediapart, soucieux de soutenir les différentes formes de journalisme d’enquête qui se développent, a décidé d’accompagner cette démarche journalistique. C’est pourquoi nous publions, en accès libre sur notre site, cette première grande enquête de Disclose, en trois volets.

Elle apporte des révélations inédites et irréfutables sur un scandale déjà documenté sur Mediapart : le rôle des armes françaises dans la sale guerre menée au Yémen par la coalition des armées de l’Arabie saoudite et des Émirats.

L’un des documents qui y est révélé est classé « confidentiel défense ». Si nous avons décidé de le publier, c’est parce qu’il est d’évidence d’intérêt public, le droit de savoir des citoyens rendant légitime sa révélation : il prouve en effet le mensonge du gouvernement français sur sa responsabilité dans une guerre qui tue des milliers de civils depuis 2015.

Par ailleurs, sa publication n’est aucunement susceptible de mettre en danger l’armée française, ses engagements ou ses militaires. Il y est seulement question de l’utilisation par des pays tiers d’un matériel d’armement qui leur est vendu par la France.

Nous n’avons publié qu’un extrait des documents révélés par cette enquête, mais l’ensemble d’entre eux peut être retrouvé sur le site de Disclose.

Cette enquête s’appuie aussi sur différentes bases de données sur le Yémen.

Le Yemen Data Project est une initiative pour la transparence qui rassemble des données non officielles sur les bombardements de la coalition au Yémen. Ces données proviennent de sources ouvertes qui ont ensuite été recoupées à l’aide d’informations recueillies par l’ONG britannique Acled (Armed Conflict Location and Event ).

À cela s’ajoutent les données publiques de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, l’Organisation mondiale de la santé et l’IPC (Integrated Food Security Phase Classification).