«En Inde, le pluralisme est une réponse apportée par les politiques à la diversité»

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Le 15 août, l'Inde célèbre l'anniversaire de son indépendance. Avec plus de 4 500 communautés parlant 325 langues ou dialectes différents, ce pays est « un modèle unique de pluralisme », explique à Mediapart Vidhu Verma, professeur au Centre d’études politiques à Delhi.

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Bombay, de notre correspondant.- Qu'est-ce que la nation indienne ? Comment un pays peut-il fonctionner avec 4 500 communautés parlant 325 langues ou dialectes différents ? « Notre succès vient du fait qu'il y a entre nous un consensus sur la façon de gérer l'absence de consensus », résumait récemment avec malice Shashi Tharoor, ancien ministre des affaires étrangères. Cette diversité reste « un fait inaléniable », affirme de son côté le président indien Pranab Mukherjee. Alors que le débat public indien est traversé par de nombreux débats identitaires ces derniers mois, Mediapart s'est entretenu avec Vidhu Verma, professeur au Centre d'études politiques et à l'École des sciences sociales de l'université Jawaharlal Nehru de Delhi.

En tant qu'Indienne, comment vivez-vous la montée du terrorisme en Europe ?

Vidhu Verma. La plupart des récents attentats ont été perpétrés par des individus et non collectivement. Bien qu'ils aient été en rapport avec des organisations terroristes, ils n'ont pas tous le même lien de causalité. Il y a là une contingence qui rend leur définition difficile. Même un psychopathe peut en fait se réclamer du terrorisme islamiste, comme d'autres ont pu le faire à d'autres époques en prenant pour référence Satan, Dracula ou d'autres démons de la chrétienté. C'est une nouveauté par rapport aux attaques des années 1990 et 2000. C'est à la fois effrayant et incompréhensible.

Prestation de serment à Delhi, après le remaniement gouvernemental du 5 juillet 2016 © DR Prestation de serment à Delhi, après le remaniement gouvernemental du 5 juillet 2016 © DR

Pensez-vous que la menace soit mondiale ou faites-vous au contraire une différence avec ce qui se passe, par exemple, au Bangladesh ?

Je pense qu'il ne faut pas généraliser. La terreur islamiste a évidemment une dimension mondiale, mais nous ne devons pas perdre de vue le contexte de chaque pays. Au Bangladesh, on dit que la guerre d'indépendance de 1971 et les difficultés économiques qui se sont fait jour récemment ont été le terreau de l'intolérance que nous observons aujourd'hui. Alors qu'en Europe les récents attentats se sont produits au hasard, dans des espaces publics très fréquentés, au Bangladesh, ce sont les expatriés, les gens éduqués et les partisans de la laïcité qui sont clairement ciblés. Les islamistes détestent la modernité et s'en prennent aux villes où règnent la liberté et la joie de vivre. Ce qui est troublant au Bangladesh, c'est que ce pays commençait à afficher de bons indicateurs de développement grâce à l'énorme travail des ONG auprès des populations rurales.

L'Inde a elle aussi été frappée par le terrorisme il y a quelques années. Pensez-vous qu'elle ait été prise pour cible à cause de sa pluralité ?

Cette affaire de pluralisme est l'histoire d'un long voyage au fil de dizaines, et même de centaines d’années. Dans une société aussi plurielle que l'Inde, un nombre impressionnant de cultures cohabitent mais cela n'a rien à voir avec ce que les démocraties occidentales classiques appellent le pluralisme. En Inde, le pluralisme est en réalité une réponse apportée par les politiques à la diversité. Ce n’est pas une donnée en soi et cela n'a surtout aucun rapport avec les réalités auxquelles l'Europe est aujourd'hui confrontée.

Vidhu Verma © JNU Vidhu Verma © JNU
En quoi la diversité européenne est-elle différente de la diversité indienne ?

Comparée à mon pays, l’Europe est beaucoup plus simple, même si cela peut paraître curieux pour un Européen. L’Inde a toujours été traversée par des cultures extrêmement différentes et sa diversité contemporaine n’est pas le fait de l’immigration, au sens des vagues migratoires qui déferlent actuellement sur l'Europe. En Asie du Sud-Est, il y a quelques exemples de pays qui ont été submergés par de tels flots, je pense notamment à la Malaisie et au rôle que jouent les Chinois là-bas. Mais l’Inde, elle, n’a jamais connu rien de tel sur son territoire. Elle est passée sous le joug des étrangers à plusieurs reprises, mais elle a toujours assimilé les populations qui venaient s’installer chez elle, même si les cultures, les religions et les langues étaient diverses et variées.

N'est-ce pas néanmoins qu'une question de temporalité ?

Je ne crois pas. Je ne crois pas… Certes, l’Europe est confrontée à la question des migrants depuis quelques décennies seulement tandis qu’en Inde, c’est de l’histoire ancienne, très ancienne. Mais les deux phénomènes n’ont rien de semblable. Nous avons connu l’arrivée des Moghols, puis des Britanniques, sans parler des assauts français, portugais et néerlandais. Tout cela est essentiel pour comprendre le pays tel qu’il est aujourd’hui. Prenons l'exemple des Moghols : ils sont arrivés au XVIe siècle et sont devenus partie intégrante de la société indienne, au point d'avoir constitué une aristocratie dans certaines régions, comme dans l’actuel État d’Uttar Pradesh, où la langue, la cuisine, découlent de cette présence musulmane encore aujourd’hui. C'est ainsi que le nord de l’Inde moderne est nourri d’une culture moyen-orientale.

Êtes-vous d'accord avec le président actuel de l'Inde, Pranab Mukherjee, quand il affirme que le pluralisme et la tolérance sont la marque de fabrique du pays ?

L'Inde a grossi au fil des siècles et le pluralisme a été constitutif de son développement. Ce dernier a parfois été contesté mais il ne faut pas confondre avec le débat que l’on peut avoir actuellement sur la mondialisation, ses méfaits et ses bienfaits. Le débat actuel sur les frontières de l’Europe ou sur les limites de l’espace Schengen sont sans commune mesure avec les défis qu’a dû relever l’Inde face à une multitude de langues et de religions. Ce n'est pas une affaire de territoire, car deux Indiens vivant dans le même village peuvent parler deux langues aux alphabets totalement différents. À cet égard, je pense que l’Inde est un cas tout à fait spécifique dans le monde.

Du coup, l'Inde peut-elle être source d'inspiration pour d'autres nations ?

Je ne sais pas s’il existe des recettes en matière de pluralisme. Ce que je sais, c’est que notre société indienne est constituée de vingt-neuf États et qu’elle est fortement fragmentée. Attention, cette réalité ne renvoie pas nécessairement à une faiblesse, elle est juste une façon d’appréhender la diversité dont je parlais précédemment. C’est à cause de notre diversité qu’il a fallu trouver des points de rencontre entre les gens. Notre modèle est celui de la république démocratique, fédérale et laïque. Et je constate qu'il inspire les pays de la région qui se dotent aujourd’hui d’une nouvelle constitution, je pense particulièrement au Népal, au Sri Lanka et à la Birmanie.

Le 15 août, l'Inde célèbre l'anniversaire de son indépendance. Croyez-vous que les fondements de la démocratie indienne soient solides ?

La Constitution entrée en vigueur en 1950, moins de trois ans après l’indépendance, a été un moyen de répondre à cette question de la tolérance. Nous avons décidé de reconnaître des droits spécifiques aux minorités, avec des systèmes de quotas dans les domaines de l’éducation, de la fonction publique ou de l’usage de la langue maternelle. C'est de cette façon que nous reconnaissons les droits des communautés que peuvent former les religions, les castes, les tribus ou les langues. Le pluralisme doit être là pour, justement, représenter cette diversité.

Le premier ministre indien, Narendra Modi, vient de prendre ouvertement la défense des dalits (anciennement appelés intouchables). C'est une première. Faut-il y voir le signe d'une recrudescence de la guerre des castes ?

La coexistence pacifique entre les basses castes et les minorités ethniques d'une part, le reste de la société d'autre part, est une question de principe. Notre système de discrimination positive vise à ce que personne ne puisse perdre les droits qu’il a acquis. C'est un sujet qui reste très sensible, on le voit avec le débat actuel auquel vous faites référence sur les dalits, mais on l'a également vu avec les revendications violentes des patels et des jats, l'an dernier. Pour autant, le pluralisme ne se résume pas à une simple question institutionnelle et les règles du « vivre ensemble » sont mouvantes. Il ne faut pas se voiler la face, les droits individuels sont constamment en danger, en Inde comme dans beaucoup d’autres pays. Nous sommes une société en transition, ne l’oublions pas.

Trouvez-vous que la droite nationaliste hindoue, au pouvoir depuis 2014, soit une menace pour l'unité de l'Inde ?

La société est plurielle par nature et le gouvernement, quelle que soit sa couleur, n’y changera rien. Il n’existe aucune politique d’homogénéisation possible, les fondamentalistes hindous doivent oublier cela. Le peuple dispose d’une mémoire collective et, dans une société aussi plurielle que la nôtre, un régime théocratique serait impossible, car le peuple résisterait. Il est vrai que le parti majoritaire, le BJP (Bharatiya Janata Party, Parti du peuple indien), et sa maison mère idéologique, le RSS (Rashtriya Swayamsevak Sangh, Corps des volontaires nationaux) affirment comprendre les religions autres que l'hindouisme. Ils les comprennent peut-être, mais le problème est qu'ils ne les acceptent pas.

Êtes-vous pessimiste ?

J’étais à New York le 11 septembre 2001. Dans les mois qui ont suivi, j’ai vu comment les Américains ont fait des efforts pour comprendre l’islam. N’attendons pas que l’Inde connaisse son 11-Septembre pour faire ce travail. Dans une société moderne, le pluralisme doit être une valeur centrale.

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