Donald Trump et le deuil du corps électoral

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La manifestation pro-Trump organisée à Washington le 14 novembre fut une queue de comète. Les participants n’ont pas remis le président défait en selle, ils l’accompagnèrent dans son travail de deuil politique : admettre l’inadmissible.

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Donald Trump nous offre le spectacle d’un deuil pathologique. Il ne peut se résoudre à la défaite. Et sa souffrance se cristallise sur le corps comme objet de l’expression pulsionnelle : le corps électoral américain. Il faut qu’il bouge encore et lui envoie des signes d’allégeance. Il ne saurait être tout à fait mort.

Michel Simon, « Blanche » (1971) © capture d'écran du site dvdclassik.com Michel Simon, « Blanche » (1971) © capture d'écran du site dvdclassik.com
Le président américain déchu par les urnes ressemble à Michel Simon, seigneur médiéval versant dans la nécrophilie auprès de la dépouille de feu son épouse, dans Blanche (1971), le film de Walerian Borowczyk. Le cadavre, acéphale et amorphe, permet au narcissisme d’unifier le gisant comme image du moi en lui conférant le statut d’Ideal-Ich, de moi idéal – un tel acte psychique est ainsi analysé par Freud dans son Introduction au narcissisme (1914).

Nous en sommes donc là outre-Atlantique, où M. Trump avait promis de « faire un petit tour », samedi 14 novembre à Washington, lors d’une manifestation du résidu résolu de ses partisans. Les cheveux et les ongles poussent encore après un décès, chez un macchabée. Après l’échec électoral, des frémissements existent chez une infime partie des suppôts défaits du Donald.

Celui-ci n’ira pas jusqu’à tenter un massage cardiaque inutile ou un vain bouche-à-bouche sur ses reliques électorales. Pas de putsch en vue, malgré les craintes démocrates et les menaces ultra-républicaines. Juste un travail de deuil démentiel, délirant, d’une morbidité politique étonnante.

Pour mettre fin au déni qui le fait souffrir et fait souffrir la démocratie en Amérique, le président sortant et non encore sorti a besoin de rites capables de le soulager d’une perte. Il y a le golf, qui lui permet d’enterrer la balle dans de petits trous. Il y eut la cérémonie au cimetière national d’Arlington, le 11 novembre, qui lui procura une séquence sépulcrale à souhait – donc à même d’occuper la place de l’objet perdu.

Journée des anciens combattants, 11 novembre 2020. Le président Trump et sa femme assistent aux cérémonies organisées au cimetière national d'Arlington (en Virginie, État ayant donné 13 grands électeurs à Joe Biden le 3 novembre !) © Global News

Pour terminer son deuil interminable et se rendre à l’inéluctable, Donald Trump a besoin de multiplier les cérémonies macabres. Son « petit tour » promis aux manifestants de Washington, le 14 novembre, s’est moins révélé protestation séditieuse que marche funèbre. Il a offert à ses apôtres ses propres funérailles, défilant sous leurs yeux, dans un gros corbillard noir qui laissait voir son visage. Comme lors des enterrements orthodoxes, ou bien tel un portrait du Fayoum, cette représentation du mort dessinée sur le cercueil égyptien de l’époque romaine.

Le deuil consiste à déterminer ce que l’autre a été pour le survivant et ce que le survivant y a perdu. C’est ce qui s’est passé lors du rassemblement trumpiste de Washington. À leur corps défendant, les protagonistes ensevelissaient leur idole, alors qu’ils croyaient ne pas se rendre, quitte à mourir. C’était lugubre à souhait malgré les drapeaux, les sifflets, les emblèmes, les oriflammes et les cris de ralliement. C’était frénétique à gogo, comme lors des obsèques de Nasser ou de Khomeini…

Le convoi (funèbre) du président Trump, à Washington, le 14 novembre 2020 © WUSA9

« Être à mi-corps », écrivait le poète Michel Deguy alors qu’il vivait le deuil de son épouse, dans un livre magnifique conçu à la manière d’un thrène, ce chant funèbre accompagné de danses dans la Grèce antique : À ce qui n’en finit pas (Seuil, collection La Librairie du XXe siècle, 1995). Donald Trump en est à mi-corps électoral. Vendredi 13 novembre, il fut au bord de reconnaître sa défaite, dans la roseraie de la Maison Blanche, avant de se reprendre : « Je pense que le temps nous dira quelle administration nous aurons. » 

Le sujet Donald mobilise de moins en moins face à la perte. Il est en passe de suivre la voie du deuil pathologique : choc, refus, colère, dépression, acceptation, reconstruction. La vie publique, outre-Atlantique, demeure encore tributaire d’une vie privée (de victoire).

Le président Trump fait du Barthes sans le savoir : « Non seulement, je n’abandonne aucun de mes égoïsmes, de mes petits attachements, je continue sans cesse à “me préférer”, mais encore, je n’arrive pas à investir amoureusement en un être ; tous me sont un peu indifférents, même les plus chers. J’éprouve – et c’est dur – la “sécheresse du cœur” – l’acédie. » (Roland Barthes, Journal de deuil (1977-1979), tenu après la mort de sa mère et publié en 2009 au Seuil).

L’acédie, cet abandon de la prière et de la pénitence chez les moines du désert, ce dégoût de la religion (ce qui fait lien, attache et retient : religio en latin), Donald Trump l'éprouve sous nos yeux, au centre de la vie de la cité. Face à une telle déréliction antidémocratique, Joseph Biden ne semble retenir que le substantif (déréliction) et non l’épithète (antidémocratique). En vieux sage à la fois catholique (bénévolent) et psychanalyste (imperturbable), le président élu attend que s’écoule l’humeur noire du président battu.

La perte du corps électoral finira bien, avant le 20 janvier prochain, par ramener M. Trump, dans le champ politique, au point d’arrivée que décrivait Barthes dans la sphère intime, après avoir perdu sa mère : « Nous sommes bien seuls tous les deux, toi dans la terre, moi dans ma chambre. Moi, un peu mort parmi les vivants, toi un peu vivante parmi les morts. »

Et puis la sortie du deuil s’accomplira. Tout repartira. Ça le reprendra. M. Trump voudra regagner le plancher qu’il aura débarrassé. Mais chaque chose en son temps, comme ne cesse de sembler le dire Joe l’endormi, qui ne dort jamais que d’un œil…

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