Les élections françaises de 2012 étaient sous surveillance de la CIA

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WikiLeaks, en partenariat avec Mediapart, Libération et La Repubblica dévoile un document datant de novembre 2011 dans lequel la CIA demandait à la NSA de placer sous surveillance les élections françaises.

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Les élections présidentielle et législatives françaises de 2012 se sont déroulées sous l’œil vigilant de la CIA qui, quelques mois avant les scrutins, avait demandé une surveillance générale de la quasi-totalité des candidats à la présidence et de leur parti, révèle un document publié jeudi 16 février par WikiLeaks en partenariat avec Mediapart, Libération et La Repubblica.

Le document en question – classé « Secret » et « NOFORN », c’est-à-dire qu’il ne peut être transmis à des étrangers – est un rapport « Information Needs » (IN) dans lequel une agence expose ses besoins en renseignement et demande des interceptions de communications. Il commence par les « justifications » avancées par la CIA pour demander la mise sous surveillance des élections françaises. « Les analystes du Bureau d’analyse pour la Russie et l’Europe de la CIA (OREA) ont regardé de près les primaires socialistes des 9 et 16 octobre et surveilleront de près les élections présidentielles du 22 avril et du 6 mai 2012 », explique l’agence.

« Sont d’un intérêt particulier les plans et les intentions pour ces élections du président Sarkozy, du Parti socialiste (PS) et les autres candidats potentiels », poursuit la CIA dont « les analystes estiment que l’Union pour un mouvement populaire, le parti actuellement au pouvoir, n’est pas assuré de remporter l’élection présidentielle et, en conséquence, les analystes sont intéressés par la stratégie électorale des partis d’opposition listés ci-dessous. Des informations additionnelles sur ces sujets aideront les analystes à estimer, et préparer les décideurs politiques clés pour le paysage post-électoral français et l’impact potentiel sur les relations américano-françaises », justifie la CIA.

Le document détaille ensuite sa demande dans trois « Essential Elements of Information » (EEI) qui, chacun, précise les cibles, et les objectifs, de l’opération, qui était prévue pour durer du 21 novembre 2011 au 31 juillet 2012.

 © WikiLeaks © WikiLeaks

Le premier EEI, intitulé « les plans stratégiques électoraux de Sarkozy et ses adversaires », concerne les personnes physiques. La première des « questions » posées par la CIA vise en fait le président sortant. L’agence y demande des rapports sur « les réflexions de Nicolas Sarkozy, ou d’autres officiels de haut niveau du gouvernement, sur les candidats présidentiels à l’élection de 2012 ».

La CIA commande ensuite des informations sur « les efforts de Sarkozy, du Parti socialiste, ou d’autres pour gérer les élections de 2012 ». Cette demande, particulièrement large, inclut « les discussions qui indiquent le niveau de confiance de Sarkozy et sa capacité à disputer l’élection », « les tentatives de passer des orientations ou des directives à des partis ou des individus » et « comment Sarkozy interagit avec ses conseillers ». La dernière « question » demande des rapports sur « toute discussion sur des orientations de Sarkozy ou Martine Aubry, François Hollande, ou Dominique Strauss-Kahn, sur l’élection à venir ».

Le deuxième EEI vise les « plans stratégiques électoraux des candidats et partis politiques de l’opposition ». La première question est, une fois encore, très large. La CIA demande toute une liste d’informations sur « les dirigeants de partis montants, les parties politiques ou les mouvements nouvellement développés, et les candidats présidentiels émergents ». Pour toutes les personnes ou entités visées, l’agence souhaite tout connaître : leurs stratégies électorales, leurs influences sur « les décisions politiques », leurs positionnement vis-à-vis des autres parties ou dirigeants, leur opinion sur l’économie, la crise de la dette grecque, les relations franco-allemandes, l’Europe, les États-Unis ou encore leurs éventuels « efforts pour approcher des dirigeants d’autres pays incluant, mais pas de manière limitée, l’Allemagne, la Grande-Bretagne, la Libye, Israël, la Palestine, la Syrie, la Côte d’Ivoire ».

Le troisième EEI s’intéresse plus spécifiquement à l’UMP pour laquelle la CIA est visiblement inquiète. L'agence demande de lui rapporter « toute discussion de membres ou de dirigeants de l’UMP » relative aux « vulnérabilités perçues » dans la campagne de Nicolas Sarkozy, à d’éventuels « efforts pour développer ou changer la vocation idéologique du parti », aux relations entre Nicolas Sarkozy et son parti, à « tout schisme ou alliance qui se développe au sein de l’UMP, et les raisons de tels événements », « les opinions des membres et des dirigeants de l’UMP sur le président Sarkozy », et notamment « les réactions privées aux initiatives politiques et la stratégie de campagne de Sarkozy ».

Pour recueillir ces informations, la CIA fait appel aux compétences de la NSA en matière d’interception de signaux, un domaine appelé dans le domaine du renseignement SIGINT (Signal Intelligence), et plus particulièrement, comme l’indique le document, du COMINT (Communication Intelligence), qui désigne l’interception de communications. Mais la demande de la CIA ayant été enregistrée à la date du 17 novembre 2011, elle ne dit rien des moyens effectivement mis en place. Outre le SIGINT, les agences américaines peuvent recourir à d'autres sources de renseignement, rappelées en première page du document, l'HUMINT, le renseignement humain, et l'OSINT, le renseignement “open-source”, consistant à collecter tout type d'informations publiques.

Ce rapport d’« Information Needs » tient cependant une place bien précise dans une procédure particulièrement pointilleuse mise en place par les services de renseignements américains pour valider et exécuter des demandes de surveillances. Celle-ci est régie, étape par étape, par le National Intelligence Policy Framework (NIPF), un document classé secret mais dont plusieurs éléments ont été révélés, notamment dans des documents fournis par Edward Snowden.

Concernant les demandes relatives au SIGINT, c’est-à-dire les interceptions de signaux électromagnétiques, le NIPF prévoit un National SIGINT Requirement Process (NSRP), un processus très précis. Le service « client » doit tout d’abord remplir un « Information Needs », du même type que celui dévoilé ce jour par WikiLeaks. Cet « IN », divisé en plusieurs EEI si nécessaire, doit contenir un certain nombre d’informations codifiées que l’on retrouve sous les tableaux intitulés « Topic/Geopolitical/Priority » figurant sous chaque EEI.

Si nous n’avons pas réussi à identifier tous les sigles y figurant, nous savons par exemple que la colonne « Band » correspond à l’importance du « Topic » (sujet), en l’espèce « Démocratisation et stabilité politique » comme indiqué dans la colonne précédente. Elle est notée sur trois degrés : A, B et C par ordre décroissant, comme expliqué dans ce document publié et fourni par Edward Snowden au New York Times en 2013. La colonne « SIGINT priority », elle, correspond à la menace que représente la cible. La France est classée « 9 », le plus bas niveau, tandis que la Corée du Nord, par exemple, serait classée niveau « 1 ».

Ce formalisme n’est pas gratuit. Il a pour but d’automatiser au maximum les traitements des demandes. Les IN sont en effet ensuite transmis au National SIGINT Analysis and Production Subcommittee (NSIAPS) et au SIGINT Committee (SIGCOM) qui sont chargés de les vérifier et de les analyser avant de les rentrer dans la base de données du NSRP afin d’être traités, priorisés et mis en œuvre par la NSA. Une procédure en partie expliquée par cet analyste dans son CV en ligne. Une fois récoltées et analysées, les données sont ensuite transmises au « client », comme l’explique la CIA sur son site.

Au mois de juillet 2015, WikiLeaks, en partenariat avec Mediapart et Libération, avait révélé qu’entre 2006 et 2012, les plus hauts dirigeants français et allemands avaient été placés sous écoute par la NSA. Parmi la liste des cibles de l’agence figuraient, notamment, François Hollande, Nicolas Sarkozy et Jacques Chirac. À l’époque, les documents fournis par WikiLeaks consistaient en une série de rapports de surveillance détaillant des conversations, des prises de position… en résumé, le résultat final de la procédure décrite ci-dessus.

Le document publié ce jeudi informe donc sur l’origine de la surveillance, la façon dont elle se décide concrètement, sa bureaucratie et les objectifs initiaux des services américains. Alors que beaucoup s’inquiètent d’une possible ingérence étrangère dans la campagne de 2017, il montre également que, déjà en 2012, les élections françaises faisaient l’objet d’une demande de surveillance extrêmement vaste des hommes et partis politiques du pays.

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