En Macédoine, le pouvoir vacille

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Une semaine après la sanglante opération antiterroriste du week-end dernier à Kumanovo, les questions sans réponses s’accumulent. Parmi ces questions : le rôle du conseiller en communication français Gérard Askinazi, qui s'est rendu sur place en février et a rencontré des officiels. L’opposition appelle à un grand rassemblement dimanche.

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Skopje, de notre envoyé spécial. - L’opération « antiterroriste » déclenchée samedi dernier par la police macédonienne dans un quartier albanais de Kumanovo a débuté à 4h20, à l’heure de la première prière musulmane. « Immédiatement, nous nous sommes cachés dans la cave, explique Cazim Azemi, un homme aveugle d’une trentaine d’années. Nous y sommes restés jusqu’à 18 heures, puis la police a investi la maison. Ils nous ont fait sortir, ils ont évacué les femmes et ils ont collé tous les hommes contre un mur, les mains liées dans le dos. Je leur disais que j’étais aveugle, mais ils nous frappaient. Nous avons été conduits à la station de police d’Avtokomanda, à Skopje. Nous y sommes restés 24 heures, sans manger, la plupart du temps obligés de rester debout. »

L’homme éclate en sanglots avant d’achever son récit. Toits éventrés, murs noircis, tout le quartier de Divo Naselje offre un visage de désolation. Soixante-sept maisons ont été détruites par les explosions, labourées par les blindés de la police. Depuis que la police a levé son blocus, de nombreux habitants de la ville viennent visiter les sinistrés, apporter un peu d’aide ou de nourriture.

Jamais, depuis 2004, les Balkans n’avaient connu un si grave épisode de violence, et celui-ci survient dans un petit pays de deux millions d’habitants, rongé par le chômage et la corruption, mis en coupe réglée par le VMRO-DPMNE, le parti nationaliste conservateur du premier ministre Nikola Gruevski, au pouvoir depuis 2006 et dont les frasques ont longtemps été tolérées sans critiques par les Occidentaux.

Ces événements annoncent-ils une nouvelle guerre qui serait provoquée par les nationalistes albanais, comme le soutiennent les autorités de Skopje. Ou bien s’agit-il d’une opération de « diversion » montée par les services secrets macédoniens eux-mêmes, pour tenter de détourner l’attention de l’opinion publique ? Une semaine après les faits, alors que l’opposition appelle à une grande manifestation dimanche, les questions sans réponses s’accumulent.

Dès les premières heures de l’opération « antiterroriste » du 9 mai, le gouvernement macédonien avait dénoncé une « infiltration » de combattants venus d’un pays voisin – entendre le Kosovo. Les 14 membres du mystérieux groupe abattus par la police ont été identifiés, ainsi que plusieurs de ceux qui ont été arrêtés, selon les données imprécises communiquées par les autorités macédoniennes, qui ont évoqué la présence de « 70 terroristes », puis seulement d’une quarantaine. Les noms communiqués sont ceux de figures assez connues, des Albanais de Macédoine et du Kosovo, liées aux divers trafics qui fleurissent dans la zone. Leur présence dans ce quartier urbain, a priori peu propice à l’ouverture d’un foyer de guérilla, demeure pourtant inexpliquée. Il est difficile de comprendre comment des combattants aguerris ont pu se laisser prendre dans le « piège » de Kumanovo.

Le maire de Kumanovo, Zoran Damjanovski, un des rares élus d’opposition à diriger encore une grande ville, assure que la présence d’hommes armés avait été signalée « depuis une semaine » par certains habitants. « La police avait cette information, mais lancer une telle opération dans un quartier densément peuplé était une folie, qui ne pouvait que provoquer un carnage. »

Pour sa part, la Serbie assure que ses services avaient prévenu dès le mois de février les autorités macédoniennes de la possibilité d’une attaque terroriste. Au Kosovo, la presse affirme que l’Agence nationale de renseignement (AKI) avait averti, ce même mois de février, les plus hautes autorités de l’État que des agents des services macédoniens chercheraient à recruter des mercenaires au Kosovo. Cette information a été confirmée par le président de la commission parlementaire  pour la supervision de l’AKI, Haxhi Shala, mais les deux partis de la majorité (PDK et LDK) ont refusé l’ouverture d’un débat parlementaire. 

L’hebdomadaire Fokus de Skopje révèle, dans sa dernière édition, que le gouvernement macédonien a engagé, en février dernier, une agence de communication française, dont le principal dirigeant s’est rendu à Skopje. Fokus ne nomme pas ce « communicant », mais des sources fiables affirment qu’il s’agit de Gérard Askinazi, un ancien d'Havas-Euro RSCG Worldwide Events aujourd'hui président d'Agence Publics. Le 17 février au soir, il a rencontré trois hauts représentants du gouvernement macédonien dans une villa du quartier de Vodno. Toujours selon l'hebdomadaire, le communicant français voulait engager des spin doctors, auxquels il entendait présenter un scénario élaboré sous le nom de code « La petite guerre » (lire le démenti de M. Askenazi dans la boîte noire et sous l'onglet "Prolonger" de cet article).

Il s’agissait de répandre la panique dans la population puis, grâce à une opération de police réussie, de restaurer la confiance dans la police et les institutions de l’État. Le communicant a essayé de convaincre ses interlocuteurs que, pour mener à bien une opération de ce type, il suffisait d’une action militaire bien contrôlée d’une seule journée, tandis que les représentants macédoniens auraient souhaité un affrontement de plus grande ampleur. Les événements qui se sont produits à Kumanovo semblent parfaitement répondre à ce scénario, sauf que l’opération n’est pas restée « sous contrôle ».

Le leader de l'opposition Zoran Zaev en janvier 2015 © Reuters Le leader de l'opposition Zoran Zaev en janvier 2015 © Reuters

De fait, la Macédoine est plongée depuis des mois dans une crise politique inédite. Début janvier, Zoran Zaev, le chef de l’opposition sociale-démocrate, a commencé à rendre publiques des « bombes » – 31 à ce jour –. Il s'agit d’étonnants enregistrements qui révèlent comment le premier ministre Gruevski et ses proches, notamment le tout-puissant chef des services secrets Sasho Mijalkov, contrôlent la justice et les médias, dirigent la corruption et gèrent le pays en marge des institutions légales. L’opposition affirme avoir obtenu ces enregistrements par le biais d’une « taupe » au sein des services de renseignement, mais le gouvernement, qui n’a jamais formellement démenti les révélations de l’opposition, pointe l’ombre de « services étrangers », sans en préciser l’identité.

Peu à peu désavouées par leurs partenaires occidentaux, les autorités de Skopje se sont d’ailleurs beaucoup rapprochées de Moscou ces derniers mois, et la Russie dénonce une « tentative de déstabilisation de la Macédoine par les services occidentaux », citant le modèle des « révolutions orange » ou de la chute de Viktor Ianoukovitch en Ukraine. Le but de l’opération serait de compromettre la réalisation du projet de gazoduc Turkish Stream, qui doit acheminer le gaz russe vers l’Europe occidentale via les Balkans, et qui a remplacé le projet South Stream, abandonné le 1er décembre 2014, à la suite du retrait de la Bulgarie.

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Droit de réponse. A la suite de la publication de cet article, le 16 mai, Gérard Askinazi nous a adressés le 2 juin un droit de réponse dans lequel il « conteste formellement avoir travaillé ainsi que ma société pour le compte du gouvernement de la République de Macédoine». Ce droit de réponse est à lire intégralement sous l'onglet "Prolonger" de cet article.